rr r VOYAGES TRES EXTRAORDINAIRES DE SATURNIN FARANDOUL LES QUATRE REINES 744~82 — IMPRIMERIE D. BARDIN ET C% A SAINT-GERMAIN. VOYAGES TRÈS EXTRAORDINAIRES DE SATURNIN FARANDOUL LES QUATRE REINES TEXTE ET DESSINS PAR A.. ROBID^ PARIS LIBRAIRIE ILLUSTRÉE 7, RUE DU CROISSANT. LIBRAIRIE M. DREYFOUS FAUBOURG MONTMARTRE, I .'>. VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 321 3 Surprise nocturne sur les bords du N'karL 41 « Liv. Oondokoro, 26 octobre. A Monsieur le Président de la Société de Géographie, à Paris, boulevard Saint-Germain. Monsieur le Président, Vous avez dû voir, par mes derniers rapports, que je commençais à désespérer de retrouver les traces de Saturnin Farandoul, perdu en plein cœur de l'Afrique. Tous mes efforts, toutes mes fatigues, tout avait été inu- tile; nul indice du passage du célèbre voyageur n'avait pu être relevé dans les contrées qui avoisinent l'Albert-Nianza. Je vous ai longuement expliqué comment j'avais pu le suivre jusque-là. Le bateau de fer construit pour lui aux usines d'Indret, transporté secrètement à Marseille et embarqué pour Alexandrie, avait été mis à l'eau au Caire. A la première cataracte du Nil, j'ai retrouvé les Nubiens qui l'avaient transporté sur leurs épaules, à la deuxième également; plus loin, il avait été rencontré par des cara- vanes, etc., etc. * C'est seulement à Khartoum que les vraies difficultés commencèrent. A partir de là, nul indice, nulle trace; depuis dix mois, j'explorais inutilement le Yambokalfa, le Bertat, le Deuka, le pays des Makarakas, les lacs Albert- Nianza et Yictoria-Nianza. Personne ne l'avait vu. Avait-il péri dans un des nombreux rapides du fleuve africain ? Avait-il été massacré par quelque tribu inconnue ? Toutes les suppositions étaient permises. Malgré les périls de l'entreprise, malgré les guerres féroces qui désolent ces contrées, j'allais me diriger vers le lac Tanganyika pour y poursuivre mes recherches, lorsqu'une nouvelle terrible et malheureusement trop cer- taine, hélas ! vint nous frapper à Gondokoro ; Farandoul a été mangé par les Niams-Niams ! I ! Le doute, hélas 1 n'est plus possible ! Voici comment la nouvelle nous est parvenue. Une caravane arrivant hier des bords de l'Albert-Nianza, j'adres- sais sans espoir quelques questions aux nègres porteurs lorsque, à la descrip- tion du bateau de fer, au portrait que je fis de Farandoul, un de ces hommes, grand et vigoureux Niam-Niam, répondit par une exclamation et se frotta joyeusement le ventre en faisant claquer ses mâchoires. — Tu l'as vu ? lui dis-je, par l'organe de mon interprète. — J'en ai mangé ! répondit-il en renouvelant sa pantomime. C'était un homme bon, très-bon ! Bouleversé par l'étonnement et la colère, j'eus de la peine à reprendre mon calme pour adresser de nouvelles questions à l'horrible anthropophage. Hélas ! hélas I on ne peut plus conserver le moindre espoir ; comme nous paraissions douter de la véracité de notre Niam-Niam, il parut froissé et fit venir deux de ses camarades, qui avaient aussi goûté de l'infortuné voya- geur. C'est fini ! Farandoul est perdu pûur la science, ses nombreux amis n'ont plus qu'à le pleurer ! Je frémis en pensant au désespoir qtre cette nouvelle va porter dans le cœur du lieutenant Mandibul 1 Ma mission étant ainsi malheureusement terminée, dès aujourd'hui je commence mes préparatifs de letour. EUSÉBIN DE SaINT-GoMMER. Rçprochcs cruels aux anthropojshages. P. -S. — Bien entendu, j'ai fait aux Niams-Niams tous les reproches mé- rités par leur coupable conduite, je leur ai dit qu'à mon retour je les vouerais au mépris de l'Europe civilisée, darls tous les journaux et recueils scienti- fiques, dans les Académies et autres Sociétés savantes. Les misérables pleuraient, mais j'ai été implaccible, et j'ai poursuivi plus sévèrement encore mon admonestation. E. DE St-G. Nous n'entreprendrons pas de décrire l'émoi que jeta dans le monde savant la lettre de l'envojé de la Société -de Géographie. Nous remonterons quelques mois dans le passé, et nous verrons de quels terribles événements l'Afrique centrale avait été le théâtre Il est onze heures du soir, l'air est pur et frais, le thermomètre ne mar- que plus que 40 degrés au-dessus de zéro, après avoir oscillé entre 30 et 35 à l'ombre. Nous sommes sur les bords d'un large cours d'eau, un fleuvo royal resplendissant majestueusement à la clarté de la lune et reflétant comme une carte astronomique les étoiles, ces innombrables réverbères célestes qui scintillent à la voûte azurée. Des arbres gigantesques s'arrondissent en masses confuses sur les bords du fleuve ou se dressent comme de hautes colonnettes terminées par un éventail de feuilles ; ces arbres sont le baobab aux mille branches géantes, une forêt à lui tout seul, les palmiers, les dattiers, les roniers, les man- gliers, etc., etc. Cette terre, à la végétation énorme et furibonde, est la terre africaine ; nous] sommes sur les bords du N'kari, non loin du lac Albert-Nianza, dans une région à peine effleurée par les Livingstone et les Stanley. Sur la rive, un immense feu, un vrai bûcher est allumé, devant lequel s'agitent des cen- taines d'ombres noires, dansant et gesticulant; d'autres ombres percent les groupes apportant encore au brasier des masses de branchages. La forêt, illuminée par les longues flammes, prend des apparences de plus en plus fantastiques ; devant l'énorme brasier, les nègres roulent avec de grands efforts une masse étrange dont on ne distingue qu'imparfaitement la forme. Enfin, les nègres s'étant écartés, cette masse devient visible, c'est un petit bateau de fer, de construction bizarre, entièrement fermé d'une cou- verture de métal. Les nègres, qui probablement épiaient sa marche sur le fleuve, l'ont sur- pris au mouillage ; trouvant les panneaux fermés, ils les ont grossièrement assujettis avec des cordes et, sans bruit et sans secousses, ils l'ont tiré de l'eau et traîné sur le sable. Ils ont glissé sous la coque du bateau des amas de feuilles et de bois sec, le feu a été allumé et le silence, religieusement gardé jusque-là, s'est changé en un infernal concert. Les tams-tams résonnent, les nègres hurlent, et dans le lointain les lions rugissent de terreur. Un sorcier chante : L'homme blanc est enfermé dans son bateau ! L'homme blanc va cuire, il est bon, très-bon. Les Niams-Niams vont se régaler avec l'homme blanc ! Que va-t-il se passer? A quelle scène d'anthropophagie inexcusable VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. 325 allons-nous avoir la douleur d'assister? On l'a deviné, c'est notre Faràndoul qui se trouve enfermé dans ce bateau de fer, gigantesque casserole mise sur le feu par une bande de gastronomes Niams-Niams ! L'infortuné va donc périr, dans toute la force de sa jeunesse , loin de ses amis, loin de Mandibul ! Quel misérable destin pour cet homme héroïque! périr par la cuisson! après avoir si brillamment occupé la scène du monde, disparaître obscu- rément dans des estomacs de Niams-Niams ! Pénétrons dans le bateau casse- role et voyons comment il supporte son supplice. Le bateau casserole. Faràndoul est seul dans son bateau. En proie à une misanthropie farouche depuis son retour d'Amérique, le cœur ulcéré par tous les chagrins à lui causés par sa rencontre fatale avec sir Philéas Fogg et Passepartout, Faràndoul a voulu fuir les hommes ; sans mettre même son ami Mandibul dans la confidence, il s'est fait construire un bateau à vapeur tout en fer, une vraie carapace qui s'ouvre et se ferme à volonté. Avec ce bateau, qu'il a nommé le Solitaire, Faràndoul est parti pour explorer l'Afrique centrale avec l'espoir d'arriver à calmer les angoisses de son cœur au milieu d'un tourbillon de périls et d'aventures. Ce soir, après avoir trouvé un mouillage pour son Solitaire dans une anse tranquille du N'Kari, il a fermé son bateau et s'est endormi. Son esprit s'est reporté au temps de ses premières aventures avec les singes en Océanie, il s'est retrouvé au milieu de sa famille adoptive, avec ses frères les jeunes singes, puis il s'est vu marchant à la conquête de l'Australie, il a revu Mysora, la jeune Malaise, l'infortunéeVictime de M. Groknuff... un sou- rire angélique éclairait son scaphandre.... Tout à coup Farandoul bondit hors de son cadre, une vive sensation de chaleur venait de le réveiller en sursaut. Enfin voilà donc un de ces périls qu'il demandait pour se retremper dans l'action ! Un seul coup d'ceil aux petits hublots de sa cabine suffît à notre héros pour reconnaître la situation. Le Solitaire est sur le feu, les nègres entonnent leurs chants de triomphe en attendant le moment de manger leur \dctime. Il n'y a pas un moment à perdre, le danger est immense, le bateau s'é- chaufFe rapidement, Farandoul essaye d'ouvrir les panneaux, les Niams- Niams les ont assujettis avec des cordes ; un nègre, monté sur le bateau, verse par les trous des panneaux des calebasses pleines d'eau que lui passent ses camarades. Farandoul comprend qu'on veut le manger bouilli !... La chaleur de\'ient de plus en plus y\ye, il faut en finir. Il se précipite sur une caisse de feux d'artifice emportés par lui pour s'offrir une illumination des ruines de Thèbes à son passage en Egypte et dont il n'a pas fait usage par suite de sa mélancolie. Il dispose vivement tous ses soleils et toutes ses fusées dans les ouver- tures pratiquées pour l'aération du bateau et d'un seul coup il fait partir le feu d'artifice ; en même temps il se précipite la hache à la main sur un des panneaux^ tranche toutes les cordes et se dresse comme une statue au milieu des feux de Bengale sur la plate-forme du bateau. L'explosion des pétards, le sifflement des fusées, le tournoiement des soleils ont épouvantablement surpris les Niams-Niams ; les chants ont cessé brusquement, les tambourins ont été jetés et tous ceux que la terreur n'a pas renversés se sont lancés à corps perdu dans toutes les directions avec des hurlements de terreur. Farandoul a sauté sur le sol au milieu de quelques Niams-Niams étendus la face contre terre ; saisissant un bâton, il a rapidement éparpillé les tisons du brasier et préservé le Solitaire de tout danger immédiat* Près de lui, les Niams-Niams n'osaient bouger, Farandoul leur sem- blait un dieu terrible apparu pour les exterminer; ayant besoin de leurs bras pour renflouer son bateau, notre héros leur administra quelques coups de bâton pour les forcer à se remettre sur leurs jambes. Cette légère volée eut l'efiet d'une pile voltaïque et les fit se relever avec des mouvements de VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 327 grenouille ; d'autres coups de bâton leur firent comprendre ce que le dieu attendait d'eux, si bien, qu'au bout de quelques minutes, le Solitaire, encore brûlant, fut remis à l'eau ; pendant que Farandoul se réinstallait, les Niams-Niams, ayant repris assez de courage pour fuir, s'élancèrent sous les arbres pour aller mêler leurs hurlements à ceux de leurs frères. Au moment de gagner le large, Farandoul n'en vit plus qu'un seul sur la berge, c'était un jeune garçon d'une quinzaine d'années qui, frappé par une fusée, s'était cru mort et, pendant toute cette scène, était resté aplati sur le sol. Canot de guerre niam-niam Farandoul eut pitié de sa terreur ; il le releva, l'amena à bord du Solitaire et lui fît avaler un cordial. Le petit Niam-Niam osa enfin lever les yeux sur le terrible homme blanc et trouva assez de force pour répondre à ses questions. Farandoul avait appris quelques mots de la langue des Zoulous, que comprennent à peu près tous les riverains du lac Albert-Nianza, il réussit à tirer quelques renseignements du petit Niam-Niam. Il apprit que la troupe vorace qui avait eu la pensée de le faire cuire dans son bateau, faisait partie d'un corps d'armée niam-niam, en ce moment en expédition de ravitaillement chez les Makalolos. Le mot ravitaillement fit lever la tète à Farandoul. — Oui, reprit le petit Niam-Niam interrogé, Makalolos bons, très-bons. Les Niams-Niams ont grand estomac, toujours faim, et quand ils n'ont plus prisonniers à manger, les Niams-Niams font la guerre, Niams-Niams bons guerriers, Makalolos bonnes guerrières, mais bonnes à manger aussi. — Comment, bonnes guerrières? — Oui, Makalolos, guerrières femmes, très-braves, mais très-bonnes I Et le petit Niam-Niam se mit à rire en montrant deux superbes rangées de dents aiguës. Farandoul se souvint alors d'avoir entendu parler à Gondokoro des Makalolos, nation très importante, que l'on disait gouvernée par deux reines et défendue par des régiments de guerrières femmes. Il avait consi- déré les récits qu'on lui avait faits comme des fables ridicules, et voici que, pourtant, leur exactitude semblait démontrée. Il reprit donc ses questions et demanda au petit Niam-Niam où était situé le pays des Maka- lolos. — Ici, répondit le jeune anthropophage. Niams-Niams tout près et Makalolos aussi, vont se battre demain sur le N'kari ! Et Farandoul, avec beaucoup de patience et d'adresse, réussit à tirer du petit Niam-Niam, son prisonnier, tous les renseignements désirables. Il apprit que les Niams-Niams étaient venus dans le pays des Makalolos sur trois cents canots de guerre, montés chacun par trente hommes, et que leur flottille se trouvait à quelques lieues sur le N'kari, arrêtée par une flotte makalolo presque aussi nombreuse. Les Niams-Niams, auxquels il avait eu aff'aire, devaient, au point du jour, rejoindre la flotte niam-niam, prendre part à l'abaque des Makalolos et aux festins qui devaient s'ensuivre. Farandoul n'hésita pas une minute, 9,000 Niams-Nia"ms anthropophages se ruaient sur de braves guerrières pour ravitailler leurs cuisines, il fallait intervenir. Immédiatement le Solitaire quitta l'anse fatale où il avait failli se trans- former en casserole, et prit le milieu du fleuve. Les derniers tisons du brasier des Niams-Niams achevaient de s'éteindre ; les plus courageux de ceux-ci, voyant le Solitaire s'éloigner, osèrent se rapprocher du rivage et trouvèrent dans les herbes brûlées le cadavre d'un de leurs sorciers mort de frayeur ; cette trouvaille les consola, ils feignirent de prendre le sorcier rissolé pour l'homme blanc qu'ils avaient rêvé de se mettre sous la dent, et le dévorèrent de bon appétit. Ceux qui survinrent plus tard eurent lés restes ; c'est probablement un de ces derniers qui porta la nouvelle de la mort de Farandoul à Gondokoro, nouvelle que M. de Saint- VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. '^C'^<^ LES NIAMS-NIAMS DANSANT DEVANT LE BUCHER DE FARANDOUL. 42e Liv. VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES, 331 Gommer, envoyé par la Société de Géographie à la recherche de Farandoul, transmit à l'Europe attristée. L'équipage du Solitaire se trouvait porté à deux hommes, Farandoul ayant gardé le petit Niam-Niam comme mousse. Gehii-ci, en le voyant allumer les fourneaux, avait eu encore une peur terrible et s'était cru destiné à paraître à l'état de grillade au d^éjeuner de l'homme blanc, mais, bientôt rassuré, il avait repris sa gaieté et son bavar- dage. Le N'kari est un immense tleuve qui va se jeter, après avoir décrit bien des détours et arrosé bien des contrées inconnues, dans le Congo, ou plutôt c'est une des branches du Congo comme le Zaïre et le Ban- koro. Vers le matin, le Solitaire aperçut à quelques kilomètres la flotte niam-niam en train de se déployer dans le fleuve, large à cet endroit de près de 1,500 mètres; un peu plus haut, se distinguait la flotte des Maka- lolos rangée en bon ordre sur la rive gauche. Echange ds polites.^js entre Farandoul et les guerrières m.ikalotis. Un grand bourdonnement de chants et de tambourins de guerre s'enten- dait malgré la distance sur la flotte niam-niam, il était évident que l'attaque allait commencer; un peu plus loin, les canots makalolos se mettaient en mouvement pour faire face à l'ennemi. Farandoul obliqua sur la rive droite pour dérober aussi longtemps que possible ses mouvements aux Niams- Niams et doubla ses feux. En dix minutes, le Solitaire dévora trois kilo- mètres, cinq cents mètres à peu près le séparaient des deux flottilles, les Niams-Niams remplissaient les airs de leurs cris de guerre, du fracas de leurs grands tambourins, neuf mille gosiers hurlaient à perdre haleine ; cela pro- duisait une symphonie puissante auprès, de laquelle tous les chœurs à grand orchestre de nos opéras paraîtraient de simples roucoulements. En même temps les premières volées de flèches furent échangées, les canots niams-niams firent force de rames et ceux de l'aile gauche louchèrent bientôt à l'aile droite des Makalolos. Le Solitaire bondit sur les eaux, lancé à toute vapeur. Avant que les Niams-Niams, tout entiers à l'attaque, eussent pu reconnaître l'ennemi qui les menaçait, le bateau de fer était sur eux, et traversait leurs lignes comme un boulet, broyant les canots, coupant en deux les barques qu'il attaquait par le travers et renversant tout sur son passage. Quand il fut parvenu à l'aile gauche, à la grande terreur des Makalolos eux-mêmes, le Solitaire vira de bord et revint sur la flottille niam-niam ; les canots qui n'avaient pas été atteints faisaient force de rames pour fuir, le Solitaire passa encore au milieu d'eux, éventrant tout ce qu'il rencontrait ; aussitôt les Niams-Niams, dans la plus complète déroute, s'éparpillèrent pour fuir. L'affaire n'avait pas été longue, en cinq minutes les chants de victoire s'étaient changés en hurlements de détresse ! une centaine de canots à peine étaient intacts, les débris des autres surnageaient sur le fleuve et les Niams- Niams, accrochés aux planches ou nageant en détresse, étaient recueillis et faits prisonniers par les. Makalolos. La leçon donnée aux Niams-Niams lui paraissant suffisante, Parandoul revint à petite vapeur vers les Makalolos. Ceux-ci, efi'rayés d'abord et ne comprenant rien à ce secours inattendu, se rassurèrent en voyant le Solitaire s'arrêter devant leurs lignes et un homme paraître sur le pont du bateau. Une barque plus belle et plus grande que les autres se détacha de la ligne et vint joindre le Solitaire. Elle était conduite par une vingtaine de Vameurs hommes, derrière lesquels se tenaient fièrement debout vingt guerrières armées de grandes lances, d'arcs et de poignards, couvertes de colliers, de bracelets et de plaques de cuivre et brandissant de larges bou- cliers de cuir ornés de plaques et d'étoiles de métal. L'une d'elles, qui paraissait être la générale ou l'amirale, sauta légèrement sur le pont du Solitaire et tendit la main à Farandoul en prononçant quelques mots dans une langue inconnue. — ïl n'y a pas de quoi, répondit notre héros, sans avoir compris un seul VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES, 333 mot de la harangue; vous êtes charmante, chère madame, et je suis heureux d'être arrivé à temps pour vous empêcher de faire connaissance avec les cuisiniers niams-niams! La guerrière réflécl^it quelques minutes et reprit en langage zoulou que comprenait notre héro3 : — : Merci, homme blanc ! tu as sauvé la nation makalolo d'un grand péril et la nation makalolo t'aime ! Viens avec nous à Makalolo notre ville, pour que nous montrions à nos reines l'homme qui a secouru leurs guerrières dans le péril 1 Farandoul s'inclina. La guerrière lui serra la main, l'embrassa sur le front etsur le nez suivant l'usage makalolo et lui tendit ensuite son front pour qu'il lui rendit son em- brassade. Gela fait, elle fit un signe et les guerrières de son canot, qui formaient l'état major de la flotte, montèrent sur le bateau de fer pour présenter de la même façon leurs civilités à notre héros. Farandoul prit à son tour la parole en zoulou. — Braves guerrières, dit-il, je suis confus en vérité de tous vos éloges, je n'ai fait dans tout ceci que mon devoin d'homme civilisé! Je souhaite que la leçon profite aux Niams-Niams et qu'ils renoncent désormais à toute expédition de ravitaillement chez vous. Maintenant, me voilà prêt à vous suivre. Je serai charmé de visiter votre capitale et de rendre mes hommages à vos reines. Pendant tout ce colloque, le petit Niam-Niam se voyant entre les mains des ennemies de sa race, n'avait pas osé sortir de la cale de peur d'être em- broché par les lances des guerrières ; mais Parandoul étant descendu lui donner des ordres, force lui fut de se montrer. Il parut sur le pont portant ^un plateau chargé de rafraîchissements, et, sans lever les yeux, vint les offrir aux Makalolos. Les guerrières s'étaient assises en cercle sur le pont, les jambes croisées; pendant qu'elles dégustaient la limonade, Farandoul leur offrit de passer en revue leur flotte sur son bateau, la générale aquiesça par un signe de tête et le Solitaire se remit en mouvement. Les canots makalolos, rangés sur trois lignes, accueillirent avec de grandes acclamations le petit vapeur, les rameurs levaient leurs rames en l'air et les guerrières brandissaient leurs lances ou frappaient en cadence avec leurs armes sur les boucliers, faisant tinter les anneaux et les plaques de cuivre. La belle tenue de toutes ces guerrières frappa Farandoul; dans chaque barque, gouvernée par des rameurs hommes, se tenaient dix guerrières armées d'arcs et dix autres armées de lances ; à l'arrière, sur une petite plate-forme, une guerrière, plus richement harnachée, dirigeait les mouve- ments des rameurs et des combattantes. Beaucoup de ces femmes, malgré leur couleur, étaient d'une grande beauté; leurs cheveux, assez longs, étaient plutôt crêpés que laineux, leur nez, loin d'être aussi épaté que ceux des pures races nègres, possédait une élégante courbure, et leurs manières, enfin, ne manquaient pas d'une certaine grâce naturelle alliée à des allures de haute énergie. A l'aile gauche, une autre barque amirale rejoignit le Solitaire^ une guerrière de distinction monta sur le bateau, il y eut échange de nouvelles civilités et de nouveaux rafraîchissements circulèrent. Les deux guerrières commandant la flotte se nommaient, la première, Kalunda, générale de l'aile droite, et la seconde, Dilolo, générale de l'aile gauche. Farandoul apprit qu'elles étaient les deux futures reines des Maka- lolos, destinées à remplacer les deux reines en exercice à la première lune du printemps suivant. Um nxsiagère de victoire. #— ^ Après avoir, au bruit des acclamations, passé en revue toute la flotte | makaloio, après avoir été de nouveau félicité chaudement par les deux 1 états-majors réunis, Farandoul fut invité à un grand déjeuner sur la 1 plage. Quelques guerrières, montées sur des girafes agiles avaient été \ expédiées à Makaloio pour rassurer la population. 1 Après ce repas salennel, l'ordre fut donné à toute la flotte de reprendre | le large. C'était un beau spectacle; au milieu du fleuve, trois cents barques, •lancées par les bras robustes de leurs rameurs, volaient sur les eaux bleues ; le Solitaire s'avançait en tête, monté par Farandoul et les deux générales, Kalunda et Dilolo. Une cinquantaine de barques niams-niams capturées suivaient portant les prisonniers. Le chef niam-niam. grand et vigoureux vieillard, avait été amené à bord du Solitaire pour que Farandoul pût l'in- terroger. Le vieux guerrier couvert de blessures avoua ingénument que les Niams- Niams n'avaient entrepris cette guerre que dans le but de manger les ennemis qu'ils pourraient prendre; il se croyait destiné à fournir un rôti aux cuisines makalûlos et semblait trouver la chose toute naturelle. Farandoul le dis- suada et lui dit que cette habitude épouvantable, particulière aux seuls ^iams-Niam?. était repoussée par tous les peuples. Le vieux chef bondit : — Vous, hommes blancs, vous faites la guerre dans votre pays, n'est- ce pas? I i — Dame! de temps en temps, répondit Farandoul. l j i — Et vous pas manger les morts et les prisonniers? — Jamais! — Oh! fit le Niam-Niam avec horreur, vous pas faim, vous pas manger prisonniers, et vous faire la guerre! ! ... vous bêtes féroces! ! !... Et tournant le dos à Farandoul, le Niam-Niam indigné fit signe qu'il refusait d'entrer en conversation avec lui. On arriva le soir à Makalolo, la capitale, assise sur la rive droite du N'kari; c'était un grand village assez bien bâti, composé d'un millier de grandes cases éparpillées au hasard, autour d'un édifice central, à la fois temple et palais. i La population, prévenue de la victoire de la flotte et de l'arrivée du puis- sant allié qui avait mis les Niams-Niams en déroute, se pressait sur les rives du fleuve où le débarquement s'opérait avec le plus grand ordre. Au moment où les générales Kalunda et Dilolo mirent pied à terre avec Farandoul, un immense concert d'acclamations s'éleva dans la foule; une centaine de prêtres musiciens battirent avec frénésie les tambourins sacrés et firent un bruit d'enfer qui parut flatter énormément les oreilles musicales de la population. Puis des prêtresses, légèrement vêtues, s'en virent au- devant des vainqueurs dansant et frappant en cadence sur des plaques de cuivre. Après ce défilé, le grand prêtre et la grande prêtresse apportèrent, au milieu d'un religieux silence, une coupe de bois remplie jusqu'au bord de lait de zèbre aigri. C'était un grand honneur réservé ordinairement aux reines et aux générales. Farandoul vida la coupe jusqu'à la dernière goutte malgré le goût peu agréable de la boisson. La cérémonie était ter- minée;-aussitôt, sur un signe de la générale Dilolo, une escorte d'honneur de cinquante guerrières vint se ranger derrière Farandoul. Pendant que la générale Kalunda s'en allait rendre compte des opérations aux deux reines, la générale Dilolo s'en fut installer Farandoul dans une grande case située au milieu des palmiers sur le bord du fleuve. La générale Dilolo était une grande et superbe femme plutôt fortement bronzée que tout à fait noire; de longs cheveux, des yeux vifs, un nez d'un beau dessin, une bouche souriante, voilà pour la figure; le corps était celui d'une amazone souple et robuste quoique un léger embonpoint vînt accen- tuer les charmes de la belle générale; enfin cette plantureuse guerrière approchait de la trentaine, le bel âge pour les dames. Farandoul commençait à s'intéresser à ces braves guerrières et à ce pays nouveau. De son côté la générale brûlait d'interroger l'homme blanc sur lui- Li danse des pr Stresses à Makalolo. même et sur sa patrie lointaine, on causa donc; la conver- sation roula sur Makalolo, sur l'armée, sur l'Europe, dont la générale entendait parler pour la première fois. La surprise de la belle générale fut grande lorsqu'elle apprit que les femmes blanches n'allaient pas à la guerre et laissaient le sabre à leurs maris; Farandoul fut non moins étonné d'apprendre que sur tout le territoire maka- lolo, les hommes au contraire n'étaient rien que de bons agriculteurs, de bons artisans, tandis que les femmes gou- vernaient tout, affaires de ménage et affaires de l'État. Il avait déjà vu que le métier des armes leur était réservé, il apprit encore que l'armée, parfaitement organisée, se composait d'environ vingt mille guerrières répandues en différents poites sur les frontières. 43« Liv, La générale lui fil en quelques mots comprendre l'organisation politique des Makalolos; la nation forme une sorte de République gouvernée par deux reines élues, choisies dans le corps des guerrières. Ces deux reines sont nommées pour cinq ans, elles ont au-dessous d'elles les deux futures reines, les générales de l'armée, qu'elles doivent initier aux affaires de l'État pen- dant le cours de leur règne. Une estafette, accourue au grand galop de sa girafe, vint prévenir Paran- doul que l'heure de la présentation aux reines était arrivée. En conséquence, notre héros, abandonnant à regret son intéressante conversation avec Dilolo, se dirigea, toujours accompagné de son escorte et de la générale, vers le palais des deux reines. 0 sainte étiquette ! tu règnes dans toutes les cours, même en Afrique. De longues formalités furent nécessaires, il y eut des échanges de politesses avec les gardes de Leurs Majestés, des présentations, des courbettes; il fallut embrasser sur le front et sur le nez tout le conseil des ministres composé de vieilles générales et de colonelles en retraite. Enfin, après avoir essuyé quelques discours et vidé encore une tasse de lait de zèbre avec la grande prêtresse, Farandoul pénétra dans la salle du Trône. Les deux reines, assises dans l'ombre au fond de la salle, gardaient une immobilité majestueuse. Farandoul, arrivé au milieu delà salle, commença un discours en zoulou. Un éclat de rire joyeux l'interrompit, les deux reines s'étaient levées et avaient légèrement sauté en bas de l'estrade. — Eh! mon cher, dit la première, laissez là votre patois!... — Et parlons français, sapristi! fit la seconde. Farandoul s'arrêta frappé d'étonnement ; les deux reines des Makalolos étaient blanches 1 ! I La générale Dilulo. Le régiment des tirailleuses à autruches. II Girafiëres et tirailleuses à autruches. — La sagesse de cinq cents reines. Préparatifs d'un repas solennel. Comment, après avoir bien fatigué la nation, Farandoul enleva les reines en exercice et les reines de la réserve. Non seulement les deux reines étaient blanches, mais encore elles étaient parisiennes I La stupéfaction de Farandoul ne peut se peindre. Au cœur de l'Afrique rencontrer, dans une aussi haute situation, deux compatriotes, deux femmes ! Des Parisiennes régnant sur le trône des Makalolos, nation absolu- ment inconnue du monde civilisé ! L'aventure était assez surprenante. — Eh quoi 1 mesdames, s'écria Farandoul remis de son étonnement, c'est donc vous que ces affreux Niams-Niams voulaient dévorer? Ces gaillards avaient du goût, c'est une qualité que je dois leur octroyer à la vue de vos blanches épaules!... Je n'ai pas besoin de vous dire combien je m'applaudis d'avoir contribué à tirer votre peuple d'embarras 1 Mais causons de vous, mesdames, vous êtes donc reines des Makalolos !... — Ce n'est pas de naissance ! fit une des reines en montrant une rangée de dents éblouissantes. — Non, dit l'autre, ce sont nos mérites qui nous ont valu celte haute position, nous sommes des élues du suffrage universel ; nommées reines par les guerrières électrices, voilà quatre années que nous occupons le trône des Makalolos... Ah ! c'est toute une histoire, nous vous la raconterons.., n'est- ce pas, Angélina? — Ah ! Sa Majesté s'appelle Angélina ? — Oui, fit la seconde reine, Ma Majesté se nomme Angélina de Mont- détour et ma collègue s'intitulait, à Paris, Caroline Gardénia. Farandoul salua. — Je suis persuadé, mesdames, que la nation makalolo ne pouvait mieux choisir, je suis curieux seulement de savoir comment vous avez été amenées à régner sur elle ? — Voilà la chose, fit Angélina de Montdétour, Caroline et moi nous étions à Paris de simples artistes dramatiques, Caroline chantait aux Ambassadeurs les petites chansons à la mode : Mon Oscar, la Fille du pharmacien, vous savez : De la pâte de jujube. Je voudrais un mètr' cube, . . C'est pour me jujuber, - Quand je suis enrhubé, etc., etc. Quant à moi, je jouais dans Rothomago, c'est moi qui commandais les gardes ; ça m'a beaucoup servi, car c'est ce qui a commencé mon éducation militaire ; donc, artistes dramatiques des plus distinguées, nous fûmes toutes deux engagées au théâtre du Caire pour jouer l'opérette... Quel succès, mon ami ! Le khédive nous distingua! Nous passâmes dans son harem, oh mais ! épousées, monsieur, épousées I odalisques favorites, rien que cela ! Nous ne fîmes l'ornement du harem que pendant cinq ou six mois; une intrigue des autres épouses nous renversa. Le sultan de Zanzibar ayant envoyé à notre sei- gneur et maître une douzaine de négresses, celui-ci ne voulut pas rester en reste de politesse avec son collègue et nous offrit en échange. A Zanzibar, nous fîmes bientôt la pluie et le beau temps, nous transformâmes la cour, les négresses apprirent à raboter le piano et à chanter les petits airs d'Offen- bach, nous jouâmes l'opérette en famille. Un beau jour, et ici commencent les véritables aventures, nous sommes enlevées par des marchands arabes et emmenées en esclavage; les misérables nous traînèrent de pays en pays, VOYAGES TRES -EXTRAORDINAIRES. 341 nous offrant à des rois nègres impossibles ! Un beau jour, nous voyant sur le point d'épouser un vieux roi niam-niam, nous prenons un grand parti, nous enlevons un dromadaire à nos Arabes, et nous filons tout droit devant nous; arrivées sur le territoire des Makalolos, les Arabes nous rattrapent; nous nous défendons bravement à coups de sabre, les guerrières makalolos accourent à notre secours et coupent avec dextérité les tètes de nos ennemis. Nous sommes bien reçues par elles et, en considération de notre belle Musique de chambre à Zan{ibjr. défense, on nous nomme toutes deux capitaines. A la parade comme en expédition, nous faisons admirablement manœuvrer nos guerrières, nous montons en grade, nous devenons générales, et bientôt, sans même avoir fait plus de six mois de stage avec les anciennes reines, par une dérogation à la constitution makalolo, nous montons sur le trône ! Voilà comment il se fait, monsieur, que nous avons aujourd'hui le plaisir de vous offrir l'hospi- talité dans nos États. Maintenant, ce n'est pas tout, vous n'êtes encore qu'un simple particulier, cela ne suffit pas, il vous faut un grade... Caroline, quel grade donnons-nous à monsieur ? — Pas de grade, répondit Caroline, c'est expressément défendu par la •.^.i constitution, monsieur est un homme et, par conséquent, ne peut même pas être caporal chez nous. Je connais mon code! — C'est ennuyeux, reprit Angélina, cependant, si nous le faisions grand prêtre ? Voulez-vous être grand prêtre ? — Non, non, répondit Farandoul en riant, je désire rester simple parti- culier ; songez que je ne suis qu'un étranger de passage. — Ah mais! s'écrièrent les deux reines, un instant, vous ne vous en irez pas, nous vous tenons, nous vous gardons! Songez que les Européens sont rares ici; nous n'avons qu'un mot à dire à nos générales pour vous faire fermer toutes nos frontières, vous resterez avec nous! — Je suis donc prisonnier de vos charmantes Majestés! — Non, non! Mais vous resterez avec nous, nous avons besoin de vous. Songez-y, l'État est menacé, les Niams-Niams peuvent revenir. Vous nous aiderez à mettre le pays sur un bon pied, nous ne sommes pas des souve- raines pour rire, nous voulons laisser à nos successeurs un royaume intact, car hélas! nous aurons fini nos cinq ans bientôt, il faudra abandonner la couronne à Kalunda et Dilolo, les reines désignées pour nous succéder! En disant ces mots, les deux reines soupirèrent tristement. Angélina reprit : — Caroline a des idées autoritaires, elle voudrait faire un coup d'Etat pour garder le sceptre, mais, je ne veux pas, je préfère revenir à Paris! J'aurai un hôtel aux Champs-Elysées, avec une couronne sur la grille, je verrai les Majestés de passage, je serai la cousine du Prince de Galles, je donnerai des fêtes, j'aurai des armes sur mes voitures, car vous savez, j'ai fait adopter un blason au Makalolo, une autruche sur champ d'azur, c'est très-distingué! — Eh bien, moi, s'écria Caroline, je préférerais rester avec les Maka- lolos, je suis populaire chez mes sujets, et je m'y trouve bien; voilà ce que je ferais, comme les reines ne peuvent pas se marier je demanderais une révision de la constitution et... En disant ces mots, Caroline regarda tendrement du côté de notre héros. — Enfin, mesdames, s'écria Farandoul, rien ne me presse de partir, je reste donc dans vos États pour quelques mois» Je vous aiderai à protéger vos frontières contre tous les ennemis et peut-être mon expérience de la guerre ne vous sera-t-elle pas inutile. VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. 343 Ceci arrêté, l'audience solennelle était terminée. Caroline frappa sur un tam-tam de cuivre ; à ce signal les tentures de nattes s'ouvrirent et toute la cour pénétra dans la salle. Un grand repas officiel réunit toutes les fonc- tionnaires de la couronne et, la nuit venue, Farandoul fut en grande céré- monie reconduit à son habitation particulière. Il y trouva son petit Niam-Niam déjà familiarisé avec les guerrières | makalolos. \ La popularité de notre héros ne fit que croître pendant les premiers j temps de son séjour. Bien reçu, bien vu partout, il n'eut qu'à se louer des | fonctionnaires de tout ordre et des guerrières de tout grade. Les générales Le ministre des cuisines et ses secrétaires. Kalunda et Dilolo s'en remettaient à lui pour toutes les questions militaires ; une garde d'honneur l'escortait partout, et les deux reines elles-mêmes lais- saient rarement passer deux heures sans l'appeler au palais, quand elles ne chevauchaient pas avec lui dans les immenses plaines boisées de la contrée sur des girafes légères, ou lorsque, toujours avec Dilolo et Kalunda, elles ne parcouraient pas les flots bleus du N'kari sur le Solitaire ou sur le canot royal. Et quels repas homériques dans le palais 1 Le ministre préposé aux cui- sines royales, le seul ministre masculin du Royaume, était sur les dents. Déjà de grandes réformes culinaires avaient été opérées chez les Makalolos : les reines d'autrefois se contentaient de vulgaires plats de fourmis noires au gratin, de sauterelles frites, de crocodile rôti, d'œufs de serpents en omelettes, mais les palais délicats des reines parisiennes s'étaient vite fatigués d'une nourriture en si complet désaccord avec toutes les idées gastronomiques européennes et il avait fallu créer une cuisine nouvelle. Heureusement le ministre avait du génie, ce Vatel nègre se montra à la hauteur des circons- tances. Mais Farandoul n'était pas-homme à passer ses jours dans l'inaction ; de concert avec les autorités il s'occupa sérieusement du bonheur de la nation des Makalolos. II fallait avant tout lui donner la sécurité pour l'avenir; Farandoul eut de longues conférences avec les générales Kalunda et Dilolo; il leur démontra l'excellent parti que l'on pouvait tirer,- dans les immenses plaines makalolos, de corps de cavalerie régulièrement constitués, pour tenir tête, soit aux Niams-Niams, soit aux nègres du roi M'Tésa, ce puis- sant potentat du lac Tanganyika, visité par Livingstone et Stanley, ce mo- narque vaillant qui peut jeter sur ses voisins ou ennemis des armées de quarante mille hommes. En conséquence, parmi les guerrières habituées à combattre à pied ou en barque, on choisit les guerrières d'élite pour' en former des régiments do cavalerie. On eut bientôt deux mille guerrières à girafes solides et résis- tantes, et un corps de tirailleuses à autruches de deux mille cinq cents guerrières, cavalerie légère incomparable. Rien n'était plus charmant comme coup d'œil que les manœuvres de ces régiments; les girafîères avaient aussi fière tournure que nos vieux régi- ments de cuirassiers, et les tirailleuses à autruches, vêtues de cotonnade rouge, armées de grands arcs et de sabres arabes passés à la ceinture, sem- blaient d'étranges apparitions lorsqu'elles galopaient dans la plaine en lançant de côté leurs longues flèches à plumes bleues. - Quel succès à Longchampsou à Vincennes,.ces guerrières auraient obtenu, si jamais elles avaient passé les mers ! Le seul défaut des autruches était leur gourmandise bien connue ; même en chargeant, elles ne pouvaient passer près d'un caillou bien. luisant sans le happer gloutonnement au passage. Il en était de même de tous les objets d'équipement peu volumineux, à chaque instant on était oblig'é de venir au secours d'un de ces volatiles qui s'était mis dans un cruel embarras en essayant d'avaler le sabre de sa cavalière. ' : Farandoul s'était bien vite mis au courant des usages makalolos, il en avait, appris la langue, et quand il n'était pas en promenade avec les deux reines blanches et les deux reines noires Kalunda et Dilolo, il aimait à causer philosophie dans le temple avec le grand prêtre. VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. LES DEUX REINES BLANCHES DES MAKALOLOS. 44" Liv. Cependant, la fin de l'année était venue. Le moment où les deux reines blanches devaient céder le pouvoir aux deux reines noires approchait. On se souvient que ce changement de règne devait avoir lieu à la première lune du piintemps. On parlait déjà des grandes fêtes projetées pour donner de l'éclat à cette solennité; tous les Makalolos se promettaient d'assister, au moins comme témoins, au grand banquet officiel donné, sur la grande place de la capitale, aux nouvelles reines et aux autorités. Un beau jour, le petit Niam-Niam amené par Farandoul, très au courant déjà des usages makalolos, s'en vint, tout rayonnant, trouver son maître, occupé aux préparatifs d'une grande chasse au lion. — Qu'as-tu ? lui demanda Farandoul, surpris de ses délirantes gam- bades. Niam-Niam content, — 0 maître ! moi très content, très content ! Moi encore jamais mangé blanches, moi va manger blanches! ô bonheur! très bonheur ! — Comment, petit misérable ! tu vas manger blanches ? — Oui, et maître aussi, maître est invité et m'emmènera ! — Quelles blanches allons-nous manger? — Les reines, maître sait bien ! Oh ! moi très bonheur ! bonnes reines blanches ! — Voyons, explique-toi ! Pourquoi devons-nous manger les reines ? — Maître sait bien ! A la lune du printemps, reines blanches finies, gé- nérales Dilolo et Kalunda reines; grand repas sur la place et reines noires 348 VOYAGES TRÈS-EXTBAORDINAIRES. manger reines blanches avec ^rand prêtre et nous! Oh! très bonheur! grand jour! — Tu es fou ! — Non, maître ! moi sait très bien, maître demander à Dilolo, Farandoul, qui avait éclaté de rire aux premiers mots du petit Niam- Niara ne put empêcher, à la fin, une certaine inquiétude de se glisser dans son esprit. Il se souvint que plusieurs fois, devant lui, on avait fait allusion à ce repas solennel de la première lune du printemps dans des termes ambigus et avec certains sous-entendus mystérieux, auxquels il n'avait pas fait attention alors. Sans trop ajouter foi aux propos du petit Niam-Niam, il résolut pourtant de tirer l'affaire au clair, et s'achemina vers le palais pour interroger son ami le grand prêtre, organisateur de toutes les cérémonies. Le grand prêtre le reçut à merveille. Il s'était pris pour notre héros d'une vive affection, et comme il se faisait vieux, rêvail d'en faire son successeur. Aussi voulut-il profiter de cette occasion pour initier Farandoul aux mysté- rieuses cérémonies quinquennales. — 0 mon enfant! la sagesse de nos aïeux à établi chez nous de très sages coutumes; tu lésais, nous avons toujours quatre reines, deux en exercice et deux en réserve... — C'est très ingénieux! — Oui, si l'une des reines en exercice vient à nous manquer, une reine de la réserve la remplace, on en nomme une quatrième et tout continue à marcher sans secousse. Mais tous les cinq ans, à la première lune du printemps, les reines de la réserve occupent le trône à leur tour, et... • - Et... — Et alors une longue série de fêtes commence dansMakalolo, les guer- rières sont convoquées, sauf celles qui sont nécessaires à la garde du royaume, il y a de belles cérémonies que tu verras, mon fils, des danses sacrées par tout le corps des prêtresses. Les anciennes reines remettent leurs pouvoirs aux nouvelles ; le soir du troisième et dernier jour de la fête, un grand repas officiel et diplomatique réunit toutes les principales fonction- naires et les guerrières renommées. Tu es invité d'avance, mon cher enfant, à ce banquet solennel... — Eh bien ! — A ce banquet solennel, pour obéir aux sages coutumes de nos aïeux, les deux nouvelles reines mangent les deux anciennes! Exercices des tirailleuses à autruches. Farandoul fit entendre une exclamation... Le Niam-Niam avait dit vrai ! — Cet usage est suivi depuis des siècles à Makalolo, poursuivit le grand prêtre avec solennité, et la nation s'en trouve bien; depuis plus de mille ans, nos reines se sont ainsi mangées les unes les autres, ce qui fait que toute la sagesse de cinq cents reines se trouve condensée dans le corps des deux reines en exercice. Certaines n'ont pas régné cinq années entières, quand le peuple murmurait et se montrait mécontent d'elles, ou lorsqu'une des deux reines de la réserve donnait de grandes marques de sagesse, on avançait l'époque du changement... admire, mon cher enfant, la sagesse de nos ancêtres! Les vieilles coutumes ont du bon, c'est grâce à elles que les Maka- lolos vivent heureux et dans un état de civilisation très-avance, comme tu l'as pu voir ! Farandoul était atterré, le grand prêtre prit son silence pour de l'admi- ration. — Mais, dis-moi, s'écria-t-il enfin, vos deux reines blanches ont donc aussi mangé celles qui les avaient précédées sur le trône? — Certainement, s'écria le grand prêtre offensé, puisque je t'ai dit que la sagesse de plus de cinq cents reines se trouvait concentrée dans leur esprit, elles ont mangé les deux précédentes, qui avaient mangé les deux autres, et ainsi de suite en remontant le cours des années ! — Elles ne m'en ont pourtant rien dit ! — C'est que, dans leur sagesse, elles n"ont pas jugé à propos de t'en parler. Va les voir, mon fils, et interroge Leurs Majestés! Farandoul s'abîma dans de profondes réflexions. — C'est épouvantable! se disait-il, quoi! ces charmantes reines, la brune Caroline et la blonde Angélina, se sont livrées à l'anthropophagie! Qui l'au- rait cru ? Mais non, c'est impossible, elles ignorent le destin qui leur est réservé ! C'est à moi de les avertir et de les sauver! allons ! Et il se dirigea vers l'appartement des reines. Pour se désennuyer, les deux reines faisaient des armes avec des sabres mouchetés. Elles sautèrent au cou de Farandoul. Celui-ci calma d'un mot cet accès de gaieté. — Pardon, mesdames, dit-il avec gravité. J'ai des choses sérieuses à vous demander 1 Vous m'avez raconté les fêtes de votre couronnement, mais vous ne m'avez pas parlé du grand banquet du troisième jour... — Ah! les fêtes du sacre? Vous verjvez cela dans quelque temps; quant au repas, c'est un des meilleurs de mon existence, répondit Angélina, Brébant ne confectionne pas de petits pigis aussi succulents I Farandoul fit un geste d'horreur. — Rappelez vos souvenirs, voyons, Angélina, Caroline, qu'avez-vous mangé ce jour-là? — Nous ne parlions pas alors la langue makololo assez couramment pour retenir le nom des plats, je sais seulement que c'est une chose particulière que l'on ne sert que dans des circonstances solennelles... Mais c'était exquis, n'esL-ce pas, Caroline? — Oh! ma chère ! c'était savoureux ! Nouveau geste d'horreur de Farandoul. — Encore un mot, mesdames, et les reines à qui vous avez succédé, les avez-vous jamais revues ? — Non, c'est vrai! nous avons pensé qu'elles étaient froissées... Affaire d'amour-propre. — Horreur, vous ne savez pas pourquoi vous n'avez jamais revu ces i — VOYAGES TRKS-EXTRAORDINAIBES, 351 i ! malheureuses reines ? Eh bien, je vais vous le dire, moi, c'est parce que, dans le grand repas du troisième jour, vous les avez mangées!!! Les reines poussèrent deux cris aigus et tombèrent assises sur leurs nattes. — Vous ignorez les fatales coutumes des Makalolos ! Je viens seulement de les apprendre en causant avec le grand prêtre. Sachez donc que tous les cinq ans, les deux reines de la réserve mangent les deux reines en exercice, c'est un moyen imaginé par les anciens Makalolos pour conserver la sagesse de leurs reines... Donc ce n'est pas deux reines que vous avez mangées, c'est cinq cents^reines !!! — Anthropophages! sanglotait Angélina, j'ai mangé cinq cents femmes ! Et la sagesse de nos cinq cents reines, qu'en fais-tu? j — Ah! murmura Caroline, qui reprit ses forces la première, voilà donc | pourquoi l'on disait toujours que nous réunissions à nous deux la sagesse de cinq cents reines! C'est ce qui faisait tant rire Angélina. Je comprends tout maintenant! < — Mais! s'écria Angélina bondissant tout à coup, et nô\is"alor3? Nous | allons être mangées aussi ! Kalunda et Dilolo vont nous dévorer ! ! ! j Et les deux femmes s'évanouirent cette fois tout de bon, Farandoul les fît revenir à elles par des soins empressés. < — Ne vous désolez pas, s'écria-t-il, je vous sauverai ! Remettez-vous en ; à moi. \ 352 VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. Les afTaires du ro3^aume souffrirent beaucoup de l'état d'agitation dans lequel la fatale nouvelle avait plonge les deux reines blanches. Pendant une quinzaine, elles n'eurent pas la force de s'occuper de quoi que ce fût, et il fallut que Farandoul les exhortât à ne rien laisser paraître de leur inquiétude, et à reprendre les conférences avec les ministresses et les générales. • — Encore quinze jours, leur dit-il, et je vous arrache au destin cruel qui vous menace. Cependant, avant d'enlever ses souveraines à ce royaume tranquille et hospitalier, Farandoul résolut de demander au grand prêtre s'il n'y avait pas moyen de supprimer la vieille coutume des anciens Makalolos, et de réviser sur ce point la constitution. Il eut à ce sujet une longue conversation avec le digne vieillard, mais aux premiers mots de Farandoul, le grand prêtre fronça ses blancs sourcils. — Que dis-tu là, mon cher enfant? Et la sagesse de cinq cents anciennes reines qui serait perdue de cette façon 1 La pauvre nation makalolo, mal gouvernée, perdrait bien vite son antique prospérité avec des reines toutes neuves. On voit bien que tu es étranger ! — Mais, objecta Farandoul, dans les autres pays, dans cette Europe dont je vous ai parlé, les rois et les reines ne sont pas obligés de manger leurs prédécesseurs. — C'est un tort, un grand tort ! Votre vieille Europe est-elle heureuse? Tout à fait heureuse? Non, n'est-ce pas, mon fils? Tu vois bien, introduis en Europe l'usage des Makalolos et, dans quelques siècles, on admirera la sagesse de vos monarques ! Farandoul retourna chez les reines qui l'attendaient anxieuses. Les reines de la réserve, Dilolo et Kalunda, étaient dans la salle du trône à causer avec les reines blanches des affaires du royaunje. — Rien à espérer du grand prêtre, dit Farandoul en français, il faut fuir, et le plus tôt sera le mieux, car l'heure solennelle approche!... — Oui, les fêtes commencent dans huit jours!... — Mais, s'écria Angélina, et Dilolo et Kalunda qui ne doivent plus nous quitter dans ces derniers jours? — J'y ai pensé, il n'y a qu'un moyen, c'est de les enlever aussi! Voici mon plan : ordonnez pour demain une grande revue des guerrières dans les plaines de l'ouest à quatre lieues de votre capitale, sur les bords du fleuve. Toute l'armée sera réunie, guerrières de la flotte, guerrières à autruches et à girafes; — nous fatiguons les guerrières et leurs montures par les exer- VOYAGES TRÈS- EXTRAORDINAIRES, I I 353 Grande revue des girajières. cices les plus vaiiés, nou5 les ramenons à Makalolo et le soir mémo, quand elles seront hors détat de nous poursuivre, nous fuyons avec mon bateau. — Bravo! nous sommes sauvées! Et Caroline et Angélina se jetèrent au cou de Farandoul. Kalunda et Dilolo, qui n'avaient rien compris à ce discours, firent de même et embras- sèrent noire héros avec la même conviction. C'est que depuis longtemps, ses mérites personnels et ses talents guerriers avaient fait une si forte impression sur le cœur des deux générales, qu'elles s'étaient promis d'en faire leur premier ministre dès qu'elles seraient montées sur le trône. Le 45* Liv. lendemain fut un beau jour pour la nation makalolo et un jour de fatigue. Pendant que toutes les barques de la flotte, guidées par le bateau de Faran- doul, descendaient le fleuve, les régiments de tirailleuses à autruches et les guerrières à girafes se dirigeaient au galop vers le champ d'exercices. Les quatre reines et Farandoul étaient à bord du petit bateau à vapeur. Dès que l'armée entière fut réunie au lieu du rendez-vous, Farindoul fit ranger les guerrières en ordre de bataille sur la rive ; les guerrière? à girafes au centre par escadrons et les tirailleuses à autruches sur les ailes. Cela fait, il donna ses ordres à la flotte. Les manœuvres navales com- mencèrent, les fronts des rameurs ruisselaient de sueur, mais les guerrières, brandissant frénétiquement leurs armes, les excitaient avec le manche de leurs lances. Les évolutions en cercle, les changements de front, les charges en ligne durèrent trois heures, sous un soleil ardent. Puis les tambours de guerre cessèrent de battre, la flotte s'arrêta. C'était le tour de l'armée de terre, toujours immobile sous les armes. Les quatre reines débarquèrent et montèrent à girafes, Farandoul les suivit laissant le bateau à vapeur sous la garde du petit Niam-Niam. Le bruit de cinq cents tambours de guerre éclata soudain sur la rive et tous les régiments s'ébranlèrent. L'état-major voltigeait déjà au loin dans la poussière, les guerrières à autruches s'élancèrent à sa suite. Charges par pelotons, par escadrons et enfin éparpillement des tirailleuses. Les autruches haletaient ; Farandoul, les voj^ant hors d'haleine, se tourna vers les guerrières à girafes et les fit tourbillonner à leur tour. Il était quatre heures.de l'après-midi, lorsque Farandoul et l'état-major revinrent prendre position près de la rive pour le défilé. Les pauvres autru- ches se pressaient autour du petit Niam-Niam qui leur distribuait quelque nourriture. Les gtierrières remontèrent vivement en selle et reprirent leurs rangs. Les reines ne purent s'empêcher de battre des mains au défilé en admi- rant l'allure martiale des guerrières. — Hélas! il ^a donc falloir les quitter! murmura Caroline, allons, Je veux encore une fois embrasser mes braves colonelles! Cependant l'a.rmée entière avait repris la route de Makalolo, girafes et autruches trottaient dans la plaine et les baniucs de la flotte remontaient le N'kari. La lune se levait comme on arrivait à Makalolo. Le bateau à vapeur, toujours monté par Farandoul et les quatre reines, se rangea pour laisser passer la flotte. Quand la dernière barque eut été amenée à terre et que tous les équipages eurent débarqué, Farandoul fit un signe aux reines blanches. — C'est le moment, dit-il, mesdames, nous partons! Et se penchant vers la cale : — Allons, Niam-Niam, — c'est ainsi qu'il appelait le négrillon, allons! du charbon dans les fourneaux et vivement! — Et maintenant, braves guerrières, adieu! adieu, brave nation makalolo! Et avant que Dilolo et Kalunda eussent pu comprendre de quoi il s'agis- sait, le bateau vira de bord et reprit la route qu'il avait parcourue. Les tambours de guerre. De grands cris se faisaient entendre sur la rive, on courait, on s'interro- geait, mais quelques heures devaient s'écouler avant que la vérité fût connue et d'ailleurs la fatigue de l'armée entière, des rameurs, des autruches et des girafes rendait toute poursuite immédiate impossible. Kalunda et Dilolo interrogeaient Farandoul, — Cela veut dire que je vous sauve! répondit celui-ci dans la langue makalolo qu'il parlait déjà avec élégance, vous ignorez donc ce qui se tra- mait? Sachez que la nation makalolo, contente de ses reines blanches, voulait les conserver encore pendant cinq années, et que le grand prêtre, consulté, avait consenti à la condition que pour ne pas contrevenir tout à fait aux vieux usages, les deux reines blanches commençassent leur nou- veau règne en mangeant les deux reines de la réserve ; les reines blanches m'ont averti, et je vous sauve toutes les quatre ! Kalunda et Dilolo, épouvantées du péril qu'elles avaient couru, se lais- sèrent tomber dans les bras de Farandoul. — Demain au point du jour, nous serons loin, s'écria Farandoul, ne craignez plus rien, ô reines blanches et noires, nous allons marcher à toute vapeur! Il parlait encore lorsque la tète crépue du petit Niam-Niam se montra sur le pont. — Maître! cria-til, plus de charbon! Farandoul bondit. — Comment, imbécile, plus de charbon, la soute est pleine! — Non, maître, soute vide! Farandoul haussa les épaules et descendit sur ses talons. Il avait passé le matin même une grande revue de son bateau, et s'était assuré que la provision de charbon était à peine entamée. Les quatre reines assises sur le pont entendirent tout à coup un grand cri dans la cale, et virent Farandoul sauter sur le pont en traînant le petit Niam-Niam par les oreilles. — Plus de charbon, s'écria-t-il, il a dit vrai! et nous allons être pour- suivis à outrance dans quelques heures! Voyons, petit scélérat! Qu'as-tu fait du charbon? la soute était pleine ce matin! — Maître, c'est pas moi, c'est les autruches 1 — Gomment, les autruches? — Oui, maître, les autruches des guerrières! ce matin, autruches fati- guées, faim, mangeaient cailloux, alors moi très-bon, j'ai donné charbon à autruches, autruches tout mangé, autruches contentes! Farandoul se souvint alors qu'en revenant vers la rive du fleuve, à la tête des guerrières à girafes, il avait trouvé les autruches rassemblées autour du petit Niam-Niam. Plus de doute, le petit misérable avait dis- tribué à ces volatiles gloutons tout le charbon de la soute. C'était fini, le bateau à vapeur avait les ailes coupée^! Les reines avaient compris, Dilolo et Kalunda tirèrent leurs sabres et montrèrent par gestes qu'elles étaient résolues à se défendre. — Nous n'en sommes pas encore là, reprit Farandoul, ne désespérez pas encore, nous allons, en brûlant tout ce que nous pouvons brûler, essayer de mettre une bonne distance entre nous et vos sujettes. VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 357 I ' Farandoul et le rhinocéros. III Poursuite à outrance. Petites aventures de chasse et de pêche. — L'hippopotame à voile. Longue discussion avec un rhinocéros embroché. — Une lettre de Mandibul. Pendant que les quatre reines se reposaient dans le salon, Farandoul et Niam-Niam gouvernaient le bateau. Le Solitaire était bon marcheur, mais ses fourneaux dévoraient le combustible. Farandoul réunit toutes ses res- sources, toutes les raclures de la soute, tout le bois qu'il put arracher au bateau et tout cela put donner 9 ou 10 heures de marche à petite vitesse. Au petit jour, on avait fait à peine une quinzaine de lieues; c'était peu! A cette heure, les guerrières devaient s'être mises à la recherche de leurs reines, sur leurs autruches reposées, et les guerrières de la flotte, pleines de rage, avaient dû s'élancer sur le fleuve. Il fallait à tout prix marcher encore I Farandoul et les passagères descendirent à terre pour ramasser du bois sec; les fourneaux furent rallumés, et le Solitaire reprit sa course. La pro- vision de bois dura jusqu'à midi; il fallut redescendre à terre ; par malheur, le bois était rare, on dut se contenter de menus branchages et d'arbres verts; ce bois donnait plus de fumée que de vapeur, le Solitaire marchait molle- ment. Sa course fut encore ralentie par la rencontre d'une troupe d'hippo- potames, lesquels, voyant le bateau naviguer lentement sur le fleuve, vinrent l'attaquer à coups de tête. Lé soir, Farandoul, harassé de fatigue, dut encore aller abattre des arbres sur la rive. On ne fit guère plus de six lieues cette nuit-là. Les guerrières devaient approcher. Aussi, avant de descendre à terre au matin, Farandoul inspecta-t-il pru- demment la plaine ; quelques points blancs se distinguaient au fond de l'ho- rizon ; Farandoul, avec sa lorgnette, reconnut une demi-douzaine de guer- rières à autruches. Que faire? avancer n'était plus possible, on n'avait plus de combustible et, avant que l'on eût abattu assez de bois, les guerrières devaient être sur les fugitifs ! Et la flotte qui ne pouvait être loin ! Farandoul n'hésita pas, il résolut d'abandonner le Solitaire, devenu inutile. Sans perdre une minute, il ramassa tout ce qui pouvait servir, provi- sions, munitions, bagages, en fit quelques paquets, et fit sortir tout le monde. Les reines, emportées par une bouillante ardeur, voulaient combattre, mais Farandoul avait une autre idée ; il fit cacher tout le monde dans l'épais- seur du fourré et se blottit dans la soute au charbon, d'où il pouvait, par un petit trou, voir tout ce qui allait se passer. Il était à peine enfermé que de grands cris poussés par les guerrières lui apprirent qu'elles avaient découvert le bateau, — elles arrivaient au galop, heureuses d'avoir reconquis leurs reines. Ces guerrières étaient au nombre de huit et formaient sans doute une avant-garde. Cependant elles caracolaient sur la rive, étonnées du silence qui régnait dans le bateau ; à la fin, préparant leurs armes, elles sautèrent à terre, atta- chèrent leurs autruches aux arbres et, après avoir bien inspecté les environs, se décidèrent à pénétrer dans le navire. C'était ce qu'attendait Farandoul ; dès qu'il les vit toutes les huit en train de fouiller le salon, il bondit hors de sa cachette, verrouilla vivement la porte du salon, monta sur le pont, rabattit les panneaux de fer et ferma complè- tement le bateau. — Cela fait, il poussa au large et conduisit le Solitaire au milieu du courant, qui l'emporta doucement. Sans s'inquiéter des flèches que lui décochaient les guerrières par les hublots, il sauta à l'eau et gagna la rive à la nage; les reines avaient com- pris son plan et s'étaient déjà emparées des autruches des guerrières. — Allons, en selle I et à toute vapeur ! Au moment de quitter les bords du fleuve et de s'enfoncer dans la plaine, Farandoul jeta un dernier regard autour de lui, il aperçut le Solitaire, tou- jours emporté par le courant, et du côté de Makalolo, les premières barques i de la flotte à deux ou trois lieues. On lança les autruches dans le fleuve. Par bonheur les autruches n'avaient encore que deux ou trois heures de course dans les jambes, elles détalèrent donc avec rapidité et mirent avant midi six ou sept lieues entre les fugitifs et le point où le Solitaire avait été abandonné. Farandoul et ses compagnons firent une sieste de deux heures sous l'ombre des grands bois, et frais et reposés remontèrent en selle. Le soir venait; c'était le troisième depuis le départ de Makalolo. Faran- doul chercha un abri pour la nuit ; on avait rejoint une des bouches du N'kari, il aperçut au milieu du fleuve un îlot qui lui parut tout à fait un excellent lieu de campement. On lança les autruches dans le fleuve et l'on aborda dans l'Ile. — Bravo I excellent! s'écria Farandoul après une inspection minutieuse de la petite bande de terre, nous sommes là chez nous : tranquillité absolue, pas besoin d'allumer du feu pour écarter les bêtes fauves, et pas de mau- vaises rencontres à craindre. — La flotte makalolo doit avoir rattrapé ce matin le bateau, et les guerrières nous ayant vu partir à autruches, la poursuite sur le fleuve est évidemment abandonnée. Soupons tranquillement, dormons et au point du jour, à autruches 1 Le trot des autruches avait donné à tous un appétit féroce ; on fît large- ment honneur aux provisions emportées du Solitaire et chacun se trouvant bien réconforté la soirée se passa gaiement. — Oufl s'écria Sa Majesté blanche Angélina, en dissimulant quelques bâillements, quelle journée de fatigue! quelles aventures ! En aurons-nous à raconter à Paris! j'ai hâte d'être arrivée. — Nous n'y sommes pas encore, murmura Caroline, mais c'est égal, je regretterai notre royaume! notre position avait ses avantages..., à Paris, il faudra recommencer, tâcher de nous faire engager aux Variétés à soixante- treize francs par mois. — Es-tu bête ! s'écria Angélina, nous sommes riches, j'ai sauvé les dia- mants de la couronne I — Tu as sauvé les... — Mais oui, les voilà! Et Angélina entr'ouvrant un petit sac qu'elle tira de son sein, il en sortit un ruissellement d'étincelles qui fît jeter des cris d'admiration aux quatre reines. — Dormons, mes enfants! s'écria Farandoul, nous partons à l'aurore, allons, bonne nuit! Les fugitifs étaient harassés ; cinq minutes après, tous, pleins de sécurité, dormaient les poings fermés. Hélas ! apparence trompeuse, fausse sécurité ! un effroyable danger pla- nait sur les habitants de l'île. Les fugitifs étaient, sans le savoir, sur la limite d'une région marécageuse où pullulaient les crocodiles. Dilolo et Kalunda connaissaient ce détail, mais elles n'y avaient pas songé. L'odorat des sauriens les avait guidés vers l'îlot et, rangés en cercle dans le fleuve, ils regardaient la proie convoitée avec d'horribles yeux lar- moyants. Ils étaient bien là une quarantaine, grands et petits, accourus silencieu- sement ; de minute en minute, ils se rapprochaient du rivage et semblaient s'encourager à commencer l'attaque. Le froissement de leurs corps écaillés, les bousculades produites par lès derniers venus, en s'efi'orçant de passer au premier rang, auraient dû tirer les fugitifs de leur sommeil, mais, harassés VOYAGES TRKS-EXTKA0KDINAIRE3 FAUAMOUL CHA>SANT LE LION 46« Liv VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 363 parla fatigue, les malheureux dormaient toujours ! Les autruches, réveillées les premières, cherchaient à rompre leurs entraves pour fuir, et Farandoul dormait toujours ! Les sauriens s'avançaient, — les plus courageux ayant pris terre se glissaient vers le campement, dans les hautes herbes. Soudain, un bruit terrible réveilla les dormeurs, une autruche avait été saisie par plusieurs crocodiles et les autres, épouvantées, venaient de briser leurs liens. Sous les pâles rayons de la lune, les fugitifs se virent entourés par un cercle de gueules menaçantes. — Aux arbres ! cria Farandoul. Réfugiées dans les arbres. Cela n'était pas facile à exécuter, les arbres étaient rares et très lisses, seul le petit Niam-Niam, agile comme un singe, s'était réfugié dans les bran- ches en éventail d'un ronier, sorte de palmier épanoui comme un bouquet. Farandoul, le revolver à la main, faisait tête aux assiégeants, il avait déjà logé quelques balles dans les gueules des sauriens les plus rapprochés. Les crocodiles avaient attrapé toutes les autruches et se disputaient les pauvres volatiles; les moins bien partages s'étaient rués sur ceux de leurs frères que les balles de Farandoul avaient atteints et les dévoraient frater- nellement. Ce massacre donna quelques instants de répit aux fugitifs. Farandoul aida les reines à s'établir chacune sur un arbre, et revint aux assail- lants. Une terrible bataille s'engagea! Farandoul, une lance d'une main, un revolver de l'autre, reçut l'assaut des sauriens. Un large cercle se lit autour de lui; quand un crocodile imprudent s'avançait, une balle dans l'œil, un coup de lance dans la mâchoire le rejetaient en arrière dans le cercle, où il était instantanément achevé. — Et les diamants de la couronne ? s'écria tout à coup Caroline sur son arbre, les as-tu, Angélina? Angélina, installée en face dans les branches d'un palmier, poussa un cri et faillit se laisser glisser à terre? — Je ne les ai plus 1 s'écria-t-elle. Au beau milieu des assiégeants, Farandoul aperçut un petit sac, que les sauriens avaient flairé avec dédain. Il poussa héroïquement une charge jusque-là, abattit encore deux croco- diles et ramassa le sac. ' — Attrapez ! cria-t-il à Angélina. Les crocodiles, très réduits, avaient changé de tactique ; cachés dans le fleuve, la tête seuJe hors de l'eau, ils dardaient sur les fugitifs des yeux brillants de convoitise. — Ouf ! dit Farandoul, en s'essuyant le front, il faut pourtant nous ouvrir un passage et quitter avant le jour cet îlot maudit. Comment débar- rasser notre route. Il se rappela soadain ses engins de pêche et courut aux bagages. Les fortes lignes préparées en vue des hôtes carnassiers des fleuves africains s'y trouvaient; Farandoul ayant amorcé avec des débris d'autruches ses hameçons de fort calibre, se dirigea vers le rivage et grimpa sur un arbre ; — les crocodiles le voyant avancer, avaient plongé. Notre ami laissa glisser ses lignes jusqu'à ce que les amorces fussent à peu près à un mètre au-dessus du fleuve. Cela fait, il conseilla aux dames de se rendormir dans leurs arbres et reprit lui-même son sommeil interrompu. Les crocodif.es, encouragés par le silence, avaient reparu et cherchaient, en sautant, à atteindre l'amorce suspendue. Quand le petit jour réveilla VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES, 365 Farandoul, un spectacle amusant frap- pa ses regards; dix-sept crocodiles pendaient aux lignes, accrochés par l'hameçon et se débattant inutilement pour se dégager. Comme deux ou trois lignes pen- daient encore avec les amorces sans crocodiles au bout, Farandoul pensa avec raison que tous les sauriens étaient pris. L'îlot était débloqué. Les quatre reines descendirent de leurs arbres et vinrent admirer sa pèche miraculeuse. Tous les cinq, en s'attelant aux cordes, réussirent à his- ser quelques-uns des sauriens dans l'ar- bre, pour servir d'exemple, comme di- sait Sa Majesté blanche Angélina. Les autres furent vivement achevés à coups de lance, et les fugitifs, se préparèrent à reprendre leur fuite. Il allait falloir fuir à pied puisque les pauvres autruches avaient péri! Et les guerrières qui bien montées devaient être sur la piste? ne serait-on pas rat- trapé très-vite? Farandoul était souci9ux. Que faire? 366 VOYAGES TRÉ EXTRAORDINAIRES. La route du fleuve lui semblait la plus sûre maintenant que les guerrières, sachant les fugitifs privés d'embarcation, devaient les poursuivre seulement sur terre. Mais comment descendre le fleuve? Un radeau, outre qu'il serait très-long à construire, rencontrerait des difficultés insurmontables au milieu des troupeaux d'hippopotames et de crocodiles infestant le fleuve. Farandoul se frappa tout à coup le front en regardant, parmi les bagages, un paquet d'outrés de peau mince et légère, emportées en quittant le Solitaire, en prévision d'un passage de rivière à efî'ectuer ; il expliqua son idée aux reines qui se mirent en devoir de gonfler ces outres pendant que, muni de forts cordages, il quittait l'île et se glissait dans les champs de grands roseaux de la rive gauche. Bien armé et l'œil au guet, il avançait avec prudence et sans bruit ; ses recherches ne furent pas vaines, au milieu d'un marais formé par les débor- dements du fleuve, il aperçut un troupeau d'hippopotames, se vautrant avec délices dans la vase. Farandoul s'approcha lentement en se tenant du côté opposé au vent — il avait passé sa carabine en bandoulière et brandissait maintenant une sorte de lasso. Ayant mis jadis à profit son séjour chez les Gauchos de la Plata il se servait ayee beaucoup d'adresse de leur terrible lasso. Un hippo- potame, le plus gros de la troupe, en fit cruellement l'expérience; il avait levé le museau en aspirant l'air avec délices, lorsque tout à coup, le lasso s'abattit autour de son énorme tète; avant qu'il fût revenu de sa surprise, un deuxième lasso l'avait saisi par une patte de derrière et les deux lassos avaient été enroulés autour d'un arbre. Quand il voulut bouger, les deux cordes, tirant en sens contraire, le retinrent immobile. Les autres hippopotames avaient pris la fuite. Farandoul tourna autour du monstre et le saisit par une autre patte; en cinq minutes, cinq cordes solides, doublées et triplées, le mirent hors d'état de se défendre. L'animal imbécile s'était d'ailleurs à peu près étranglé avec le premier lasso, et ne tenait debout qu'en raison de l'écartement de ses jambes. Farandoul certain de sa conquête revint rapidement à l'Ilot; les outres étaient prêtes; on emballa bien vite ce qui restait des provisions et l'on se mit en devoir de traverser le fleuve. Les quatre reines savaient nager; cependant les outres servirent à faciliter le passage, chacun des fugitifs, accroché d'une main à deux outres, nageait de l'autre, en surveillant le fleuve par crainte des crocodiles. >„ VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. 367 Farandoul en tête et Niam-Niam formant l'arrière-garde, on arriva sans accidenta la rive; l'hippopotame était toujours là — bien vite on attacha les outres autour de l'animal abruti, par de solides liens qui passaient sous le ventre et formaient comme un réseau sur sa peau — on fixa sur les outres une sorte de petit plancher de roseau consolidé par quelques longues branches abattues à coup de hache. Quand tout fut prêt, Farandoul prit encore deux ou trois perches, longues comme des rames, et fît signe aux dames. — Allons, dit-il, embarquons! L'hippopotame, étonné de se sentir monté, donnait des signes de fureur Traversée sur les outres. et cherchait à briser ses liens; Farandoul prit une de ses lignes, fixa forte- ment l'hameçon en travers du museau de la bête, puis jetant la corde au petit Niam-Niam, il monta d'un seul élan sur l'énorme bête que maintenant ses congénères eux-mêmes n'auraient pas reconnue, avec sa ceinture d'outrés gonflées et son chargement; après s'être assuré minutieusement de la solidité des cordes, Farandoul dit aux reines de mettre le sabre à la main. — Et maintenant! s'écria-t-il, gare aux secousses! tenons-nous bien, et coupons les lassos avec ensemble! une, deux, trois! Les cinq lassos furent tranchés en même temps, Thippopotame eut une I brusque secousse, il se dressa sur ses jambes et prit sa course vers le fleuve. I — Nous avons un bon bateau! dit Farandoul, il s'agit de le bien gou- I verner. et saisissant des mains de Niam-Niam la corde de l'hameçon, il en I fit sentir la piqûre à l'hippopotame. L'animal fît un saut de vingt pieds et bondit dans le fleuve; son inten- I tion était de plonger pour se débarrasser du fardeau qui l'incommodait. à son grand étonnement les outres le maintinrent à la surface. Il se débattit quelque peu, mais l'hameçon de Farandoul le chatouilla de nouveau et bientôt renonçant à la lutte il gagna le milieu du fleuve qu'il descendit avec rapidité. Les fugitifs joyeux se serrèrent les mains, le petit Niam-Niam se livra aux contorsions élégantes d'une danse de caractère de son pays. — Voilà un hippopotame qui vaut presque mon pauvre Solitaire, s'écria Farandoul, il va facilement nous faire ses vingt ou vingt-cinq lieues par jour, il ne s'agit plus que de le rendre aussi habitable et aussi confor- table que possible; — songez, mesdames, que nous avons quatre ou cinq cents lieues à faire à son bord! cela fait quinze ou vingt jours de voyage, nous devons donc chercher à nous donner toutes nos aises. Le reste de la matinée fut employé par les quatre reines à confectionner une tente avec quelques couvertures sauvées du désastre du Solitaire. A midi, quand les brûlants rayons du soleil tombèrent à pic sur le fleuve, les dames, tranquillement installées sous leur tente, purent défier leur ardeur. Le jeune Niam-Niam eut sa place marquée à l'avant sur le cou de l'hippopotame, Farandoul se tinta l'arrière, une pagaie à la main, pour être prêt à tout. L'hippopotame ne bronchait plus. De temps en temps, comme une der- nière protestation, il redressait sa tête et soufflait bruyamment. Une dizaine de lieues ayant été faites, Farandoul pensa qu'il serait juste de lui donner une petite heure de repos, et l'on chercha une anse tranquille pour opérer un débarquement. De nombreuses iles'émaillaient le cours du N'kari, l'hippopotame fut conduit au centre de ce petit archipel et s'arrêta sur un coup sec de la corde accrochée à son museau. Cette corde elle-même, faisant la fonction d'une ancre, servit à l'attacher au rivage; mais pour plus de sûreté, Niam-Niam resta à bord. 11 s'agissait pour les fugitifs de nourrir leur embarcation. Un champ de roseaux fournit la pâture nécessaire. Farandoul ravagea ce champ, fit de ces roseaux une quinzaine de bottes, dont les deux plus grosses servirent au déjeuner du bateau. Le reste formant un garde-manger flottant fut accroché à l'arrière. Quand les passagers reprirent leurs places sur l'hippopotame restauré, Farandoul trouva moyen d'accélérer encore la vitesse de l'animal ; il assu- jettit sur son dos un mât de cinq ou six mètres pourvu d'une vergue et VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES-. 369 L'hippopotame sauta dans le fleuve hissa une petite voile. — Une légère brise s'était élevée sur le fleuve, bientôt l'hippopotame fila vent arrière à la grande stupéfaction d'une troupe de ces animaux rencontrée à la sortie des îles. Les reines avaient déjeuné à terre avec le reste des provisions, la chasse devait fournir le diner; un vol de canards sauvages ayant été rencontré les flèches de Kalunda en abattirent quelques-uns qui furent suspendus au grand mât. Cela fournit quelques distractions aux belles fugitives qui n'avaient aucunement à s'occuper de la marche de l'hippopotame. Farandoul remarqua cependant qu'une des reines blanches paraissait soucieuse; c'était Ta brune Caroline, ordinairement la plus expansive. 47"^ Lit. Caroline interrogée fondit en larmes I , — Eh bien! eh bien! s'écria Farandoul, que signifie cette faiblesse, majesté? vous voyez pourtant que tout marche à souhait! le pays que nous traversons est magnifique et tranquille, le ciel est bleu, votre installation à bord est supportable, que vous faut-il de plus? les guerrières à autruches qui nous poursuivent sont bien loin en arrière, il est peu probable qu'elles arrivent à nous rattraper, si même elles nous poursuivent encore, donc tout va bien!.,. Vous regrettez votre couronne peut-être? — Mais non! répondit Caroline, c'est ma tante qui m'inquiète 1 — Quelle tante? — Ah oui, je l'avais oubliée! figurez-vous que l'année dernière, con- tente de ma situation, je songeai à la faire venir... je lui écrivis donc, en lui donnant toutes les indications sur la route à suivre et je l'attendis... mais des événements survinrent, la terrible pensée qu'Angélina et moi nous étions destinées à être mangées me troubla, j'oubliai matante!... je viens seulement d'y penser... quel malheur si elle arrive àMakalolol — Ce n'est que cela! s'écria Farandoul soulagé, bah! bah! tranquillisez- vous : votre tante n'est pas partie, ou si elle est partie je suis certain qu'elle parviendra à se faire une petite position aussi à Makalolo, elle entrera dans l'armée... Et elle vous bénira!... Caroline tranquillisée par ces bonnes paroles reprit toute sa sérénité. Le reste de la journée s'écoula fort doucement. L'hippopotame se laissait aller au fil de l'eau sans plus de souci. De temps en temps, Farandoul jetait à cinq ou six mètres en avant une botte de roseaux que l'animal atteignait en deux secondes et dévorait tout en avançant; Niam-Niam s'aperçut même vers, le soir qu'il s'était endormi. On chercha un mouillage pour la nuit, et l'on s'arrêta sans que l'hippopotame eût interrompu son sommeil. La contrée traversée par le N'kari semblait depuis Makalolo complète- ment inhabitée, aussi Farandoul ne redoutant plus la rencontre des hommes, ne craignit point d'allumer des feux pour préserver le campement de l'attaque des animaux. — Le camp installé sur une petite presqu'île abritée par de grands arbres offrit bientôt un coup d'œil charmant, de grands feux le cou- vraient du côté de la terre, des hamacs pour les dames avaient été suspendus aux branches,, et près de la rive, l'hippopotame-bateau solidement ancré dormait échoué -dans la vase. La nuit fut l)elle et tranquille, bercée par les rugissements de quelques lions rôdant autour des foyers. Ce fut une grosse affaire le lendemain pour remettre à flot le lourd animal; il avait complètement oublié ses aventures de la veille et roulait des yeux effarés en regardant ses passagères faire leurs derniers préparatifs de départ, — Niam-Niam employa le bon moyen pour lui rafraîchir la mémoire, et d'un coup sec sur la corde le rappela vite à la réalité L'hippopotame soupira, la mémoire lui revint subitement, et sans plus tergiverser, il prit le large. La belle journée et le magnifique voyage! les rives du N'kari devenaient de plus en plus pittoresques, de hauts rochers boisés se reflétaient dan» ses eaux tranquilles avec une netteté extraordinaire, au loin moutonnaient quelques chaînes de collines assez escarpées. Le seul gibier. L'hippopotame favorisé par une agréable brise voguait avec majesté au milieu du fleuve ; l'embarcation avait bonne tournure avec son chapelet d'outrés et sa voile blanche ; sur le dos de l'animal, les reines se laissaient aller au charme de cette navigation facile sans plus se soucier des dangers passés. La matinée fut égayée par des discussions avec les crocodiles ; ces sau- riens s'étaient permis de donner la chasse à l'hippopotame et s'aventuraient même jusqu'à venir entre deux eaux donner des coups de mâchoires dans ses jambes embarrassées; on s'arma d'arcs et de revolvers et l'on tira comme à la cible sur les plus imprudents. Les flèches n'étaient pas perdues, toutes celles que les crocodiles n'emportaient pas comme souvenirs, fichées daus un œil, revenaient à la surface et bien vite étaient repêchées d'un coup de gaffe. La distraction apportée aux fugitifs par les crocodiles n'empêcha point Farandoul de remarquer avec un certain ennui que le N'kari décrivait à cet endroit de son parcours de trop nombreuses boucles; en toute autre occasion, il eût admiré sans trouble les charmes de plus en plus variés du paysage, mais dans ces circonstances, ces enroulements du fleuve, ces continuels zigzags le contrarièrent foflement. C'est que, pendant le temps que le bateau perdait à suivre ces contours, les guerrières à autruches devaient gagner du terrain et peut-être devancer l'hippopotame pour lui disputer le passage. Un autre sujet de crainte vint à Farandoul dans l'après-midi. Les canards pris la veille avaient été consommés, et rien ne se présentait plus pour le dîner. Les rives du fleuve, si giboyeuses un peu plus haut, semblaient maintenant aban- données aux grands fauves, lions et rhinocéros, que l'on apercevait assez souvent dans la plaine. — Allons ! se disait Farandoul, cela marchait trop bien depuis hier, voilà les difficultés qui reparaissent 1 Dînerons-nous ce soir? Cela commence à me paraître problématique. On navigua toute la journée sans avancer beaucoup parmi les méandres du N'kari. Au soir, de nombreux rhinocéros furent rencontrés sur les rives et, lorsqu'on voulut débarquer, Niam-Niam, trop pressé de sauter à terre, faillit être emporté par un grand lion à l'affût dans les roseaux. L'embarcation reprit le large, Farandoul résolut d'avancer encore, dans l'espoir de rencontrer quelque îlot pour passer la nuit. — Et dîner? demandèrent les dames à qui le grand air de la rivière aiguisait l'appétit, le moment est venu. — Sans doute, répondit Farandoul essayant de rire, mais c'est le gibiei qui ne vient pas, ou plutôt il est trop gros pour nous. Tout le monde paraissait aussi contrarié, seul l'hippopotame ayant eu sa ration débottés de roseaux, ne montra aucun mécontentement; béatement endormi, il se laissait aller au fil de l'eau, en rêvant peut être... — Décidément ! s'écria tout à coup Farandoul à dix heures du soir, c'est trop bête ! il faut dîner ! allons, stoppe, Niam-Niam. Et pendant que l'hippopotame obéissait à son guide et prenait pied à quelques mètres de la rive, Farandoul prit dans ses bagages un certain cos- tume hérisson, confectionné par un habile armurier parisien sur ses indica- VOYAGES TRÈS-EXTBAORDINAIRBS. 373 lions. Gela se composait d'une jaquette bouclée, toute en cuir épais, pour- vue d'une garniture complète de pointes d'acier et de quelques bandes de cuir également semées de pointes d'acier destinées à protéger les jambes et les bras. — Farandoul, ainsi vêtu, ressemblait à une pelote à aiguille, mais il était absolument invulnérable et pouvait défier la patte ou la gueule du lion. — Je vais à la chasse de notre dîner, dit-il, un peu de patience encore ! Par prudence, il défendit à son monde de quitter l'embarcation et, pour plus de sécurité alluma, dès qu'il fut à terre, quelques feux sur la rive. Cela fait, l'œil étincelant, la carabine à la main, il s'enfonça dans le fourré, à la recherche d'un gibier quelconque. Hélas ! il se convainquit, au bout d'une heure de course infructueuse, de l'absence de tout menu gibier. Seule la grosse bête abondait. Les lions rôdaient affamés comme lui et cherchaient à surprendre quelque rhinocéros jeune et sans expérience. — Affamés! affamés! se disait Farandoul furieux... Eh bien! nous allons voir! On mangera quand même, sacrebleul Et, déposant sa carabine auprès de lui, pour ne s'en servir Le camp qu'en cas d'absolue nécessité, il tira du fourreau son sabre makalolo, arme solide, s'adossa contre un arbre, un genou en terre, et attendit les lions, à la fois appât et chasseur. Son attente ne fut pas de longue durée; depuis une demi-heure, deux lions le suivaient sans oser l'attaquer; le voyant immobile sous un arbre, ils prirent courage et s'avancèrent en rampant jusqu'à six pas de lui. Farandoul ne broncha pas, il aurait pu en abattre un d'un coup de cara- bine, mais il tenait à ménager ses munitions. Les lions cependant se battaient furieusement les flancs de leur longue queue; enfin, emporté par son appétit, le plus jeune se décida et bondit avec un féroce rugissement. Farandoul le reçut sur son sabre; tous deux roulèrent sur le sol, le lion grièvement blessé mordit furieusement l'épaule de Farandoul et s'en- fonça les pointes d'acier dans la gueule, un second coup de sabre l'acheva. Pendant ce temps, le deuxième lion qui s'était approché pour avoir sa part fuyait en hurlant sur trois pattes avec une pointe d'acier dans les chairs. Notre héros ne perdit pas de temps et découpa avec art quelques morceaux choisis dans le râble de l'animal. Un quart d'heure après, au grand plaisir de tous, ces morceaux rôtissaient devant l'embarcation. — Le goût est agréable, mais c'est bien dur ! tel fut l'avis des reines fugitives, néanmoins on vint à bout de ces biftecks extraordinaires et farou- ches, et l'on s'endormit plus tranquille, malgré l'effroyable concert donné par les béfes féroces qui bondirent toute la nuit sur la rive, comme une ménagerie en révolte. Le jour vint, c'était le sixième jour de fuite. — Farandoul pressa l'embar- quement pour tâcher de sortir des boucles de N'kari; on n'avait du lion que pour le déjeuner, mais pour le repas du soir, Farandoul comptait renouveler sa chasse de la veille si le petit gibier faisait encore défaut. Le N'kari continuait à tourner et à tourner toujours, on naviguait sans faire beaucoup de chemin et le gibier continuait à se faire remarquer par son absence. Dès huit heures du soir Farandoul revêtu de son costume partit en chasse après avoir mis l'hippopotame en sûreté. Ce soir-là, le lion aussi se faisait rare, Farandoul n'en vit qu'un seul sautillant sur trois pattes, qui s'enfuit au plus vite la queue basse dès qu'il aperçut le chasseur. C'était celui de la veille ; au moment où Farandoul, en désespoir de cause, allait lui envoyer un coup de fusil, il se trouva nez à nez avec un rhinocéros. Cet' animal exhalant de rauques hurlements, avançait en broyant tottt sur son passage. Farandoul recula de trois pas et arma sa carabine ; mais soudain la terre manqua sous ses pieds, il poussa un cri et disparut dans une sorte de précipice. La chute fut amortie par les branchages qu'il entraîna sous lui, de sorte qu'il se trouva à peu près sain et sauf, après un saut de plus de dix mètres. Au moment où il se remettait sur ses jambes et cherchait à se rendre compte de sa position, un effroyable bruit retentit au-dessus de sa tète ! Il recula, des masses de terre et de branchage s'écroulaient sur lui, c'était le rhinocéros qui tombait à son tour dans la fosse ! Biftecks de lion en liberté. Comme bien on s'en doute cette fosse était une de celles que pratiquent les nègres dans les endroits fréquentés par des bêtes féroces, particulièrement sur les bords des rivières où chaque soir elles vont s'abreuver. Au centre se dressait un tronc d'arbre pointu, solidement enfoncé dans la terre et destiné à embrocher tout animal tombant dans la fosse. Lorsque Farandoul, aveuglé par la terre tombéeavec les branchages, put rouvrir les yeux, il aperçut son ennemi le rhinocéros dans une triste position, il était tombé en plein sur l'arbre pointu, et, perforé de part en part, il gisait cloué sur le sol comme un coléoptère piqué dans une collection. A la vue de Farandoul, il poussa des hurlements de rage, et se reme'ttant sur ses jambes, il voulut s'élancer sur lui, mais il était solidement cloué, et tout ce qu'il put faire fut de tourner autour du poteau perforateur. Comme la fosse n'était pas large, Farandoul dut tourner comme lui pour éviter de se laisser atteindre par la corne terrible de l'animal. Peu à peu, le rhinocéros au lieu de s'affaiblir, semble prendre une nouvelle vigueur à la vue de l'ennemi insaisissable qui tournait devant lui et lui échappait toujours, et il se mit à tourner avec rage. La situation devenait critique, le rhinocéros grisé par la fureur tournait avec une vitesse de plus en plus grande et cette course en rond commençait à fatiguer Farandoul . — Encore une minute et il était touché!... Un bond suprême lui permit d'atteindre la queue de l'animal affolé, il s'y cramponna et se laissa emporter dans un tournoiement vertigineux. Il était sauvé ! l'aveugle rhinocéros tournait toujours, mais naturellement Farandoul accro- ché à sa queue suivait ses mouvements. Cette infernale poursuite dura une demi-heure, elle cessa subitement ; le rhinocéros s'affaissa sur ses jambes comme une masse. Il était mort! Faran- doul étourdi, hors d'haleine, tomba aussi, mais il se releva bientôt triomphant. L'énorme bête embrochée dans l'arbre allait lui fournir les moyens de sortir du piège; Farandoul l'escalada, mais avant de s'élancer vers le haut de la fosse, il s'assit sur la bête pour se reposer quelques minutes. Le ciel était clair, et par l'ouverture béante, les rayons de)la lune plongeant dans la fosse illuminaient les parois, le tronc de l'arbre et le dos du rhino- céros. Farandoul regardait machinalement autour de lui ; tout à coup il poussa un cri de surprise, le rhinocéros était orné d'une inscription ! Sur l'épiderme rugueux et plissé de la bête, des caractères entaillés comme dans une écorce d'arbre venaient d'apparaître à notre ami, et le premier mot qu'il avait lu était celui-ci : FARANDOUL Il se baissa vivement; c'était bien son nom qui se trouvait là. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Quelques lignes à demi effacées se distinguaient au-dessous, Farandoul se mit aies déchiffrer. Yoici ce qu'il lut : FARANDOUL Non... peut pas être mangé ! MANDIBUL et amis partis à.... recherche nous sommes à montons vers ce rhino lui parviendra peut-être I VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. LES QUATRE REINES ENLEVEES PAR DES GORILLES ! 48" Liv. C'était un autographe de Mandibul, que le rhin»océros portait sur sa peau. Notre héros se sentit ému ; ainsi donc le dévoué Mandibul était parti avec les matelots à la recherche de leur capitaine perdu dans les déserts africains ! Mais où se trouvaient-ils? De quel côté se diriger pour les rencontrer ? A cela nulle réponse, les indications importantes avaient disparu, sans doute le rhinocéros irrité par la démangeaison s'était frotté contre les rochers ou les arbres. Il n'y avait rien à faire qu'à continuer la descente du N'Kari, la provi- dence qui avait envoyé le rhinocéros à son adresse, achèverait peut-être son œuvre et réunirait Farandoul et Mandibul. Farandoul lui sauva la vie. Farandoul se disposait à enlever une forte tranche de son ex-ennemi le rhinocéros pour la porter aux quatre reines affamées qui devaient l'attendre avec impatience, lorsqu'un léger bruit dans la fosse lui fit dresser l'oreille. — Ah! ah! se dit-il, il y a encore quelque chose dans cette fosse, tant mieux si ce quelque chose est bon à manger, cela remplacera le rhinocéros dur et indigeste... Et le couteau à la main il sauta en bas de la bête ; le bruit lui avait semblé venir d'un coin de la fosse encombré de broussailles; à l'approche de Farandoul, le même bruit se renouvela, mais rien ne sortit du tas de bran- chages. 380 - VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. — Allons donc I s'écria Farandoul impatienté en donnant un grand coup de pied dans les broussailles, allons donc, j'ai faim! Un cri lui répondit, un cri humain rempli à la fois de joie et d'épouvante, un homme aux vêtements en lambeaux bondit de sa cachette au cou de Farandoul. Un coup de poing de notre héros lui sauva la vie, car il allait se faire transpercer p&r les pointes du fameux costume pour la chasse aux lions ; il recula de deux pas et se laissa choir sans force juste sur la corne du rhinocéros! Ce fut encore le bras de Farandoul qui le tira d'affaire. Notre héros le remit sur ses jambes et se posant devant lui : — Voyons! demanda-t-il, du calme et pas de démonstrations! qui êtes- vous et que faites-vous dans cette fosse? — Ouf! s'écria l'autre, en s'essuyant le front, je suis dans la fosse parce que j'y suis tombé cette après-midi! Vous m'avez fait une belle peur lorsque vous y êtes descendu vous-même avec le rhinocéros. Je vous ai pris pour deux bêtes féroces luttant à qui dévorerait l'autre et je me suis fait le plus petit possible dans mon coin... voilà!... quant à mes qualités, je suis Jules Déso- lant Barbezohe, naturaliste, envoyé par la Société de géographie à la recherche du célèbre voyageur Farandoul ! Les dernières nouvelles annon- çaient"'qu'il avait été mangé par les Niams-Niams, mais nous conservions encore quelque espoir... aujourd'hui, hélas! je pense qu'il ne nous reste plus qu'à pleurer le — Ne pleurez pas, mon cher Désolant, je suis Farandoul encore intactl L'envoyé de la Société recula encore... — Mais... les derniers renseignements... Enfin, puisque vous le dites, je dois vous croire, j'ai donc retrouvé Farandoul! Quelle gloire pour moi!... Si seulement je pouvais envoyer une dépêche à la Société de géo- graphie, mais je suis seul, les nègres de mon escorte m'ayant abandonné pour aller vivre de leurs rentes avec mon argent, mes provisions et mes bagages t r^ Hisr7yïff(^«MBH&^/^ï^^^P'4*»s«v^^>*'*^^^*^^*^^**'^ VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. 39Î) Combat avec les dieux. Comme un régiment de soldats de plomb enlevé d'un coup de vent, nègres et sorciers s'aplatirent sur le sol ! Les blancs s'étaient arrêtés. Un concert de cris et de cbants s'élevait de la multitude, quelques nègres s'étaient accroupis et battaient avec frénésie leurs tambourins sacrés. — Les dieux sont-ils en colère? glapit un des sorciers en se traînani à plat ventre devant les blancs. Vont-ils faire mourir leur peuple? Farandoul avait à peu près compris, la langue des Kabirkos ayant beau- coup d'analogie avec le dialecte makalolo. Il expliqua rapidement la chose à Désolant et tous deux prirent l'attitude la plus olympienne. — Les pélicans étaient douze avant leur transformation, les autres dieux seraient-ils envolés ? poursuivit le sorcier toujours rampant. Farandoul pensa qu'il fallait répondre et fît appel à toute sa linguistique. angle du grossier édifice de bambous qui servait de temple aux pélicans | divins ; les sorciers et le peuple, en apercevant l'enceinte sacrée vide d'habi- tants, venaient de pousser un immense cri de terreur. Il fallait prendre un parti; revenus de leur stupeur, ils allaient grimper \ au temple et découvrir les intrus, Farandoul le comprit et voulut sauver | la situation à force d'audace. i Présentons-nous hardiment, dit-il, et s'il le faut, faisons une trouée ! | Et les deux hommes, le revolver au poing, se montrèrent menaçants devant la cabane. — Ils reviendront, dit-il d'une voix de tonnerre en makalolo, si la nation kabirkos cesse de les affliger ! Mais si les Kabirkos continuent à envahir le sanctuaire de leurs dieux et à courir sans respect dans l'île sacrée, nous partirons aussi, nous irons chez les Makalolos et nous laisserons les Kabir- kos sans dieux au pouvoir de tous les mauvais esprits qui les guettent. Des cris de terreur poussés par la masse grouillante des fidèles accueilli- rent cette menace. Les sorciers battirent leurs tambourins avec rage pour essayer de fléchir la colère des dieux. Le grand sorcier, le chef de la bande, se releva rapidement et empoignant un bâton tomba sur les sorciers inférieurs et sur les simples assistants. En un clin d'oeil l'enceinte du temple fut évacuée et refermée, le sorcier, demeuré seul avec les dieux, reprit son humble posture sans prononcer une parole. — Les dieux sont satisfaits ! prononça Farandoul avec majesté et main- tenant fais savoir notre volonté à la nation kabirkos. Les dieux veulent que l'enceinte de l'île sacrée soit respectée, que les sorciers seuls y pénètrent à certaines heures avec les plus grandes marques de respect. Et si les dieux sont contents de leur peuple, ils reprendront bientôt leur première forme pour ne plus jamais quitter les îles 1 Le sorcier frotta longuement sa figure sur le sable et prononça timide- ment quelques mots : — Les dieux permettent-ils à leur indigne serviteur de se relever? — Tu oublies la majesté des dieux 1 riposta Farandoul, retii-e-toi comme tu es venu et n'élève jamais ton regard jusqu'à nous ! Le sorcier toujours à plat ventre fit volte-face et sortit de l'enclos, ce ne fut qu'à une certaine distance du temple qu'il osa se remettre sur ses jambes. Le peuple accueillit son retour par un grand bruit de tambourins, mais il réclama le silence et fit part à la multitude des volontés des dieux. Un quart d'heure après, l'île sacrée était rentrée dans le calme et la soli- tude, nègres et sorciers avaient disparu. — Eh bien ! mon cher ami, s'écria Farandoul quand il se vit débarrassé de toute inquiétude, nous voici dieux ! J'ai déjà été roi, dictateur, évèque, cacique, général en chef, etc., etc., mais c'est la première fois que j'arrive à ce grade éminent 1 — C'est une belle position sociale ! répondit Désolant. — Nous allons rester dieux une quinzaine de jours, le temps de mûrir notre plan et nous laisserons ensuite notre peuple libre d'en chercher VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES, 401 d'autres. Cependant, mon cher, si vous tenez à la position, vous avez le droit de vous fixer dans le temple ! Les dieux n'eurent rien à apprendre aux quatre reines; Niam-Niara, caché dans le feuil- lage, avait assisté à toute la scène et de re- tour au bateau avait apporté la nouvelle. Seu- lement, chose plus inquiétante, il affirmait avoir vu les Kabirkos établir à une grande distance une sorte de cordon de surveil- lance autour de l'île sacrée, en installant des postes armés de loin en loin. . '^ Combien de temps les fugitifs restèrent- ils dieux chez les Kabirkos? Farandoul avait pensé qu'il suffi- rait d'une quinzaine de jours pour trouver un moyen de déjouer la surveillance db ces gens trop religieux. Départ des Iles sacrées. QV Liv. Il ne connaissait pas ce peuple malin. Trois mois après, les Kabirkos I possédaient encore leurs dieux ! j Les sorciers venaient tous les matins apporter en grande solennité le l tribut de poisson habituel ; tous les matins les dieux étaient là pour le rece- f voir ; le grand sorcier seul pénétrait dans l'enclos toujours avec les mêmes i marques de respect. i Les dieux, occupés chaque jour une partie de la matinée, avaient l'après- l midi à eux. Les reines s'ennuyaient profondément, l'inaction leur fpesait, il \ leur fallait rester dans le petit îlot sans se montrer ou recourir à des précau- i tions infinies pour pousser plus loin leurs promenades. Heureusement Faran- l doul avait terminé ses reconnaissances, il connaissait maintenant tous les ^ points difficiles du trajet qu'ils avaient à faire pour quitter les îles. Enfin le dieu Farandoul résolut de frapper un grand coup. Un matin du quatrième mois, les sorciers furent agréablement surpris de trouver six dieux au lieu de deux seulement comme la veille. Les quatre reines avaient accom- pagné Farandoul et Désolant dans le temple. Les six dieux, formant un groupe majestueux, accueillirent les sorciers avec une grande amabilité. Il fut permis au grand prêtre de lever un peu la tète pour les contempler et Farandoul prit la parole : — Les dieux sont contents des Kabirkos, dit-il, ils vont revenir tous. Pour aujourd'hui les dieux ordonnent de grandes réjouissances dans leur peuple. Allez I Cette fois les tambourins et les chants éclatèrent avec plus d'enthousiasme, le peuple et les sorciers partirent en dansant porter la bonne nouvelle dans les villages et bientôt des bruits extraordinaires vinrent annoncer aux dieux que leurs ordres étaient écoutés. Les dieux de leur côté ne restaient^pas inactifs ; à bord du Solitaire tout se préparait pour le départ, le bois sec avait été accumulé dans l'intérieur et sur le pont, des provisions étaient embarquées. L'hippopotame, qui passait sa vie à dormir et à manger, avait été réveillé, les outres qui le soutenaient étaient regonflées, le grand mât préparé. A minuit, Farandoul donna le signal du départ. Ce fut la mauvaise allure de l'hippopotame qui contraria la première partie du voyage. Cet a:nimal, considérablement engraissé par trois mois de far- niente et débottés de roseaux à discrétion, ne possédait plus les belles qualités de marcheur que nos amis avaient pu apprécier [jadis ; il avançait avec lenteur et soufflait bruyamment à chaque effort. VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 403 Parandoul comptait sur lui pour remorquer les fugitifs aussi loin que possible des îles sacrées ; son rôle devait changer lorsqu'on serait sorti du lac et que l'on aurait dépassé les premiers villages du fleuve. Le Solitaire devait alors prendre la tête et l'entraîner à toute vapeur. Il fallut quatre heures pour sortir du lac ; le jour allait bientôt poindre et avec lui le danger. Farandoul n'attendit pas plus longtemps, il fit prendre la tête au Solitaire^ et chauffant à outrance, s'élança dans le fleuve. Les sifflements de la vapeur, la respiration puissante du bateau, réveillè- rent quelques nègres sur les rives ; épouvantés à la vue de cette barque inconnue qui lançait de la flamme et de la fumée, ils coururent éveiller leurs sorciers pour exorciser le monstre. \ i "fi" ' C L'hippopotame chavira tout à fait. Le Solitaire marchait vaillamment, entraînant dans son sillage l'hippopo- tame aussi épouvanté que les nègres. Le jour vint ; sur les rives, les quelques villages rencontrés furent mis en révolution, mais le Solitaire dévorant l'es- pace les eut bientôt dépassés. A midi on avait mis une quinzaine de lieues entre le Solitaire et les îles sacrées, mais à une heure la joie du triomphe s'évanouit devant un nouveau sujet d'inquiétude ; on venait d'entrer dans une dangereuse région de chutes et de cascades. Le fleuve, entraîné par les abaissements successifs du sol, filait comme une flèche à travers les rochers, les couvrant de son écume et sautant souvent par-dessus. Pourrait-on passer? Farandoul inquiet gouvernait de son mieux AM VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES- au milieu des rochers, craignant à tout instant de toucher quelque récif ou de chavirer en exécutant un saut trop considérable. Tout à coup, en descendant parmi des tourbillons d'écume une chute de trois ou quatre mètres, l'hippopotame, entraîné par la vitesse acquise, tourna sur lui-même et chavira tout à fait. Le malheureux avait le ventre en l'air et la tête sous l'eau. Maintenu par les outres, il ne pouvait se relever et allait infailliblement se noyer. Pour ne pas laisser périr ce fidèle serviteur, Farandoul se précipita sur les cordages qui retenaient le chapelet d'outrés et les abattit à coups de hache. L'hippopotame à demi noyé fît un violent effort et se remit dans la position normale. Notre héros regagna le Solitaire; mais pendant le temps qu'il avait quitté la barre, le vapeur, pris par un courant, avait dévié de sa route et courait droit aux rochers, tout ce que l'on put faire îut d'éviter les rochers et d'aller échouer dans un banc de sable. Fatalité ! Les naufragés se préparaient à réunir leurs efforts pour remettre le navire à flot, mais Farandoul, inquiété par un immense murmure entendu au loin sur le fleuve, jugea prudent de pousser une reconnaissance préalable; il grimpa lestement sur les monticules rocheux qui dominaient la rive à une cinquantaine de mètres et revint consterné. Une série de chutes, infranchis- sables celles-ci, s'étendaient à quelques milles en avant ; leurs gronde- ments, brisés par un coude du fleuve, roulaient en haut des rochers comme un bruit de tonnerre ! Le Solitaire devenait absolument inutile encore une fois ! — Décidément, s'écria Farandoul, la route du fleuve est trop hérissée de difficultés, prenons par la voie déterre. Nous tâcherons en route de trouver quelques montures... J'ai mon lasso. Et les fugitifs se distribuèrent leur mince bagage, les armes, quelques couvertures et les vivres. Il fallut dire un adieu définitif au Solitaire. L'hippo- potame détaché accueillit sa mise en liberté avec stupéfaction; quandil vit ses anciens maîtres s'enfoncer dans le désert, il poussa de sourds beuglements et partit à leur suite. Mais les rochers lui barrèrent le passage; la graisse lui avait fait perdre toute agilité, si bien que, renonçant à la poursuite, il reprit tristement le chemin du fleuve. Il y avait à peine un quart d'heure que les anciens dieux des Kabirkos avaient disparu dans l'épaisseur des fourrés de la rive droite du N'kari, lorsque, sortant des rochers de cette même rive droite, une petite caravane apparut et s'arrêta brusquement devant le Solitaire échoué. VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. 405 ! ! Cette caravane se composait de six hommes seulement, un blanc et cinq Arabes. Le blanc poussait des exclamations de triomphe, les Arabes gesti- culaient. — Le Solitaire! s'écriait le voyageur blanc, c'est bien lui, ses fourneaux fument encore, son maître ne peut être loin. J'ai donc retrouvé Farandoul. j'ai réussi là ou mes deux collègues de la Société de géographie MM. Eusé- bin de Saint-Gommer et Désolant avaient échoué ! Quelle gloire pour moi Ulysse Ganivet! Allons, Mohammed, entrons dans le Solitaire et faisons une bonne sieste, en attendant le retour de l'illustre voyageur Il va être bien surpris ! Les dieux étaient retrouvés! Et le voyageur, M. Ulysse Ganivet, savant bien connu, s'installa déli- cieusement à l'ombre dans la cabine du Solitaire Sivec ses cinq Arabes. Fatigués d'une longue marche, ils s'endormirent bientôt. Farandoul ne revint pas, mais un étrange balancement les réveilla en sursaut deux heures après ; les voyageurs très étonnés crurent d'abord que le bateau a^ait repris sa marche et coururent à l'escalier pour remonter sur le pont. Les panneaux étaient fermés ! Comme le balancement s'accentuait, M. Ulysse Ganivet, le voyageur blanc, passa vivement la tête par un hublot et poussa une exclamation. Le Solitaire marchait, mais pas sur l'eau, il naviguait à travers champs sur les épaules d'une cinquantaine de nègres hideux ! Ulysse Ganivet et les cinq Arabes se voyant prisonniers, cherchèrent rapidement leurs armes dépos*'^ s au centre de la cabine... Les armes avaient disparu ! Comme on l'a deviné sans doute, ces nègres faisaient partie d'une bande de Kabirkos lancés à la poursuite de leurs dieux fugitifs. Partis à travers la plaine tandis que d'autres Kabirkos exploraient le fleuve, ils étaient arrivés aux chutes une heure à peine après l'arrivée de M. Ulysse Ganivet au navire abandonné par Farandoul. Reconnaissant le bateau signalé par les habitants des villages riverains du N'kari, ils s'en étaient approchés dans le plus grand silence, avaient fermé les panneaux avec soin, et, certains de leur proie, avaient soulevé délicatement le Solitaire pour le rapporter en diligence aux îles sacrées. Sur la route, la population nageait dans la joie, les dieux étaient retrouvés ! Le grand sorcier reçut les fugitifs à l'entrée du temple; il faillit tomber à la renverse de stupéfaction lorsque, les panneaux ouverts, Ulysse Gani- vet et ses Arabes, très afTamés, apparurent sur le pont du Solitaire, les dieux étaient au nombre de six comme les autres, mais ce n'étaient plus les mêmes! Après cinq minutes de méditation, la science profonde du sor- cier des Kabirkos trouva le secret du changement, sans doute les dieux s'étaient encore une fois transformés ! Quelle preuve éclatante de puissance! Toute la nation kabirkos tomba le front dans la poussière et se traîna sur le ventre pendant quelques minutes. Les dieux n'y comprenaient rien; enfermés avec rigueur dans le temple et gardés à vue jour et nuit, ils ont eu depuis le temps de réfléchir et de comprendre. Il y a dans le fond de l'Afrique centrale six dieux bien malheureux. C'est M. Ulysse Ganivet et ses cinq Arabes. Leurs fidèles Kabirkos, très-portés à la défiance depuis la première fuite de leur Olympe, refusent de leur accorder aucun jour de sortie; ils sont devenus très exigeants et ne cessent de tour- menter les pauvres dieux pour obtenir toutes sortes de bienfaits, de la pluie en temps de sécheresse, de la sécheresse en temps de pluie, de la chance à la guerre, des guérisons pour eux, de bonnes épidémies pour leurs voi- sins, etc. , etc. Si encore ils se contentaient de solliciter, les dieux ne se plain- draient pas trop, mais hélas, lorsque la pluie ne vient pas, ou que la victoire demandée se fait trop attendre, les Kabirkos ont pour système de réduire la portion de victuaiJ les apportée tous les jours au temple. 0 tristesse! Les pauvres dieux sont ainsi mis à la diète jusqu'à l'accomplissement des vœux de leurs fidèles ! VOYAGES TRES-EXTRAORDINAITIES, 407 Au fond des nécropoles égyptiennes. VI Rencontres et complications. Une armée de sauterelles. — La nuit fatale dcuas les ruines de Thèbes. Farandoul, momifié, voyage dans les bagages du clan des Klaknavor. Tâchons de rattraper Farandoul et les quatre reines. Ils sont loin du N'kari maintenant, car jamais ils n'ont voyagé avec une telle rapidité ! Le premier soin de Farandoul a été de se mettre à la recherche de bonnes montures pour toute la caravane, et la chance semblant lui revenir, il a en moins de deux jours réussi à capturer deux autruches, un zèbre et quatre girafes. Farandoul et la reine blanche Angelina marchent en tète sur les autruches, les girafes viennent ensuite, montées par les trois autres reines et par Désolant, Niam-Niam ferme la marche monté sur le zèbre ; on avance à toute vitesse de l'aurore à l'heure de la sieste, après la sieste, on fait encore quatre heures de galop, et le soir on campe avec sécurité au milieu d'un cercle de brasiers. Les nègres rencontrés sont frappés d'étonnement à la vue des blancs ; Farandoul refuse toujours d'entrer en relations avec eux, les forêts giboyeuses suffisant à nourrir la caravane. Lorsque certaines tribus manifestent des sentiments d'iiostilité, la vitesse des montures de nos amis les lire d'embarras. Farandoul a tout à fait abandonné l'idée de gagner la côle ouest de l'Afrique, il se dirige maintenant vers le nord-est, pour gagner la Nubie. De ce côté, il ne court plus le risque de se heurter à des dangers inconnus, car il va bientôt retomber dans des contrées déjà parcourues par lui. Après avoir, sans accidents, longé les territoires habités par les Niams- Niams, après avoir traversé les pays de Winga, Darming, Dar-Ferlit, le Takolé et le Kordofan, la caravane a salué de ses acclamations les eaux bleues du Nil blanc ! Voici la Nubie, pays à peu près connu ; le temps des périls est passé, les Niams-Niams ne rattraperont jamais leur repas envolé, les Makalolos ne reprendront pas leurs quatre reines, et les Kabirkos ne reverront plus leurs dieux ! Ce n'est pas que de temps en temps, on n'ait quelques discussions avec les naturels ; le savant Désolant ayant voulu étudier de trop près les mœurs d'une peuplade soupçonnée d'anthropophagie a failli terminer ses jours sur une broche, mais Farandoul, les reines et Niam-Niam lui-même, ont mis le village à sac pour le retrouver, et l'ont détaché à temps. Les nègres, revenus de leur surprise, étant allés les attendre à l'entrée d'un défilé, il fallut charger pour s'ouvrir un passage à travers leurs masses. Les reines ont été splendides : Kalunda et Dilolo, Caroline et Angélina, excitées parla fureur, portèrent par leurs flèches le désordre dans les pre- miers rangs, puis le sabre en main chargèrent avec furie. Le passage dange- reux fut bientôt franchi. Huit jours après avoir atteint le Nil, comme la caravane se reposait avec délices pendant les heures de la grande chaleur, à l'ombre d'une fraîche oasis, l'attention de Farandoul fut appelée par un singulier phénomène. Un nuage noir comme de l'encre avançait dans le ciel et couvrait déjà de son ombre une partie du désert de sable où serpentait le Nil. Un bruit singulier s'échappait de ce nuage, un bourdonnement confus que les voyageurs recon- nurent bientôt pour être le bruissement de millions d'ailes en mouvement. Le nuage était une armée de sauterelles avançant avec rapidité et s'inter- posant entre la terre et la lumière du soleil ; l'obscurité se faisait, en même temps le bruit des sauterelles devenait semblable aux sifflements de la ralalc et l'oasis disparaissait sous la nuée comme enveloppée dans un voile noir. VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES, LES REINES CHARGERENT AVEC FURIE ^2" Liv. VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 411 — Vite du feu ! du feu autour de nous pour les éloigner ! s'écria Fa- randoul. Par bonheur les feux qui avaient servi à préparer le repas des voyageurs jetaient encore quelques étiticelles, ils furent ravivés rapidement et for- mèrent bientôt un cercle de flammes et de fumée autour du campement. Les sauterelles affamées dévoraient déjà les piemières feuilles de l'oasï':, il en tombait par milliers dans les flammes, mais la grosse m^.Coe s'écar- tait-de ce lieu redoutable. Farandoui, au moment où s'abattait l'armée des sauterelles, avait vu d'autres voyageurs, des Nubiens et des Européens, s'efforcer de gagner l'cibri Une nuée de sauterelles. de leurs feux, mais atteints par les sauterelles ils avaient disparu sous leur masse. Le passage de la nuée dura vingt minutes; peu à peu la lumière se fit, leur armée s'éloignait dans la direction de l'est. Quels ravages produits par cette nuée dévastatrice 1 Dans toute l'oasis il ne restait plus un brin de ver- dure, plus une feuille ! Les arbres dépouillés étaient réduits à l'état de simples poteaux, tentes les feuilles et toutes les menues branches avaient été englouties ! Farandoui chercha des yeux les voyageurs européens qu'il avait aperçus. Ils n'étaient pas loin, mais dans quel piteux état ! assis sur le sol rasé, ils gardaient un triste silence : les malheureux étaient entièrement nus ! Les sauterelles avaient passé là, ces millions d'insectes affamés avaient dévoré jusqu'aux derniers vêtements des infortunés voyageurs. Les Nubiens de leur escorte souriaient déjà, eux n'avaient pas beaucoup perdu. Cependant, voyant que les pauvres voyageurs restaient assis sans oser bouger, Farandoul compatissant se dirigea vers eux. A sa vue, un des "voyageurs, le plus vieux, se mit à gesticuler et à crier avec volubilité : — N'approchez pas I n'approchez pas ! gentleman, si vous avez le senti- ment des convenances, il y a des ladies 1 n'approchez pas 1 Et comme Farandoul avançait toujours, les voyageurs européens appe- lèrent les Nubiens, et les firent ranger autour d'eux de façon à se cacher complètement aux yeux du survenant. — Que puis-je faire pour vous, monsieur ? demanda Farandoul arrêté devant le groupe. Une voix lamentable sortit du milieu des Nubiens : — Avez-vous des robes pour miss et pour milady ? et pour moi un.... — Hélas, monsieur, tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous donner trois couvertures, une pour vous et deux pour ces dames, cela suffira pour vous conduire jusque dans la première ville ! — Des couvertures, gémirent des voix féminines, aoh! shoking ! sho- king I — Yes, inconvenant comme vous dites, vous autres Français ! reprit la voix d'homme. — Mais non, mais non, vous serez très bien, je vais vous les envoyer ! Et retournant à son campement, Farandoul expédia Niam-Niam avec trois couvertures pour les infortunés. Dix minutes après le groupe des Nubiens s'ouvrit et trois personnes parurent enveloppées tant bien que mal. En tète marchait un homme grand, sec, rouge de peau, rouge de che- veux, et rouge de barbe, un véritable type d'Ecossais. De tous ses attributs d'homme civilisé, un lorgnon seul restait, dédaigné par les sauterelles. Deux ladies le suivaient l'œil baissé et la miné effarouchée ; l'une était la mère et l'autre la fille ; Milady était aussi rousse que son mari, sa fille l'était à elle seule autant que son papa et sa maman réunis. — Duncan Fergus Macklaknavor, laird de Killiecrankie, comté dePerth, Ecosse ; milady Rosemonde Macklaknavor et miss Flora Maklaknavort, dit en français l'homme roux procédant lui-même aux présentations, heu- » reux de faire la connaissance d'un aimable gentleman.... Lesdeuxdameshermétiquementenveloppées s'inclinèrent et murmurèrent VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 413 quelques mots vagues parmi lesquels ceux de.... eternally gratefal.... very gralefal,... gratefully^... gratefulness, yes! yesl yes! yesl — Aoh ! vous êtes notre sauveur ! reprit lord Macklaknavor, sans vous nous étions obligés de retourner au Caire dans le costume où nous avaient laissés les sauterelles.... — Shoking ! shoking I exclamèrent les ladies en se remettant à défiler leur chapelet de gratefal! — Gela n'en vaut pas la peine, mesdames, n'en parlons plus I La conversation s'arrêta là ; Farandoul allait proposer à la caravane écossaise de voyager de conserve avec la sienne, mais il crut comprendre La famille KLiknavor. que milady Macklaknavor ne tenait pas à rester plus longtemps dans la compagnie d'un gentleman qui l'avait rencontrée dans une situation aussi.... shoking ! les deux caravanes se séparèrent donc, les Écossais remon- tèrent à cheval et prirent le chemin de Dongola, ville située entre les troi- sième et quatrième cataractes du Nil, Cependant Farandoul et ses amis tenaient conseil, certaines difficultés commençaient à l'inquiéter, le gibier faisait presque défaut, les oiseauxdu Nil fournissaient encore quelques plats au repas de la caravane, mais pour le reste il fallait l'acheter aux Nubiens. Et l'argent était rare ! C'était un appel de fonds que faisait Farandoul à ses compagnons. Il avait vidé sa bourse sur le sol et les invitait à mettre toutes leurs ressources à la caisse commune. Désolant n'avait sauvé que deux pièces de cinq francs du désastre de son expédition, le reste lui ayant été volé par les nègres; les quatre reines et Niam-Niam n'avaient que des cauris, coquillages servant de monnaie dans l'intérieur de l'Afrique, mais que les populations quasi civilisées n'apprécient que faiblement. Le total était mince, il se montait à deux cent vingt-cinq francs en pièces de cent sous françaises ou en piastres turques et à quatre-vingt-quinze cen- times enbillon! c'était maigre. — Et les diamants de la couronne ! s'écria Angélina en mettant son sac de diamants tout ouvert au milieu des pièces d'argent, vous les oubliez donc? Voilà qui nous sauvera! tâchons d'arriver au Caire et nous sommes remis à flot. — Savez-vous qu'il y a encore plus de trois cents lieues d'ici là? s'écria Farandoul, j'aurais dû vendre nos trois couvertures à lord Macklaknavor, ou lui emprunter cinq cents francs ! Et Farandoul se leva pour regarder la caravane écossaise disparaissant à l'horizon; les reines et Désolant le suivirent inquiets, Niam-Niam grimpa dans un arbre L'argent était resté sur le sol, ainsi que le sac de diamants d'où s'échappait un feu d'artifice d'étincelles et de rayonnements! Les quatre girafes et les deux autruches, attachées toutes à une simple corde, cherchaient tristement quelque brin de verdure oublié par les sauterelles... soudain l'éclat des diamants attira les regards des autruches, en moins d'une seconde, elles entraînèrent toute la bande jusqu'au trésor, et se précipitè- rent gloutonnement sur le sac!... Les reines blanches se retournant poussèrent un cri d'horreur ! En deux bonds Farandoul et Désolant s'étaient jetés sur les voraces autruches, mais celles-ci, achevant d'avaler la dernière pierre, attaquaient les pièces de cinq francs Il y eut lutte et bousculade. Désolant réussit à sauver quinze francs et fut renversé d'un coup de pied par l'une des autruches ; les coups de bâton tombaient comme la grêle, les deux autruches effarouchées rompirent leur corde et prirent la fuite du côté du désert! La caravane était plongée dans la désolation. — Aux fusils! cria Farandoul. Mais dans la bousculade, les fusils avaient été jetés de côté; quand Farandoul et la reine Kalunda eurent armé leurs carabines, les autruches étaient déjà hors de portée. VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. 415 — Aux girafes! aux girafes! et donnons-leur la chasse! \ I Mais les girafes et le zèbre aussi épouvantés que les autruches avaient l fui à droite et à gauche. Il fallut une heure pour les réunir, et lorsque les i pauvres volés purent s'élancer en selle, les autruches avaient déjà une bonne avance. N'importe, on partit à leur recherche. Et le soir, harassés de fatigue, furieux de la perte faite, on se retrouvait bredouille à dix lieues en arrière de l'oasis. Les autruches étaient introuvables. Le lendemain et le surlendemain, même chasse et même insuccès, les autruches s'étaient littéralement éva- nouies dans les profondeurs du désert. A la poursuite des diamants de la couronne avalés par les autruches Farandoul prêchait la philosophie et le détachement des richesses à la reine blanche Angélina avec le plus grand insuccès d'ailleurs, car la pauvre reine était dans un état de désolation indescriptible. Pour lui faire plaisir, Farandoul donna encore deux jours aux recherches sans plus de résultat; enfin la caravane résignée tourna bride et reprit la route du Nil avec deux zèbres de plus enlevés au lasso, pour remplacer les autruches voleuses. C'était quatre cents lieues maintenant que l'on avait à faire pour attein- dre le Caire, et avec quinze francs seulement. En revoyant l'oasis où le 41G VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. malheur était arrivé, chacun baissa tristement la tête; et ce fut heureux, car dans les débris du foyer, Farandoul vit briller un gros diamant échappé à la gloutonnerie des autruches. Il n'est pas besoin de dire avec quel soin fut recueillie cette suprême ressource! Vingt-cinq jours après, la caravane amaigrie par de nouvelles privations arrivait en Egypte et venait camper dans les immenses et superbes ruines de Thèbes. Les quinze francs sauvés par Désolant avaient été dévorés et l'on en était revenu aux omelettes d'œufs de crocodiles, régal trop musqué pour des estomacs civilisés. Dans les ruines de Thèbes, la caravane fît une rencontre: quatre peintres français, M. Coriolan Rigobert, membre de l'Institut, et, trois élèves, occupés à pourtraicturer dans tous leurs aspects les célèbres ruines. Ces messieurs accueillirent la caravane avec tous les égards dus au mal- heur. On fraternisa, on s'invita mutuellement à diner, les peintres vinrent au campement de Farandoul savourer les douceurs inconnues d'un superbe re- pas composé exclusivement de crocodile : œufs de crocodile à la coque, rôti de crocodile et omelette agrémentée de sauterelles et de fourmis rouges... Ce fatal repas tourna mal pour nos amis, non pas qu'il ne fût point réussi, mais parce que pendant le dîner les quatre peintres sentirent naître eh leur cœur des flammes étranges pour les quatre reines. La superbe beauté des reines, la distinction des blanches, et la majesté des noires, jetèrent un' tel trouble dans le cerveau des peintres qu'à dater de cette soirée les colon- nades ruinées de Thèbes, les salles hypostyles bariolées de hiéroglyphes, les sombres hypogées oii dorment les Pharaons, les obélisques, les boîtes de momies enrichies de délicates peintures, n'eurent plus aucun attrait pour eux. Ils firent tous leurs efforts pour retenir la caravane Farandoul un jour de plus à Thèbes sous prétexte d'une fête de nuit dans les ruines préparée en l'honneur des reines. Toute la journée fut employée par eux en préparatifs; ce ne fut qu'allées et venues, courses aux villages arabes poui' en rapporter des poulets, des fruits, etc. Coriolan Rigobert; passa deux heures en conciliabule avec un marabout arabe dans un endroit écarté des ruines, Farandoul lui-même le vit discuter longuement avec le vieux chef, et lui donner une fort belle quantité de VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES, 417 piastres en échange d'une toute petite bouteille. Mais pensant qu'il s'agissait sans doute d'une surprise prépa- rée pour le soir, Farandou], par discrétion, se retira sans rien dire. La fête, en effet, fut splendide; il y eut des danses d'aimées , puis Goriolan Rigobert et ses élèves, remplis d'une noble ardeur, se li- vrèrent à de pittoresques exer cices; ils simulèrent le siège et la ruine de Thèbes aux cent por- tes par un Gambyse quelconque. Goriolan tenait à lui tout seul le rôle de la garnison, tandis que ses trois élèves formaient l'armée as- siégeante, divisée en trois corps. Les feux d'artifices éclatèrent, l'ar- tllerie des assiégeants bombar- dait la place, mille fusées éclatant ^r AV-n (, -^ ^ ^^•^'€?- '"""i Fête de nuit dans les ruines de Thèbes. ^3" Liv. 418 VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. en l'air illuminèrent les sculptures des pylônes et les hiéroglyphes des chapi- teaux. Coriolan se multipliait, répondant par le tonnerre de ses grosses pièces d'artifice. Les assaillants faisaient des progrès, les éventrements des salles, les débris des colonnades semblaient autant de brèches nouvellement ouvertes; à la fin, le gouverneur de Thèbes se fît sauter plutôt que de se rendre, Coriolan rassembla toute son artillerie et fît partir le bouquet. Le dernier feu de Bengale étant éteint, l'on soupa. — Les peintres sem- blaient triomphants ; ils échangeaient de temps en temps des paroles à voix basse, et Coriolan regardait fréquemment l'heure à sa montre. Après souper, en attendant le punch, les peintres organisèrent une retraite aux flambeaux dans les ruines. Farandoul commençait à trouver Coriolan Rigobert beaucoup trop empressé auprès des reines, lorsque le punch vint faire diversion. Le sarcophage d'un Pharaon de la troisième dynastie servait de bol, le liquide brûlant l'emplissait jusqu'au bord et sa flamme bleuâtre s'élevait à plus de deux mètres, à la grande joie des Arabes serviteurs et guides des peintres. Ce fut Coriolan Rigobert qui réclama Thonneur de servir le punch à ses invités, ce fut lui qui remplit les verres et qui les offrit aux dames, avec force compliments et politesses, ce fut aussi lui qui remplit le verre de Farandoul et qui l'offrit à notre héros. Un observateur défiant eût saisi alors sur les lèvres de Coriolan Rigobert un infernal sourire et dans ses yeux l'éclair d'une pensée farouche ! Et ce même infernal sourire se refléta sur les lèvres des trois élèves de Rigobert lorsque Farandoul sans défiance vida son verre de punch au bruit des acclamations. Le punch épuisé, Coriolan fit adroitement tomber la conversation sur la fraîcheur de l'atmosphère, sur la beauté des ruines au clair de la lune, et fit si bien qu'une petite promenade fut décidée pour prendre l'air avant de se Uvrer au sommeil. Lui-même et Farandoul prirent la tête de la compagnie qui s'égara bientôt dans les ruines. Des apparitions fantastiques troublèrent la promenade. Désolant crut apercevoir derrière des colonnes écroulées les burnous de quelques Arabes et Niam-Niam entrevit l'ombre d'un chameau déployant ses longues jambes sur le sable. Les peintres cherchaient à retarder la marche des reines que l'in- quiétude commençait à gagner. Enfin, lorsque, sur la volonté formelle des dames, on revint au campe- ment, Farandoul et Coriolan avaient disparu. Voici ce qui s'était passé : Gomme on l'a deviné, c'était un narcotique que Goriolan Rigobert avait versé dans le punch de Farandoul. L'amour rend cruel ! Les peintres égarés par une fatale passion avaient juré de s'eraparerdes quatre reines coûte que coûte. Pour cela il fallait supprimer Farandoul ! Ce crime leur faisait hor- reur, mais comme il était nécessaire, ils n'avaient pas hésité. Un marabout arabe, consulté, avait vendu à Goriolan Rigobert un narcotique puissant qui suspendait pour un temps illimité les fonctions de la vie, à la condition que le sujet fût tenu rigoureusement à l'abri de Tair. Le plan de Goriolan était bien simple : Farandoul endormi devait être livré au marabout arabe qui le tiendrait calfeutré aussi longtemps que les circonstances l'exigeraient. Le peintre Coriolan et ses élèves. A peine Goriolan et Farandoul se furent-ils engagés dans les ruines, que l'effet du narcotique se produisit ; Farandoul sentit tout à coup ses jambes fléchir et sa tête tourner, il saisit le bras de Goriolan et fit encore quelques pas. Gelui-ci l'entraîna rapidement derrière un groupe de colonnes, à l'entrée d'une salle souterraine. Arrivé là Farandoul s'affaissa tout à fait et le mara- bout arabe se trouva juste à point pour le recevoir dans ses bras. Deux Arabes, sortant de la salle, saisirent Farandoul endormi par la tête et par les jambes et coururent rejoindre deux dromadaires cachés non loin de là. Ginq minutes après les Arabes et Farandoul endormi galopaient dans la plaine dans la direction de Syout, où ils arrivaient après six heures de course. Goriolan triomphant avait rejoint la caravane sans chef et prenait part avjc un sourire satanique aux recherches de nos amis désolés. Le marabout arabe avait touché une grosse somme, et comme c'était un homme consciencieux, il était décidé à exécuter consciencieusement les ordres de Coriolan; aussitôt arrivé à Syout, il acheta une pièce d'étoffe et remonta sur son dromadaire avec Faràndoul toujours endormi et bien enveloppé. En deux heures, le dromadaire atteignit à travers les plaines de sables les grottes de Samoiln, ces anciennes nécropoles égyptiennes rem- plies de millions et de millions de momies, représentant à peu près toutes les anciennes populations de l'Egypte, venues générations par générations remplir de leurs boîtes ces profondeurs inconnues. Le marabout eut beaucoup de mal pour descendre à lui tout seul le corps de Farandoul dans la première galerie, mais en homme consciencieux, il n'épargna pas ses peines. Parvenu aux salles souterraines, il alluma une torche et chercha dans l'amoncellement des momies une boîte bien close qui lui parut aller à la taille de notre héros. La boîte découverte, il en tira le pauvre diable qui l'habitait, un riche seigneur tout doré et peinturluré, et le remplaça par Farandoul. La pièce de toile achetée à Syout fut découpée en bandelettes, et servit à envelopper notre ami dans un réseau fortement serré. Les préparatifs terminés, le marabout assujettit le couvercle et poussa la boîte dans un angle de la galerie. • Cela fait, il se frotta les mains avec un sourire de satisfaction. — Allah! dit-il, la chose est loyalement faite, le seigneur chrétien peut être tranquille, son ennemi ne paraîtra pas avant l'époque convenue. Il a dit un ou deux ans cependant, j'y pense, le chrétien m'a bien payé, il a peut-être droit à une petite satisfaction en plus?... Oui, c'est cela, je lais- serai son ennemi pendant trente ou quarante ans; comme j'ai toujours été bon musulman, je serai probablement dans le paradis de Mahomet à cette époque, mais j'aurai soin, dans mon testament, d'ordonner à mes fils d'aller délivrer l'infidèle. Et le bon marabout remonta au jour avec la satisfaction du devoir accompli. Les grottes de Samoun étaient retombées . dans l'obscurité ; confondu avec des Egyptiens et des Égyptiennes morts depuis six mille ans, avec des contemporains de Joseph et de Sésostris, d'Aménophis et de Cheops, de Cléopatre et de M'»^ Putiphar, Farandoul dormait dans sa boîte, pour l'éternité, peut-être! C'était fini! Dans trente ou quarante ans les enfants oublieux du marabout ne prendraient pas la peine d'exécuter la volonté de leur père et légueraient à leur tour ce soin à leurs neveux. VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRKS. 421 Épouvantable perspective ! mais Farandoul n'y pensait pas, il dormait! Cinquante millions de momies dormaient avec lui de 4eur éternel sommeil. Quelle nuit dans les sombres galeries, domaines du silence et de la mort! Quel calme pour les momies, épaves des mondes disparus, entassées pèle- mèle dans les ténèbres! Plus d'amis, plus d'ennemis, plus de mères, plus de frères, plus de soldats farouches, plus de seigneurs orgueilleux, plus de courtisanes superbes! plus rien qu'un monde emballé pour jamais dans cette immense salle des bagages de l'éternité ! Les grottes du Samoun sont rarement visitées, c'est à peine si quelques voyageurs osent s'y aventurer chaque année. Farandoul y reposait depuis La tnomie de Farandoul achetée par lord Klaknavor. huit jours lorsque le silence de la nécropole fut troublé par l'arrivée de quelques-uns de ces hardis touristes. Si Farandoul avait pu les voir, il aurait reconnu dans les visiteurs lord Klaknavor, sa femme Rosemonde et sa fille Flora, habillés de neuf et plus rouges peut-être encore depuis leur aventuré des sauterelles. Lord Klaknavor, au moment de partir pour l'Europe, venait à Samoun chercher une belle et authentique boîte de momie pour la rapporter au musée de Killiecrankie, la petite ville voisine de son manoir. Lord Klaknavor, accompagné de ses guides, parcourait les sombres gale- ries, sans pouvoir fixer son choix sur une momie suffisamment riche ; il était 422 • VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. difficile le noble lord, et il voulait une momie de premier choix, peinte avec élégance et enrichie de hiéroglyphes savants. Bien des momies avaient été choisies, tirées de la masse, puis repoussées comme peu dignes de la situation qui leur était offerte. De galerie en galerie, le clan des Klaknavor était arrivé dans la salle où gisait Farandoul dans sa boîte ; Klaknavor hésitait entre une jeune dame de six mille huit cents ans et un monsieur bien conservé de sept mille ans. Miss Klaknavor penchait pour la jeune dame et lady Rosemonde la repoussait comme ayant été peu convenable peut-être dans ses mœurs, lorsque Klaknavor tomba en extase devant la boite de Farandoul. Celle-ci au moins présentait toutes les qualités requises, richesse d'or- nements, pureté de tons des peintures, profusion des hiéroglyphes ; il n'y avait pas à hésiter ! Et elle était lourde et si bien close ! Nul doute que son contenu ne fût en parfait état ; on l'ouvrirait en grande cérémonie à Killiecrankie. Lord Klaknavor fit un signe, les Arabes s'approchèrent, enlevèrent la momie et revinrent au jour avec elle! Huit jours après, le clan des Klaknavor s'embarquait avec la momie bien emballée sur le Sésostris, paquebot des messageries françaises qui les débarqua tous à Marseille. Les Klaknavor et leurs bagages prirent le rapide, s'arrêtèrent une nuit à Paris, reprirent l'express, débarquèrent à Londres et filèrent sans désemparer sur l'Ecosse, toujours avec la caisse précieuse qui contenait la momie d'un seigneur de la quatrième dynastie. Le lendemain de leur arrivée, les Klaknavor lancèrent des invitations à la haute société du comté de Perth, les Mac-Grégor, les Mac-Kinbor, les Mac-Ronald, etc., etc., à tous les savants d'Edimbourg et à toutes les notabi- lités de la presse écossaise. La momie couchée sur la grande table du salon attendait les invités. A côté une pince et un marteau en argent devaient servir aux mains patriciennes de lord Klaknavor lui-même pour ouvrir la boite. Le salon se remplit rapidement de toute la haute société attendue. Sur tous ces nobles visages la plusardente curiosité était peinte, songez donc, gracieuses ladies, on allait contempler un gentleman de noble race, âgé de quelque huit mille ans. Enfin lord Klaknavor saisit ses instruments, tous les Mac-Grégor, les Mac-Kinbor retinrent leur respiration. Le marabout avait bien fait les choses, il fallut une demi-heure pour déclouer le couvercle VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 423 Un cri d'étonnement jaillit de toutes les poitrines des Mac-Grégor ; lord Klaknavor, sa femme et sa fille tombèrent en arrière de saisissement. — Qu'il est bien conservé ! s'écrièrent enfin tout d'une voix Mac-Grégor et Mac-Kinbor. — Quels hommes que ces Egyptiens I — Quels embaumeurs ! — Il s'appelle Phta-Amné-Nophis, fils de prononça un savant égyptologue qui s'était emparé du couvercle et l'épelait avec lenteur. — Gomme il ressemble à s'écria Flora Mac-Klaknavor. • ^ • I! •» 5? •~>*<^ p-y La jeune dame de tiooo ans avait peut-être été de mœurs légères. — Aoh ! Flora ! aoh 1 shoking ! observa lady Rosemonde. Mais un formidable cri, poussé par tous les assistants, arrêta toute obser- vation sur les lèvres de lady Rosemonde. Phta-Amné Nophis venait de se relever brusquement en respirant avec vigueur. Assis dans sa boîte sur la table du grand salon de lord Klaknavor, il regardait la noble assistance avec les yeux les plus étonnés. Personne ne soufflait mot, lady Rosemonde et un certain nombre de ladies Mac-Grégor et Mac-Kinbor étaient tombées évanouies les unes sur les autres. Les Mac- Gregor et les Mac-Kinbor masculins avaient seulement reculé de trois pas. Ce fut Phta-Amné-Nophis ou plutôt Farandoul qui prit le premier la parole : — Ouf! dit-il, votre punch, monsieur Coriolan, était un peu trop fort ! Ouf ! ouf ! quel poids dans la tête mais où êtes-vous donc, Coriolan ? mais pourquoi toutes ces bandelettes.,,., mais mais où diable m'avezrvous qui diable sont qu'est-ce que tout cela veut dire ? mais je ne connais personne ici ? Ah ! si, voici loid Klaknavor! Eh bien, milord, enchanté de vous rencontrer à 424 • VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. Thèbes ! enchanté de vous voir plus confortablement vêtu surtout, et milady aussi ! Mais vous êtes bien nombreux, vous donnez donc une soirée en habit noir dans les ruines de Thèbes ? — Thèbes ! Thèbes ! s'écria lord Klaknavor, en retrouvant soudain la voix, mais vous êtes fou, monsieur I vous êtes à Killiecrankie, près d'Édim - bourg, Ecosse ? — Kiilie près d'Edimbourg ? s'écria Farandoul en se frottant la tête, mais et les quatre reines ! où sont les quatre reines? Et comme le vieil Égyptologue épouvanté cherchait à lui remettre son couvercle sur la tête et à le renfoncer dans la boîte, Farandoul furibond le lança en arrière avec son couvercle, arracha ses bandelettes et sauta au milieu de l'assemblée sur quelques Mac-Grégor effarouchés qui poussèrent de nouvelles exclamations. , Farandoul saisit lord Klaknavor par les épaules. — Voyons, dit-il, je suis votre bienfaiteur, lorsque je vous ai rencontré là-bas, dans l'oasis après les sauterelles, vous étiez privé de tout vête- ment, milady Klaknavor était — Shoking, shoking, articula faiblement lady Rosemonde en s'éva- nouissant de nouveau. — ... était dépourvue de tout objet de toilette ! et miss Klaknavor aussi ! je vous sauvai alors ! je vous couvris, je vous donnai les moyens de reparaître dans le monde civilisé sinon avec élégance, du moins sans offenser les convenances, car sans moi, vous étiez forcés tous d'offenser les conve- nances, jusqu'à votre arrivée dans une ville quelconque ! Je suis donc votre bienfaiteur! Eh bien, je réclame de vous un éclaircissement rapide où suis-je vraiment ? — A Killiecrankie — A Killiecrankie — Et les quatre reines ? — Quelles reines ? Je ne connais que Sa Majesté la. . . . . — Non non, les reines des MakalolosI . — Connais pas ! . — Et Niam-Niam ! . — Connais pas ! — Alors je suis seul ici ! comment suis-je venu ? — Dans cette boîte à momie ! je vous ai acheté, monsieur, et fort cher ! VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES DANSES D ALMEES DANS LES RUINES DE THEBES. 54" Liv. — Mais où cela, à Thèbes ? — Non, dans les grottes de Samoun près de Syout ! — Dans les nécropoles égyptiennes ! mais comment étais-je là quand je me souviens de m'être endormi à Thèbes ! — Enfin, tout ce que je puis vous dire, cher monsieur, c'est que désirant rapporter pour le musée de Killiecrankie une momie authentique et de belle condition, je terminai mon excursion en Egypte par une visite aux grottes de Samoun, je cherchai moi-même parmi des milliers de momies, je décou- vris votre boîte, vous me plûtes et je vous emportai. ... Je pensais pouvoir vous attribuer un âge variant de sept à neuf mille ans, mais je vois que vous avez beaucoup moins ! "^ Le faux Phta-Amné-Nophis. - ■ - — — Mais comment étais-je là ? — Mais s'il y a seulement sept mille ans que vous y êtes entré ! fit observer le savant égyptologue en s'avançant, vous ne pouvez pas vous rap- peler, monsieur Phta-Amné-Nophis. — Je ne vous parle pas, monsieur, rugit Farandoul en colère. . . Voyons, reprit-il en s'adressant à lord Klaknavor, depuis combien de temps suis-je en votre possession ? — Trois semaines seulement — Seulement ! et mes quatre reines ! Tout à coup Farandoul bondit, une idée venait de le frapper ! — J'y suis! exclama-t-il, c'est un coup de Goriolan. . . . c'est le punch ! infamie ! A quelle heure le train pour Londres, milord ? Et comme lord Klaknavor ne se pressait pas de répondre, Farandoul, saisit brusquement un chapeau quelconque et bousculant les assistants il se précipita vers une fenêtre. 428 VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES, Cinq minutes après un homme toujours courant sortait du manoir des Klaknavor, renversait le portier et deux domestiques qui lui barraient le passage et se dirigeait vers la gare de Killiecrankie. En route il rencontra la la ligne ferrée, un train passait. Farandoul courut sur la voie, attrapa le der- nier wagon et se hissa dans la cabine du conducteur. Trois quarts d'heure après, il était à Edimbourg. Gomme il n'avait pas de ticket, il lui fallut sauter à terre avant d'entrer en gare et escalader quelques barrières. . La première chose qu'il fit en ville fut d'acheter un journal ; il oublia de le payer, pour deux raisons, préoccupations terribles et manque d'argent. La date de ce journal lui apprit qu'il s'était passé vingt-huit jours depuis la fatale soirée du peintre Coriolan dans les ruines de Thèbes ! Horreur! Et les reines abandonnées à la merci des peintres! Farandoul sentit ses cheveux se hérisser sur sa tète. Et pas d'argent pour partir. Tout à coup sa main, qui fouillait machinalement dans sa poche, ramena un paquet au jour... Farandoul l'ouvrit hâtivement. C'était le diamant retrouvé dans l'oasis ! ! ! Le premier bijoutier venu vit entrer dans sa boutique un homme fiévreux, qui lui tendit un magnifique diamant, le bijoutier offrit mille livres, paya et empocha le diamant, certain d'avoir gagné mille autres livres à ce marché! Farandoul avec ses 25,000 fr. dans la poche courut vers la gare. Juste- ment l'express de Londres partait, il bondit dans un compartiment et s'ins- talla sans façon en bousculant quelques voyageurs. A la première station il courut à la machine et sauta près du mécanicien stupéfait. — Cent livres si tu veux gagner deux heures ! lui dit-il. — Impossible, monsieur. — Eti bien alors, reste ici! Et Farandoul empoignant le mécanicien le jeta sur le quai. Le chauffeur, descendu pour changer un fanal, accourait au secours de son chef, mais Farandoul s'était jeté sur la machine avec furie; la locomotive, poussant une effroyable bordée de coups de sifflet, se remit en marche, laissant en gare chauffeur et mécanicien ! des cris de terreur partirent de tous les wagons, mais Farandoul n'avait pas le temps d'y penser et chauffait avec rage. Le train dévora la distance, quarante lieues à l'heure! le télégraphe, par bonheur, avait jeté l'alarme sur tout le parcours, aussi ce train éclair trou- VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES vant partout la voie ouverte et libre, arriva sans accident à Londres avec sept heures d'avance. Un peu avant d'entrer en ville, Farandoul arrêta son train et se jeta sur la voie ; avant que personne eût osé se lancer à sa pour- suite, il avait gagné la ville, pris un cab et courut à la Tamise. Il n'est pas besoin de décrire l'ennui des voyageurs entraînés par Faran- doul dans ce vertigineux voyage, deux notaires qui se trouvaient dans le train rédigèrent un nombre infini de testaments pour les passagers éperdus. Les bruits les plus incroyables circulaient dans les wagons, on se croyait conduit par un fou furieux, mais bientôt la vérité se fit jour, Farandoul avait été reconnu ! Les Klaknavor féminins s'évanouirent. Et par qui ? tout simplement par notre ancienne connaissance d'Australie le singe Makako, Makako le traître par amour, lequel occupait, à sa grande humiliation d'ailleurs, un compartiment de deuxième classe, avec deux autres domestiques du château de Cardigan. Makako roula des yeux furieux à la vue de son ancien chef, mais il ne put révéler son nom à ses voisins. Ce fut une autre de nos anciennes connais- sances, celle-là même dont la beauté fatale causa jadis la trahison de Makako, lady Arabella Cardigan enfin, qui, retournant à Londres, pour la saison, reconnut Farandoul comme il sautait sur la locomotive ! A sa vue elle ne douta point qu'il n'eût l'intention de se venger d'elle en ; faisant dérailler le train : elle ferma les yeux et ne les rouvrit que lorsque le train essoufflé s'arrêta aux portes de Londres. ., Les journaux anglais furent pendant huit jours remplis de cette aventure inouïe; l'Angleterre s' attendant à tout de la pai'tde son ancien ennemi, ne respira que lorsque le télégraphe signala l'arrivée de Farandoul à Alexandrie. À Killiecrankie on se disputait ; tous les Mac-Gregor et les Mac-Kinbor reprochaient à Klaknavor de les avoir convoqués pour se faire bousculer par un faux Phta-Amné-Nophis. Une guerre terrible fut sur le point d'éclater entre Ipurs clans et celui de lord Klaknavor, mais enfin les dames réus- sirent à faire rentrer les claymores dans le fourreau. Et miss Flora Mac-Klaknavor, encore plus rouge que de coutume, effet bien naturel de l'émotion, se jeta dans les bras de sa mère en disant : — Aoh! dear mamma, je ne puis plus en épouser d'autre que luil Je suis compromise ! Je l'ai bien compris à travers toutes ses réticences. C'est pour moi qu'il est venu. — Parl'épée des Klaknavor, il t'épousera, ma fille ! * Et le soir même, un train rapide emportait les Klaknavor, lancés à la poursuite de Farandoul sur la route de Thèbes... Farandoul, en passant à Paris, prit à peine le temps d'acheter deux revolvers et courut à l'adresse de Goriolan Rigobert. L'atelier du peintre était fermé, on le croyait encore en Egypte. Farandoul vogua vers la terre des Pharaons. Au consulat français du Caire, notre héros apprit avec joie que Tillustre peintre n'avait pas été revu en ville et que, selon toutes probabilités, il se trouvait encore à Thèbes. Sans perdre une minute, Farandoul acheta dans un faubourg six droma- daires et loua les services de quelques Arabes. Une heure après sa sortie du consulat, un gros nuage de poussière galopait à travers les sables dans la direction du sud. Ce nuage, c'était Farandoul et ses hommes excitant leurs montures par tous les moyens possibles.. Le train éclair. Vengeance! Sept Siméons-Stylites. Miss Flora Mac-Klaknavor est compromice! La tranquillité n'est pas de ce inonde à peine arrivés au Caire, nos amis sont enlevés par une comète inconnue I Il fallut six jours pour atteindre ïhèbes. Le sixième jour au soir le? | ruines apparurent, encadrant la lune naissante entre deux colonnes | ébréchées. \ — Halte ! commanda Farandoul. 1 Arabes et chameaux s'arrèlèrent. Le maître les avait habitués en route à \ l'obéissance passive. \ — Vous allez camper là, à l'entrée de ce village, et vous attendrez mes ordres; je vais là-bas, à Thèbes! En disant ces mots, Farandoul avait fait agenouiller son dromadaire et | sautait à terre au milieu d'un cercle de fellahs sortis des misérables masures l du village. \ Soudain un vieil Arabe poussa un cri de terreur et tomba devant lui, la té le dans'la poussière. \ — Allah! Allah! criait-il, es-tu un djinn, un esprit? Est-ce ton ombre que je vois? Comment t'es-tu levé du séjour des morts? Comment as-tu quitté les sombres grottes de Samoun, où je t'ai enseveli moi-même ? — Ah! Ah! s'écria Farandoul, c'est toi, je te reconnais aussi, tu es le complice du peintre des Ruines !... Tremble ! J'ai quitté le séjour des morts altéré de vengeance. — Grâce ! Grâce ! hurla le marabout, je ne t'aurais pas abandonné, tu étais inscrit dans mon testament et mes fils devaient te délivrer, — Réponds moi et sers-moi, je verrai ensuite ce que je dois faire. Voyons, les peintres sont encore là-bas? — Oui, seigneur. ' — Et les reines? — Les jeunes femmes y sont aussi! — Très bien, suis-moi maintenant. Et les deux hommes s'acheminèrent rapidement vers les ruines. Le mara- bout avait peine à suivre Farandoul ; de temps en temps, il étendait la main et cherchait à toucher ses vêtements, comme pour voir s'il avait affaire à un vivant réel ou bien à quelque sombre esprit des ténèbres. Le rideau bleu-foncé de la nuit était tombé tout à fait lorsqu'ils arrivèrentaux ruines; sans s'arrêter à admirer les fantastiques et colossales silhouettes, les trouées des colonnades, les masses sombres des temples, ils se glissèrent sans bruit dans la direction d'une petite lumière clignotant au centre du principal amas. C'était là qu'avait campé Farandoul cinq semaines auparavant. En s'ap- prochant, il reconnut la tente faite avec les couvertures, il reconnut l'ombre de son ami Désolant et celle de Niam-Niam,... enfin à la lueur d'une misé- rable lanterne de papier éclairant toute la scène, il aperçut, avec un terrible battement de cœur, les quatre reines assises sur le sol dans l'attitude de la tristesse. , Plusieurs ombres étaient debout devant elles. On semblait discuter avec animation devant le brasier où cuisait un maigre diner. — Retourne au village, dit tout bas Farandoul au marabout, et ramène- moi mes hommes ; vous vous glisserez dans les pierres et n'apparaîtrez qu'à mon appel. Le marabout disparut sans bruit ; Farandoul s'approcha du groupe et prêta l'oreille. C'était Désolant qui parlait. VOYAGES TRICS-EXTRAORDINAIRES, 433 . — Oui, disait-il, je vous répète encore une fois, messieurs, que les reines refusent absolu- ment le dîner que vous leur offrez! Elles se sou- viennent trop que c'est à la suite d'un repas offert par vous, que s'est produite la disparition inexplicable de notre malheureux .ami '....Vo- tre conduite dans cette circonstance ne leur a point paru bien franche Les reines en attatouch. et je dois le dire, j'ai partagé leurs soupçons. Ici Niam-Niam, cou- ché à la gauche des reines, fît entendre un grognement. — Niam-Niam aussi, reprit le bon Désolant, et ce jeune barbare a du flair! Enfin, nous restons ici avec le vague espoir de découvrir un indice quelconque, une trace, qui nous rensei- gne sur le sort de notre SS» Liv. I i 431 VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. ami... mais nous refusons d'entrer plus amplement en relations avec vous, tenez-le pour dit et restez à votre campement. — Au diable le chambellan! rugit un des peintres, restez chez vous si vous voulez mais laissez les dames répondre à notre invitation!... — Allons, charmante reine aile de corbeau, s'écria Goriolan lui-même on s'adressant à Kalunda, ne soyez point si farouche, nous sommes des amis, et, vous le savez bien, des adorateurs... passionnés! Laissez là votre peu aimable gardien et... Goriolan arrondit le bras, mais Kalunda bondissant soudain ne le laissa point avancer. Elle fît briller la lame de son sabre de guerrière et tendit la pointe vers l'audacieux membre de l'Institut. — Arrière ! bandit, pirate, vil hippopotame ! s'écria-t-elle en makalolo, arrière, ou je te fais sauter la tête ! c'est toi le traître, j'en suis sûre 1 cro- codile. Les reines blanches éclatèrent de rire. — Eh bien, monsieur Goriolan,, demanda Garoline, faut-il vous traduire le discours de notre amie? Vous savez qu'elle vous a appelé vieux crocodile. Les peintres se consultaient. Leur fatal amour avait ravagé leurs physio- nomies. Depuis cinq semaines, les mêmes scènes se renouvelaient chaque jour et toutes leurs tentatives pour se rapprocher des reines avaient été inutiles. — Voyons, encore une fois, reprit le tenace Goriolan, charmantes reines blanches et délicieuses majestés noires, vous n'avez pas d'amis plus dévoués, plus tendres, plus... vous pouvez me croire! Et puisque votre Farandoul, par un malheur inexplicable que je déplore autant que vous, a disparu pour jamais... acceptez nos bras et nos... Goriolan n'acheva pas, une ombre venait de se lever du milieu des pierres. — Bonsoir, monsieur Goriolan, prononçait tranquillement l'ombre en se dressant devant le peintre, me reconnaissez- vous? — Farandoul, s'écrièrent d'une seule voix les peintres et les reines, Farandoul ! Et notre héros se vit, en une seconde, entouré, embrassé, pressé dans les bras de ses amis; Niam-Niam bondissait avec des hurlements joyeux. Désolant lui secouait les bras, les reines blanches et les reines noires lui racontaient leurs angoisses avec de» larmes dans la voix. Quant aux peintres, ils semblaient atterrés; Goriolan se frottait les yeux, les autres s'arrachaient les cheveux à poignées. VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 435 — Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, messieurs, leur dit Farandoul avec la plus extrême politesse, nous avons à causer. Je n'ai pas encore pu vous remercier de votre délicieux punch de l'autre jour, mon cher monsieur Coriolan, vous savez, des circonstances indépendantes de ma volonté m'en ont empêché, mais je m'efforcerai de reconnaître votre charmante hospitalité... L'oreille exercée de Farandoul avait perçu de légers bruits dans les ruines; c'était sans doute le marabout amenant les Arabes. Un coup de sifflet les fit surgir brusquement devant le campement. Kalundafit briller son sabre de guerrière. Les peintres s'étaient levés. — Ma conversation a l'air dennuyer ces messieurs... attachez-les, dit Farandoul avec un geste d'autorité. Les Arabes se précipitèrent. Avant que les peintres eussent pu se recon- naître, ils furent renverses sur le sable, pieds et poings liés. — C'est fait, seigneur! dit le marabout en s'inclinant devant Farandoul, ordonne maintenant, faut-il leur couper la tête? — Nous verrons cela, dit négligemment Farandoul, maintenant que nous nous sommes assurés de leur compagnie, nous avons le temps. Et sans faire plus attention aux peintres, Farandoul se tourna vers ses amis qui l'accablaient de questions. Nous passerons sous silence leurs trans- ports de joie, leurs éclats de gaieté et leurs éclairs de colère. Les peintres gardaient un silence farouche. A la fin de la soirée, la délibération s'ouvrit sur la punition à leur infliger. Farandoul, accouru d'Ecosse avec une soif 436 VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. terrible de vengeance, s'était fort adouci en voyant les reines sorties saines et sauves du guet-apens. Il repoussa donc la motion de Niam-Niam qui proposait de jeter les peintres dans le Nil, et fit adopter une autre idée. Le reste de la nuit fut consacré au repos. Seuls les peintres ne purent fermer l'œil, torturés par les reproches de leur conscience et par la dureté des cailloux sur lesquels ils reposaient. Quand le jour parut, les dromadaires de Farandoul furent amenés devant la tente. Les Arabes commencèrent alors d'étranges préparatifs sous la direction de Farandoul. A l'aide d'une grossière échelle fabriquée par eux, ils grimpèrent sur une colonne intacte dressant son chapiteau à une dizaine de mètres au- dessus d'une masse de débris provenant de l'entablement écroulé. Sur le chapiteau, ils ajustèrent tant bien que mal une sorte de palan et attendirent les ordres de Farandoul. Les peintres avaient pâli en voyant ces préparatifs; plus de doute, ils allaient être pendus. — A vous l'honneur, monsieur Coriolan. Les Arabes lui avaient passé une grosse corde autour du corps et l'en- traînaient déjà vers la colonne. En une minute il se vit enlevé, balancé en l'air et reçu au sommet du chapiteau par un Arabe qui coupa ses liens et lui mit entre les mains son parasol de peintre. Les autres peintres avaient fermé les yeux pour ne pas voir son supplice. L'un d'eux les rouvrit en se sentant soulevé par les Arabes, C'était son tourl Bientôt sur les chapiteaux de trois autres colonnes les trois élèves de Coriolan, penauds et décontenancés, furent placés, délivrés de toute entrave et munis de leurs trois parasols. Le rire clair et sonore des reines à la vue de leur figure ouvrit dans le cœur des peintres des plaies douloureuses! Farandoul s'avança le chapeau à la main et la tète levée vers les mal- heureux. — Messieurs, dit-il, nous partons! J'espère que cela ne vous contrarie pas trop ; croyez bien que ces dames et moi nous conserverons un excellent souvenir de nos relations. Un simple conseil avant de vous quitter, si par hasard l'ennui vous prenait dans votre nouvelle existence aérienne, prenez vos albums, je supjpose que vous les avez sur vous et tracez chacun d'après nature l'esquisse d''un Saint Siméon stylite! Personne n'a jamais été placé Voyages très-extraordinaire^, 437 Quatre Simêons stylites. comme vous pour tirer bon parti d'un pareil sujet! Au plaisir de vous revoir, messieurs! Déjà les serviteurs de Farandoul avaient enlevé tous les bagages, les dromadaires agenouillés n'attendaient plus que les voyageurs. Deux de ces dromadaires, préparés pour les reines, étaient chargés chacun d'un superbe attatouch ou palanquin en forme de berceau paré d'étolFes de laine à ban- des rouges et blanches alternées, et terminé par une longue tige au som- met de laquelle se balançait un bouquet de plumes d'autruches. La caravane allait enfin quitter les ruines inhospitalières de Thèbes lors- que le galop de plusieurs chevaux re- tentit sur les pierres et fit encore sus- pendre le départ. Farandoul se porta en avant pour reconnaître les arrivants. Son étonne- ment fut grand à la vue de l'étrange ca- ravane. T^o'is Européens dont deux Européennes, suivis de deux domestiques arabes, venaient de s'arrêter devant lui, et ces Européens n'étaient autres que Duncan Mac Klaknavor , sa femme Rosemonde et sa fille Flora, tous les trois plus rou- ges que jamais. — Vous voilà donc revenus en Egypte, allait dire Faran- doul. Mais mylordneluieu laissa pas le temps. 438 VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. — Monsieur, dit-il, est-ce qu'un gentleman, après avoir compromis une jeune fille de haute naissance, doit s'éclipser et disparaître, comme vous l'avez fait? Les Mac-Klaknavor ont la claymore vive, monsieur, et nous nous sommes dit : il l'épousera ou... ' — Compromis ? Epouser ? Qui ça ? demanda Farandoul stupéfait. — Vous le savez bien ! . . . Car vous ne pouvez pas nier, les choses sont trop claires, elle est compromise ! Prenons les choses au début. . . Il y a deux mois, vous nous rencontrez, dans une triste situation ; votre cœur de gentleman s'émeut, vous nous tirez d'embarras... très bien jusque-là! Mais ensuite, fortement commotionné sans doute par sa beauté, emporté par votre passion, vous vous arrangez pour entrer plus profondément en rela- tions avec nous comme il n'y avait eu aucune espèce de présentation vous avez recours à un stratagème — Bah ! — Oui, les grottes de Samoun, c'était bien combiné de cette façon vous faisiez presque partie de la famille, vous entriez au château des Klaknavor ! Nous vous ramenons donc sans nous douter de rien, nous réu- nissons nos amis. .. . et crac, au moment où elle se trouve par votre faute irrémédiablement compromise, vous changez d'avis et vous vous enfuyez I-.. Et elle, la pauvre enfant, avez-vous songé à elle ? — Mais qui ça, elle ? — Qui ça ? Mais elle, miss Flora, la dernière des Klaknavor, qui attend une réparation I La colère de Farandoul éclata sur ce mot. — Gomment, digne Mac-Klaknavor, vous avez pu penser' qu'à Samoun, dans ma boite de momie, je vous attendais pour vous demander votre fille en mariage ?. . . — Ne niez pas . . . c'est la vérité ! . . . Après votre inexplicable départ de Klaknavor-Castle, nous avons pris le train, ma femme, ma fille et moi nous avons retrouvé votre trace à Paris, puis à Marseille, nous avons failli vous rejoindre au Caire, et enfin, grâce à la vitesse du yacht d'un de nos amis qui nous a fait descendre le Nil, nous vous avons rejoint ici I — Eh bien ! mylord, pensez tout ce que vous voudrez de moi, mais le charme de votre compagnie ne saurait me retenir plus longtemps à Thèbes. Reslez-y tant que vous voudrez, moi, je pars ! — Et notre réparation?. . . , nous vous suivons ! Faut-il tirer la claymore des Klaknavor, Flora ? VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 439 — Pas encore, papa ! suivons-le ! — Ah ! c'est comme cela ! s'écria Farandoul fu- rieux, eh bien, nous allons voir ! Et les Arabes rangés autour de lui reçurent un ordre qu'ils accueillirent avec des éclats de rire. En une minute, sans respect pour les Klakna- vor. ils les eurent enlevés de leurs selles et entraî- nés vers la colonnade sur laquelle les peintres étaient déjà perchés. Il suffit de trois quarts d'heure pour hisser la famille en face des peintres sur trois co- lonnes de même taille. Cinq minutes après, la caravane quittait défini- tivement les ruines de Thèbes aux cent portes; Farandoul avait laissé dans les ruines quelques Arabes et le marabout avec l'ordre de descendre au milieu de la journée les peintres et les Klaknavor de leurs perchoirs incommodes. Le marabout, plein de respect pour Farandoul, se demandait ce qu'il devait faire. — J'avais eu l'intention, se disait-il, de laisser le maître trente ans dans les grottes de Samoun, ■'^'^'■''^''''^«^'''"■""■«^'■«'«««e c'était mal, je lui dois une réparation! Si je laissais ses ennemis pendant trente années sur leurs colonnes ? Ce serait tout avantage, cela nous évi- terait la fatigue de les descendre et il serait mieux vengé!... Mais non, son pouvoir est grand, et il le saurait. . . j'exécuterai ses ordres. Farandoul et les reines galopaient dans la direction du Caire sans plus se soucier de leurs ennemis ; heureux de s'être retrouvés, se croyant à l'abri de tout nouveau péril, ils voyageaient doucement, s'ofTrant même quel- ques journées de paresse sous les palmiers des oasis ; Farandoul son- geait maintenant à Mandibul et à ses- marins lancés à sa recherche à travers les déserts africains. Où étaient-ils ? Que faisaient-ils ? Il était sans nouvelles d'eux depuis la rencontre inespérée du rhinocéros à la lettre. En attendant quelque indication, Farandoul résolut de ne pas quitter l'Afri- que et de se fixer au Caire. Pendant ce temps, les Klaknavor et les peintres, descendus de leurs colonnes à l'heure convenue, se dirigeaient rapidement vers le Caire sur le- yacht de l'ami de mylord. L'espoir d'une belle vengeance les faisait activer la marche du petit navire. Dès leur arrivée au Caire, plainte fut portée au consulat britannique. La ville fut mise sans dessus dessous par l'ambas- sadeur anglais qui exigeait une éclatante satisfaction, et la force armée, re- quise, surveilla toutes les arrivées. La claymore des Klaknavor tressaillait dans le fourreau, seule la timide Flora espérait encore un arrangement. Enfin, un beau matin, les éclaireurs signalèrent l'arrivée tant attendue de la caravane Farandoul. Les voyageurs sans défiance avançaient tranquillement ; les reines, pen- chées hors de leur palanquin , admiraient le panorama du Caire se déployant avec ses dômes et ses centaines de minarets baignés dans l'or pur d'un ma- gnifique soleil. Niam-Niam courait en avant, exécutant sur son zèbre une fantasia échevelée; les reines blanches qui, l'on s'en souvient, avaient habité le Caire indiquaient les principaux points aux deux reines noires émerveillées. Farandoul, désirant remettre au lendemain le soin de chercher une demeure convenable pour les reines, résolut de camper hors des murs, sous les palmiers entourant la magnifique mosquée d'Ibrahim. Par son ordre, sans faire attention à quelques Arnautes de mauvaise mine qui semblaient les surveiller de loin, la caravane mit pied à terre à l'ombre des palmiers, et les serviteurs arabes préparèrent les tentes. La délicieuse heure, de kief sous les palmiers! Nos amis se reposaient, les uns savourant les douceurs d'une tasse de pur moka, les autres sommeil- lant; Farandoul pensait à Mandibul, lorsque tout à coup Niam-Niam efl'aré entra dans la tente. — Maître 1 Maître! criait-il, encore eux! Farandoul sortant de sa rêverie se précipita dehors. Une horde d' Arnautes à l'air féroce, aux longues moustaches, au haut bonnet garni de pende- loques effilochées et de sequins, s'était ruée le sabre à la main sur le campe- ment. Derrière eux Farandoul aperçut lord Klaknavor donnant des ordres en compagnie d'un officier égyptien. Nul moyen d'échapper, il y avait plus de 200 hommes entre la caravane et ses dromadaires. Farandoul le vit d'un coup d'œil. — A la mosquée, cria-t-il à ses compagons, ou nous sommes pris ! Et tous se précipitèrent dans la cour de la mosquée ; les Arnautes les sui- vaient de si près qu'ils ne purent fermer la porte; Farandoul, le revolver au poing, tint les assaillants en respect pendant une minute et réussit enfin à faire entrer les reines dans le minaret de la mosquée. Les Arnautes ne VOYAGES TRÈS'-EXTRAORDINAIRES. LE MINARET ENLEVE PAR LA COMETE VOYAGEANT DANS LE FIRMAMENT. Sô" Liv. purent se retenir plus longtemps elles fusils s'abattirent dans la direction de Farandoul. Sept ou huit coups de feu éclatèrent, mais la solide porte du minaret s'était refermée et les assiégés la renforçaient de tout ce qu'ils pouvaient trouver. Comme les Arnautes furieux essayaient de l'enfoncer, Farandoul et Dé- solant firent monter les reines au sommet du minaret et réunirent leurs ef- forts pour démolir le bas de l'escalier. Une heure de travail pendant laquelle Niam-Niam , installé sur une fenêtre, tirailla avec les Arnautes , suffît à nos amis pour faire écrouler une partie de l'escalier. Bientôt le rez-de- chaussée fut totalement comblé de ses débris et la porte, ainsi contre- butlée, put défier toutes les forces des assiégeants. Le kief sous les palmiers. — Montons maintenant! s'écria Farandoul, nous sommes tranquilles pour le moment. Parvenus à la plate-forme du minaret, ils retrouvèrent les reines occupées à tout disposer pour soutenir le siège avec honneur. Des pieries étaient préparées pour être jetées à la tète de l'ennemi, les munitions étaient en lieu sûr et aussi les provisions, car le prévoyant Niam-Niam avait sauvé du désastre tout ce qu'ils possédaient de victuailles ; il avait même réussi à enlever un sac de riz appartenant probablement au muezzin de la mosquée et l'avait hissé jusqu'au sommet de la plate-forme. Farandoul, à cette vue. ne put retenir un sourire. — Pas besoin de tant de préparatifs, dit-il, croyez-vous que nous puissions tenir tête à toute l'armée égyptienne? Non, il faut trouver un biais pour sortir d'embarras. 444 VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. Le soleil se couchait rouge comme le feu derrière un amoncelle- ment de nuages d'un violet à reflets sanglants. La chaleur était étoufl'ante et la nuit montante n'apportait au lieu de fraîcheur qu'un redoublement de calorique, la brise elle-même brûlait, son souffle ardent soulevait au loin des tourbillons de sable. — Un orage se prépare, murmura Farandoul, tant mieux ! peut-être pourrons-nous en profiter pour nous échapper ! veillons ! Trois heures se sont passées. Une nuit profonde enveloppe la mosquée et ne permet pas aux réfugiés de rien distinguer au-dessous d'eux. Farandoul laisse ses amis sur la plate-forme et descend au dernier palier pour surveiller les environs par une fenêtre. L'orage est venu, le tonnerre roule incessam- ment, laissant à peine un intervalle entre chaque explosion. Les Amantes se sont-ils éloignés ou veillent-ils autour de la mosquée? Farandoul profite de chaque éclair pour regarder le plus loin possible, mais rien n.^. lui apparaît de suspect. Que faire? Faut-il risquer une évasion? Faut-il attendre encore ? Enfin il se décide, recommande le plus grand sang- froid à ses amis et les fait descendre avec lui. Quelques couvertures déchirées on longues bandes servent à confectionner une corde avec laquelle on des- cendra par l'étroite fenêtre. Les quatre reines, Farandoul, Niam-Niam et Désolant se préparent à la fuite, l'orage gronde plus violent que jamais, l'atmosphère est chargée d'élec- tricité, les rafales d'un vent furieux et embrasé font trembler le minaret sur sa base. Tout à coup une ombre s'interpose entre la petite fenêtre et le ciel sillonné de farouches éclairs bleuâtres. C'est une ombre mince et terne, la fournaise d'enfer allumée par l'éclair s'est éteinte et personne n'a plus rien vu... on va se risquer tout de même, Farandoul enjambe la fenêtre, une autre série d'éclairs fulgurants éclate et l'ombre reparaît un instant ; Farandoul se rejette en arrière : c'est une échelle. En se penchant au dehors, il en a vu d'autres se dresser à côté. Les Arnautes sont là, silencieux, mais actifs, ils comptent escalader inaperçus jusqu'à la belle galerie ouverte un peu plus haut et surprendre les assiégés. — Vite, à la galerie ! s'écrie Farandoul en remontant précipitamment. Il était temps, déjà les Arnautes enjambaient la balustrade aux délicates sculptures. La foudre gronde sans une seconde de répit, ce n'est plus maintenant qu'une seule et unique détonation se prolongeant à l'infini et au milieu de VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 445 laquelle les coups de feu ne font pas plus d'effet que le frottement d'une allumette. L'air est étouffant et écrasant, La rafale siffle et hurle comme refoulée par une force inconnue. Les Arnautes envahissant la plate-forme font reculer les assiégés. Faran- doul et les siens battent en retraite et remontent dans l'escalier ; tout à coup le minaret, secoué plus que jamais depuis quelques minutes, semble recevoir une secousse plus terrible. Un craquement épouvantable se fait entendre... Le minaret penche. Farandoul elles reines, surpris dans l'escalier, sont renversés... un cri terrible sort de leurs poitrines... Le minaret s'écroule et tous s'attendent à être écrasés dans sa chute Une horde d'Amantes, Mais la chute se prolonge... Qu'est-ce que cela veut dire? Le minaret a quitté la position verticale, il se trouve maintenant penché horizontalement et nul choc ne se produit ! Chacun des assiégés a la conscience de ce fait extraordinaire, voilà cinq minutes que l'on tombe et l'on n'a pas touché le sol!... Tous, à demi relevés, attendent encore le choc qui ne se produit pas. Farandoul se redresse enfin et avançant avec précaution gagne ime ouver- ture... Un cri lui échappe. 11 se rejette en arrière! Qu'a-t-il vu? Rien que les ténèbres les plus intenses et, à une distance déjà effrayante, la terre tUsp;/- raissant dans le lointain ! Le minaret, arraché par on ne sait quelle conrimotion, roule emporté dans les nuages par une force inconnue ! Farandoul veut cacher la situation à ses amis, mais ceux-ci, épouvantés par son attitude, ont gagné la fenêtre et re- gardent avec horreur la terre s'éloigner d'eux,, rouge maintenant comme une lune gigantesque. Tousse sont redressés éperdus ! Farandoul se tait et rassemble ses idées. Évidemment la terre a subi quelque effroyable cataclysme, peut-être une rencontre avec un astre dévoyé, avec une comète, avec quelque enfant perdu des espaces sidéraux? Le savant Désolant a la même idée et bientôt cette idée se trouve confirmée par la vue d'un troisième astre, voyageant à travers les nues dans une direction opposée à celle de la terre. Il ne peut y avoir aucun doute à cet égard, voici d'un côté la terre s'éloignant avec rapidité suivie de son satellite bien connu, la lune, alors élégamment découpée en croissant, et voici de l'autre cet astre nouveau, une boule immense qui bouche littéralement l'horizon. Les quatre reines, dont les connaissances en astronomie sont très-faibles, ont pourtant compris la chose sans qu'il fût besoin d'explication. Niam-Niam aussi est au courant, et loin de s'émouvoir, fait retentir le minaret de ses éclats de rire. — Ah! ah! eux bien attrapés, les autres! Peuvent plus monter... trop haut ! Cependant le premier moment de surprise est passé, les gorges dessé- chées par l'émotion laissent maintenant passer quelques paroles ; on se tâte et l'on s'aperçoit que personne n'est blessé, ni même contusionné. — Ma foi, s'écrie Angélina, cela vaut mieux que d'avoir tombé parterre, nous ne sommes pas écrasés et nous sommes délivrés de nos ennemis. — Oui, mais où allons-nous ? demanda Désolant. — Voilà le grand point I Tout à coup Niam-Niam pousse un cri et s'élance dans le minaret main- tenant simple tube oii l'escalier forme un pas de vis; il gagne la plate-forme et revient bientôt la figure longue d'une aune. . — Eh bien ! demanda Farandoul. — Ah maître ! le riz ! envolé ! perdu ! le café ! perdu ! tout perdu I — Aïe! mauvaise situation, murmure Farandoul, évidemment nous formons en ce moment sinon un astre, du moins une sorte d'aérolithe entraîné dans le sillage d'un astre inconnu! Il ne pousse rien sur notre aérolithe et nous aurons de la peine à y prospérer ! V.OYAGES TRi:S -EXTRAORDINAIRES, 4i7 Ils marchaient la tête en1>as. VIII Voyage à travers les espaces interplanétaires, sur un astre bien étroit et peu fertile. Comment les habitants du minaret se livrèrent à la pêche aux satellites. Hector Servadac I Les premiers raj'ons de l'astre du jour apparurent environ une demi- heure après. Farandoul tira sa montre et constata qu'il ne devait pas être sur terre plus de minuit et demi. — Le soleil se lève de bonne heure chez nous ! pensa-t-il, il faut en profiter. Et toute la troupe à sa suite s'engagea dans le pas de vis pour arriver à la plate-forme. Chemin faisant, la reine blanche Angolina se retournant pour parler à son amie ne vit pas la fenêtre ouverte sur les nuages, elle mit le pied dans le vide et disparut par l'ouverture. L'angoisse étreignit toutes les poitrines, tous les yeux se fermèrent pour ne pas la voir tournoyer dans l'espace... Un deuxième cri d'Angélina les fit se rouvrir: la pauvre enfant, encore toute pâle, était assise en dehors sur la muraille du minaret, et, chose extraordinaire, elle semblait à ses amis de l'in- térieur avoir la tête en bas et ne pas s'en apercevoir. — Eh bien? eh bien? demanda Farandoul. — Je n'y comprends rien, je, ne puis pas tomber, répondit naïvement Angélina, je croyais pourtant bien piquer une tête flans l'infini, et pas du tout, je tiens comme cela dehors ! — J'y suis ! s'écrièrent en même temps Farandoul et Désolant, notre minaret en sa qualité d'astre nouveau gravitant dans l'espace, possède une force d'attraction à lui, toutes les lois physiques sont bouleversées, nous pouvons nous promener à sa surface, aussi librement qu'en bas à la surface de la terre. Vite, dehors! explorons noire nouveau monde ! Et tout le monde sortit par la fenêtre pour suivre Angélina, Seul Niam-Niam refusait de se risquer, il fallut que Désolant l'empoignât pour le déposer sur la muraille, encore fut-il quelques minutes avant d'oser marcher autrement qu'à quatre pattes. - Le nouveau monde, commel'avait appelé Farandoul, manquait d'étendue, le minaretavait été coupé aux deux tiers de sa hauteur, les derniers étages formaient tout le domaine de nos amis. Les habitants de ce petit monde s'aperçurent qu'ils pouvaient aller et venir, tourner autour du minaret sans aucune gêne, le centre restant loujourssous leurs pieds ; ils furent bientôt répartis autour de sa surface, les plus éloignés paraissant pour les autres marcher la tête en bas. Les dames s'amusaient de ces bizarres apparences et riaient fort; tout à coup, Angélina, disparue de l'autre côté, poussa un cri : — Les Arnautes ! . . — Comment, les Arnautes, s'écria Farandoul, courant en deux pas aux antipodes de ses amis, je pense que nous pouvons les défier ici. Mais quelle surprise l'attendait de l'autre côté! Une échelle et deux Arnautes tournoyaient à une vingtaine de mètres du minaret, entraînes dans son sillage comme il l'était lui-même dans celui de la comète. Les deux pauvres diables, convulsivement accrochés à leur échelle, paraissaient à moitié morts de peur, ils regardaient leurs ex-ennemis de l'air le plus ahuri , étonnés sans doute, s'ils pouvaient encore s'étonner de quelque chose, de les voir marcher la tête en bas. L'échelle et les deux Arnautes formaient un satellite du minaret et tournaient autour de 'lui d'un mouvement régulier, mais le minaret, mieux monté que notre globe à nous, possédait toute une constellation de satellites, car outre l'échelle, plusieurs objets tournaient à des distances plus ou moins grandes. Dans le plus gros de ces satellites, Niam-Niam reconnut avec joie le sac de riz perdu, puis derrière lui, une marmite de cuivre, une cafetière, une pipe, un sac de café et deux poules toutes plumées. VOYAGES TRi:S-EXTRAORDINAlRES, 449 — Gela nous avance bien, dit Désolant, pouv;«is-nous aller les chercher? Niam-Niam se tira l'oreille et fît une grimace. Derrière les poules un au^re satellite plus gros apparut, se levant sur l'horizon du minaret. C'était encore un satellite hu- main; les jambes parurent d'abord, puis un corps et des jupes plus ou moins bousculées, puis une tète... Et les colons du minaret reconnurent avec surprise la suave figure de miss' Flora Mac-Klaknavor, rouge et décoiffée, effarée au delà du possrible, avançant avec lenteur et majesté à trois mètres du mina- ret. Avant que nos amis fussent revenus de leur surprise, la pauvre enfant passait au- dessus de leur tête et disparaissait gémissante I Le plus pressé était d'observer la marche du minaret autour de l'astre inconnu. Il parut bientôt évident que l'on s'en rapprochait peu à peu. Au point du jour trois ou quatre cents mètres séparaient le minaret de sa surface et maintenant on courait au-dessus de lui beaucoup plus près. 57« LiY. 430 VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. Ce monde nouveau ressemblait tout à fait à la terre, et si nos amis n'avaient pas vu disparaître celle-ci de l'horizon, ils auraient très-bien pu se croire au-dessus d'une portion quelconque de l'astre paternel. Même physionomie générale, même végétation et... mêmes habitants, car derrière un bouquet d'arbres, ils aperçurent avec un étonnement bien compréhensible deux individus semblables en tous points à des créatures humaines. Ces deux créatures couraient avec l'allure habituelle aux habitants de la terre, ils avaient des bras, des jambes, des cheveux, de la barbe, et même ils étaient habillés. Eux aussi avaient aperçu leur satellite et cherchaient à entrer en com- munication avec ses habitants. Farandoul tira vivement sa lunette de sa poche, regarda avec une attention soutenue, et parut frappé d'un étonne- ment prodigieux. — Inouï! s'écria-t-il, ce sont des soldats français! Caroline saisit la lorgnette à son tour : — Un officier, dit-elle, et un chasseur d'Afrique ! — Etrange, étrange, la France coloniserait-elle les comètes? Mais déjà le minaret emporté dans sa course laissait bien loin derrière lui les deux soldats français. Les satellites du minaret tournaient autour de lui avec une régularité chronométrique. Le savant Désolant nota leur cours sur son calepin : les Arnautes traçaient autour de l'astre l'orbe le plus étendu, leur évolution s'accomplissait en onze minutes, trente-huit secondes un quart; le sac de riz beaucoup plus rapproché ne mettait que six minutes et douze secondes et enfin l'infortunée miss Flora Mac-Klaknavor opérait son voyage en quatre minutes juste. — Nous voici dans une triste situation, pensait Farandoul, il est très- glorieux pour nous d'être passés à l'état d'astres, mais je ne vois pas trop comment nous pourrons vivre sur notre planète, nos provisions gravitent autour de nous dans l'espace comme pour nous faire subir le supplice de Tantale... Dans deux heures nous allons être en proie à la famine! Un appel de Niam-JMiam interrompit le cours de ses réflexions ; ce jeune sauvage, tourmenté par un bel appétit, furetait un peu partout avec le vague espoir de découvrir n'importe quoi de bon à manger. Ses recherches n'a- vaient pas été vaines, il avait attrapé une chauve-souris dans l'escalier du minaret et découvert plusieurs nids de pigeons abrités sous la plate-forme et dans les sculptures. Une vingtaine de malheureux pigeons, épouvantés de leur voyage dans les airs, se cachaient dans les trous, la tête enfouie sous l'aile. C'était une petite ressource. Niam-Niam eut l'ordre de recueillir soigneu- sement ces volatiles et de les enfermer dans la petite coupole qui terminait le minaret. La question culinaire étant ouverte, l'une des reines émit l'idée qu'à défaut de petits pois pour accommoder les pigeons, le riz fournirait un excellent assaisonnement. Farandoul bondit. — II ne sera pas dit, s'écria-t-il, que nous ferons maigre chère, pendant que ces satellites de Tantale passeront avec régularité devant nos yeux affamés! nous allons nous livrer à la pêche aux satellites. Niavi-Ni.im enlevé par le satellite Klaknavor- Et descendant par une fenêtre dans l'intérieur du minaret, il chercha les moyens de fabriquer un harpon assez grand pour atteindre les satellites convoités; la chose n'était pas facile, mais le besoin rend industrieux et enfin on réussit, en taillant dans le poteau de l'escalier, à façonner deux perches qui furent ensuite ajustées bout à bout et solidement maintenues avec des cordes; une lance d'Arnaute fournit encore une bonne longueur, et sa pointe rabattue comme un croc compléta le harpon. Le moment était yenu; Désolant et Farandoul manœuvrant le harpon attendaient les satellites; Flora Klaknavor apparut la première au levant, elle tendit la main vers le harpon, mais les reines s'avançant vivement en avaient abaissé la pointe, la pauvre Flora disparut à l'horizon. La cafetière et la pipe venaient ensuite, voyageant de conserve ; le harpon relevé les cueillit sans difficulté. Aussitôt arrivées dans la zone d'attraction elles tombèrent d'elles-mêmes sur le minaret. — Les poules! les poules! s'écria Niam-Niam. ^ Vite le harpon se releva, mais il ne put en saisir qu'une au passage, l'autre continua sa course. — A tout à l'heure, dit Farandoul en se préparant pour un autre satellite La marmite se levait à l'horizon. Le harpon atteignait sa hauteur, mais un faux mouvement fit manquer la pêche. — Il faut pourtant faire cuire la poule ! murmura Angélina. — Vite! le sac de riz!... Il est trop haut. — Non! allons, Niam-Niam, monte sur mes épaules! Niam-Niam était agile, il sauta sur les épaules de Farandoul et saisit le lourd harpon. — Tiens bien! Tiens bien ! Niam-Niam avait du nerf, il tenait à faireses trois repas comme sur terre. Aussi lorsque le sac de riz passa au-dessus de sa tête, lança-t-il le harpon avec toute sa force et toute son adresse ! Du premier coup il l'atteignit, mais le sac était lourd, il fallut que Niam-Niam se cramponnât au harpon pour l'empêcher de partir avec le satellite! Enfin il eut la joie de le faire descendre. Farandoul et Désolant saisirent le harpon et tous trois réunissant leurs efforts amenèrent le satellite rebelle jusque dans la zone d'attraction. Le riz était à eux! Il pouvait fournir au moins trois semaines ou un mois de vivres. Niam-Niam debout sur les épaules de Farandoul allait sauter à terre, lorsqu'un incident inattendu se produisit. Le satellite Mac-Klacknavor, que l'on avait oublié, avait opéré son tour de minaret, et revenait encore. Les mains étendues de miss Flora saisirent la crinière touffue du pauvre Niam-Niam et l'enlevèrent de son poste élevé. Niam-Niam ouvrit la bouche pour crier, mais ne put articuler aucun son. Il se vit entraîné dans l'espace par la rouge Flora et passé à son tour à l'état d'astre. VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 453 — Ne bougeons pas et attendons! fît Farandoul. Flora et Niam-Niam reparurent quatre minutes après. Les passagers du minaret ne purent retenir un sourire à la vue de sa mine épouvantée, mais les rires éclatèrent quand on vit que, malgré sa terreur, Niam-Niam avait profité de son passage involontaire dans le firmament pour attraper le satellite-marmite et le satellite-poule. Il résulta de ce rire qu'on le manqua encore une fois. La désolation de Niam-Niam redoubla, mais quatre minutes après le harpon fut saisi par lui et les efTorts de nos amis l'amenèrent à terre avec sa marmite, sa poule et sa persécutrice, miss Flora Mac- Klaknavor. Fusillés par les Amantes! Le minaret comptait une habitante de plus! Miss Klaknavor accablant Farandoul de sa reconnaissance, celui-ci la renvoya à Niam-Niam, son véritable sauveur. Les reines reçurent froidement cette nouvelle compagne ; elles ne pouvaient oublier que c'était aux Klaknavor qu'elles devaient l'agrément de voyager dans l'azur sur un astre bien étroit. Quant à miss Flora, elle n'osait bouger et poussait des cris de terreur, en voyant les hôtes du minaret, habitués maintenant à leur situation, tourner sans gêne autour du monu- ment. — Maintenant que la pêche aux satellites est terminée, il s'agirait de déjeuner. Qu'en pensez-vous, mesdames? demanda Farandoul au bout d'un nstant. Niam-Niam allait répondre lorsqu'un coup de feu retentit ! Une balle siffla et vint s'aplatir à deux pas de la reine noire Kalunda, qui sauta immé- diatement sur son arc. — Les Arnautes ! nous oublions lesArnautes! En effet les Arnautes toujours accrochés à leur échelle, ayant assisté à la pêche des autres satellites du minaret, avaient impatiemment attendu leur tour. Voyant à la fin qu'à bord de l'astre on n'avait pas l'air de songer à leur sauvetage, le plus impatient s'était rappelé par une balle au souvenir des habitants du minaret. Personne ne tenait à les avoir pour compagnons. Farandoul pour toute réponse leur montra que le harpon était beaucoup trop court. Mais l'Ar- naute de plus en plus furieux saisit le fusil de son camarade et envoya une seconde balle à nos amis. — Diable! diable! s'écria" Farandoul, voilà un satellite qui va devenir gênant pour nous! Il est très-maladroit par bonheur... — Quel astre étrange que le nôtre! dit mélancoliquement Désolant, commeune troisième balle s'aplatissait devant lui, un astre fusillé par son satellite ! c'est exactement comme si la lune bombardait la terre. — Bon ! encore une balle ! maudits Arnautes! . si nous leur répondions ? — Attendez ! s'écria Désolant, notre satellite dévie de sa route à chaque coup de fusil... La force du recul rejette chaque fois les Arnautes et leur échelle en arrière... Dans un instant nous allons voir quelque chose de curieux! nous sommes peu éloignés de la comète qui nous entraine dans son sillage et nos Arnautes en tournant autour de nous se trouvent par moment beaucoup plus rapprochés encore... leurs coups de fusil vont les faire reculer jusqu'à la zone d'attraction de la comète, ils basculeront et tomberont sur elle!... Nous allons en être débarrassés. La prévision de Désolant ne tarda pas à se réaliser. Les Arnautes conti- nuant leur fusillade atteignirent tout à coup la zone d'attraction de la comète... l'échelle à laquelle ils s'accrochaient d'une main opéra un mou- vement de bascule et lei lança dans l'espace... Les habitants du minaret les virent tourbillonner avec leur échelle, 50 mètres au moins de chute l heureusement pour eux un grand lac se trou- vait là juste à point pour les recevoir, l'eau sans doute amortit leur chute, VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. 455 cnr on les vit reparaître à la surface, nager un instant et bientôt prendre pied sur la rive. Au moment où les hôtes du minaret allaient donner cours à leur satis- faction il survint un nouveau sujet d'étonnement ; à cent mètres d'eux, sur la comète inconnue, des hommes venaient d'apparaître accourus au secours des Arnautes. Et ces hommes portaient l'uniforme rouge si reconnaîssable de l'armée an- I glaise ^^^^^^S^^;^âÉ[^/^^^&, I Farandoul et Désolant se frottaient les yeux. j — Que veut dire ceci ? Cette comète, \ car c'est une comète, habitée par des sol- \ dats français et anglais ! \ Cependant le minaret emporté par sa ; course laissait déjà les soldats anglais bien loin en arrière. ; L'arrivée subite de la nuit surprit nos amis dans leurs réflexions. l Désolant fit un rapide calcul, la journée avait duré deux I heures quarante-neuf minutes ! Et l'on n'avait pas encore pris le \ plus léger repas 1 La faim se faisant sentir, on allait à la clarté I des étoiles procéder aux préparatifs d'un repas, déjeuner, dîner ou souper, n'importe lequel, lorsqu'une même idée vint à tout le î monde. î Et la soif? personne n'avait songé à la soif, on avait des vivres, mais, I pas de boisson, pas d'eau pour faire cuire le riz, pas d'eau pour boire I \ C'était grave. I Tout à coup Farandoul se leva : I • — Mesdames, nous boirons ! dit-il, je vous le promets. Nos Arnautes sont tombés tout à l'heure dans un lac, donc il y a de l'eau sur la comète incon- nue qui nous entraîne. Eh bien, pourquoi ne puiserions: -nous pas avec notre marmite de l'eau dans ses rivières et ses lacs ? nous volons à 100 mètres à peine de cette eau tant désirée, il nous faut donc une corde de cette longueur, fabriquons-la ! Et le repas fut encore une fois remis. L'escalier du minaret avait pour rampe une simple corde à puits, on la dédoubla et les deux morceaux donnèrent 60 mètres. Le reste fut plus difficile à trouver, les écharpes, les ceintures, les cou- 45G VOYAGES TRÈS-EXTRAOnDINAIRES. Ycrtures furent découpées en bandes, les reines offrirent jusqu'à leurs cheveux, sacrifice cruel que Farandoul repoussa. Enfin on crut avoir obtenu la longueur nécessaire et l'on attendit le jour avec impatience... La lune s'était levée, ses rayons montrèrent une certaine étendue d'eau à la surface de la comète. — De l'eau, s'écria Farandoul, vite, la marmite! La difficulté était de lancer la marmite hors de la couche d'air formant l'atmosphère du minaret pour lui faire gagner celle de la comète. Après quelques tentatives infructueuses, Farandoul réussit, la marnjite au lieu de retomber glissa rapidement vers l'eau tant désirée. On eut un mouvement d'angoisse, la corde serait-elle assez longue ? A la dernière brassée la marmite s'arrêta. 0 bonheur I elle avait atteint l'eau ! Farandoul ramenait avec précaution la marmite pleine, mais il s'arrêta à moilié route. — Sapristi ! cette marmite va faire une culbute en passant dans notre zone d'attraction et nous perdrons notre eau ! Comment faire, il nous reste une couverture intacte, tendez-la bien... y êtes-vous ?... la voilà ! Un grand fracas l'interrompit, la marmite et son contenu, arrivés à dix mètres du minaret, tombaient dans la couverture. Le récipient ramassé par Niam-Niam et glissé sous la couverture sauva la moitié de l'eau rapportée. Les cris de joie qui accueillirent ce résultat furent arrêtés par une excla- mation de Désolant. Le pauvre savant avait reçu en douche sur la figure une partie du contenu de la marmite et il en avait avalé quelques gorgées. — Arrêtez ! s'écria-t-il , l'eau est salée 1 Ainsi la comète possédait des océans sur la surface ! Il fallait attendre le jour avant de recommencer la pêche à l'eau. Aux premiers rayons de l'aurore, on aperçut avec joie une rivière et un petit lac. La pêche recommença et cette fois le seau ramena de l'eau douce 1 On eut le temps d'en pêcher trois seaux, au quatrième voyage le seau faillit être capturé par un homme surgissant d'un buisson. C'était l'officier d'état-major, entrevu la veille. La reine blanche Angélina sauta sur la lorgnette de Farandoul, la baissa sur la comète et poussa un cri : — Je l'avais reconnu, c'est Hector ! — Comment ! s'écria Farandoul, vous connaissez un habitant de cette comète? — Je l'ai rencontré à Paris... c'est Hector Servadac. VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. TYPES SATURNIENS, D APRES UN CROQUIS RAPPORTE DE LA PLANETE SATURNE. 58" Liv. L'officier français disparaissait déjà, cependant on crut entendre ce mot lancé de toute la force de ses poumons : — ... lina ! Lui aussi avait reconnu la reine blanche, il n'y avait aucun doute à conserver. Farandoul restait songeur. Pendant que Niam-Niam préparait une bonne poule au riz pour le repas des affamés, ceux-ci virent successivement défiler au-dessous d'eux tous les paysages entrevus la veille, ils aperçurent les soldats anglais, et s'entendirent héler en plusieui - langues, en anglais, en espagnol et même en russe. — Les Jjmes! las senoras! ladies!... Ainsi poussé par un inexplicable jeu de hasard, Farandoui se heurtait encore à l'un des héros de Jules Verne. Hector Servadac, dans sa relation, pifbliée par Jules Verne, n'a point dit un mot du minaret, il a passé sous silence la rencontre de Farandoul, il a soigneusement évité de parler des quatre reines ! Sa conscience troublée le lui défendait, et, sans ritil doute, s'il avait raconté ses aventures avec sincérité, le célèbre écrivain lui eût refusé sa sympathie. Ce qu'il n'a pas fait, nous le ferons ! nous dirons à quelles extrémités déplorables se sont portés les hommes de la comète Gallia pour conquérir les passagères du minaret, nous dirons comment ils ont souillé l'azur des espaces interplanétaires, de crimes à faire fondre en larmes les nébuleuses les plus éloignées et à faire rougir la Grande Ourse elle-même ! Les jours passaient à bord du minaret avec une vitesse prodigieuse ; trois heures de jour et trois heures de nuit à peine. Les habitants de la petite 1 planète avaient organisé Içur vie aussi bien quepossible, mais l'ennui com- \ mençait à les gagner. \ On était rationné, il fallait faire durer les provisions aussi longtemps que possible, car on ne savait guère comment on les remplacerait. Farandoul et le savant Désolant s'étaient attelés à un problème : Quel moyen pourrait-on employer pour opérer une descente sur le sol de la comète ? Après bien des discussions, il avait été décidé que le seul moyen était la construction d'une échelle de douze mètres, laquelle fixée solidement dans le minaret atteindrait la zone d'attraction de la comète. Arrivé là, on n'au- rait plus qu'à se laisser glisser avec des cordes. L'escalier du minaret, démoli pièce à pièce, fournit les matériaux de l'échelle; ce ne fut pas une petite besogne, mais enfin l'échelle grossièrement exécutée se trouva prête ; un beau matin les habitants de la comète purent voir leur satellite orné de son appendice. Niam-Niam s'était proposé pour tenter la descente, il avait déjà la corde autour des reins, il allait s'élancer, lorsque Farandoul le retint. En bas, la scène- venait de s'animer, tous les habitants de la comète, aperçus jusqu'a- lors éparpillés, étaient réunis sur un monticule gesticulant avec frénésie. Français, Anglais, Russes, Espagnols entouraient les deux Arnautes, autre- fois satellites de nos amis ; à l'approche du minaret, les gestes d'appel furent multipliés et un immense cri s'élança de cette population cosmopolite — Les dames ! les dames ! las senoras, ladies ! ladies ! Farandoul frémit et comprit toute l'étendue du nouveau péril. Il n'y avait que des hommes sur la comète ! Ces hommes, voyant toutes les six heures passer avec régularité, à moinsde cent mètres au-dessus d'eux, un as- téroïde orné d'une charmante population féminine, allaient sans doute cher- cher à capturer le satellite ! Hector Servadac se distinguait au milieu du groupe, se faisant un porte- voix de ses deux mains, il lança ces quelques mots ; — Notre monde doit vivre, mais il lui manque une Eve... Donc ordre aux habitantes du minaret de descendre... Mesure de salut public... Farandoul fronça les sourcils. — Il y a un moyen de tout arranger, murmura Caroline, envoyons-leur miss Klaknavor ! FJora jeta un cri d'horreur. — Shoking 1 Shoking ! — Miss Klaknavor refuse ; nous ne chercherons pas à la contraindre, dit tristement Farandoul, qu'elle reste avec nous. Hélas 1 il va falloir diminuer les rations pour durer plus longtemps f VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. 461 Saturne. — Le minaret to::ibé dans un arbrCo IX Chute terrible sur la planète Saturne 1 Étrangetés de la nature saturnienne. Sept espèces féminines. Servadac et ses amis, traités en animaux curieux, sont mis en cage au jardin zoologique. Quand on repassa le lendemain au-dessus de l'endroit occupé par les habitants de la comète, on s'aperçut bien vite qu'un changement s'était pro- duit à terre. Servadac et ses compagnons avaient bien employé leur temps, une construction s'élevait avec rapidité sur le monticule, une vingtaine d'hommes étaient occupés à abattre de grands arbres dans une forêt voisine, et les autres, sous la direction de l'officier d'état-major, élevaient avec d'énormes poutres une sorte d'échafaudage de gigantesques proportions. — Est-ce qu'ils prétendraient escalader notre ciel? demanda Désolant surpris. — Gela m'en a tout l'air, répondit Farandoul, et voyez, ils ont bien calculé notre course, nous passons juste au-dessus de leur construction, sans aucun moyen de l'éviter. Il n'y avait en effet pour les passagers du minaret aucun moyen d'opérer un changement quelconque dans la marche de leur astre ; il fallait suivre toujours la même route et repasser au-dessus du poste de Servadac. La construction avançait rapidement, les constructeurs travaillaient avec une ardeur fiévreuse ; quinze jours leur suffirent pour porter leur échafaudage aux deux tiers de la hauteur nécessaire poup atteindre le minaret. Servadac, installé au dernier étage, encourageait les travailleurs. Le sieur Palmyrin Rosette, un vieil astronome emporté lui aussi par la comète, avait cessé ses calculs, abandonné son télescope et ne rougissait pas de mettre sa s.cience au service des persécuteurs du minaret. Et pourtant les circonstances étaient graves ; jamais astronome ne s'était trouvé comme lui à même de sonder les profondeurs du monde planétaire, d'en étudier les mystères d'aussi près ! Lui seul pouvait savoir au juste à combien de millions de kilomètres la comète avait entraîné ces quelques habitants de la terre 1 Enlevés avec quelques fragments du globe terrestre et promenés dans l'infini par un astre vagabond, ces hommes avaient déjà pu reconnaître au passage quelques planètes du système solaire, Mars, Vénus, Jupiter; maintenant, dans sa course folle, la comète piquait droit sur Saturne grandissant à l'horizon avec son triple anneau et ses huit lunes de couleurs difl'érentes. Seuls, Farandoul et Désolant s'en inquiétaient, la comète semblait courir à sa perte ; si quelque changement ne se produisait, elle devait inévitable- ment se briser avant peu sur ce merveilleux Saturne. Depuis longtemps Servadac avait ouvert des négociations. A chaque pas- sage du satellite, il était au sommet de son échafaudage et engageait avec Farandoul une conversation bien vite interrompue. — Arrangez-vous pour descendre, ou nous vous fusillons au passage! cria Servadac un matin. Et comme on ne lui répondait pas, il fit un signe et quelques tirailleurs postés sur l'échafaudage ouvrirent un feu demousque- terie sur Farandoul et Désolant. Enfin, l'échafaudage arriva au point voulu ; son sommet devait atteindre la route parcourue par le minaret, un immense filet tendu par de longues barres devait l'attraper au passage, et.. Farandoul en apercevant les préparatifs n'avait pu s'empêcher de sourire; mais ce qu'il vit au pied de l'échafaudage glaça ce sourire sur ses lèvres. Les gens de la comète ne comptaient point prendre leur satellite au filet; encore moins voulaient-ils le briser avec leur échafaudage. Leur plan était tout autre : aux cordes du filet un petit ballon, encore VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 463 retenu à terre, était relié par un câble; le minaret devait emporter le filet, et avec lui le ballon, dans la nacelle duquel se tenaient dix ou douze hommes armés jusqu'aux dents. Les habitants du minaret avaient à peine eu le temps de deviner le plan de Servadac, que déjà ce plan entrait en exécution, le minaret donnait en plein dans le filet et l'enlevait avec lui dans les airs! Outre les hommes de la nacelle, quelques habits rou- ges accrochés aux cordes cherchaient à gagner le mi- naret. — Le ballon halé par des bras robustes fut bien vite à quinze ou vingt mètres du filet; mais retenu là par une barre emportée avec les cordes, il ne put avancer davantage. Il fallait pour atteindre le minaret franchir les quinze ou vingt mètres sur la légère barre, mais Faran- doul. Désolant et Niam-Niam se montraient sur la dé- fensive, retranchés sur la galerie, le fusil à la main. Les assaillants tenaient conseil dans la nacelle du ballon, Servadac voulait tenter un assaut décisif. — Allons ! disait-il , inutile de rious faire tuer en détail, élançons-nous tous à la fois! En deux mi- nutes nous pouvons être maîtres du minaret; y ètes-vous? en avant ! Il avait à peine prononcé ce mot, qu'un efî'royable changement se pro- duisit! Le ballon venait d'être renversé sans dessus dessous et vidait dans le ciel une partie de ceux qui le montaient. Les autres s'étaient accrochés désespérément à la nacelle ou flottaient dans l'atmosphère avec les cordes du filet. Le ballon était toujours attaché au minaret , mais celui-ci changeant soudain de direction, abandonnait la comète et fendait l'air avec une vitesse et des sifflements terribles... — Saturne! cria Servadac à l'oreille de ses cornpagnons, nous tombons dans Saturne ! Palmyrin Rosette à ce mot retrouva toute son ardeur de savant, il oublia les reines blanches et noires et poussa des cris où la joie se mêlait à la terreur. A bord du minaret pas un mot n'était échangé, on respirait à peine dans l'attente de complications terribles. Cette anxiété dura trois heures. Saturne se rapprochait avec une rapidité effrayante. Depuis longtemps on avait passé entre la planète et son anneau. Au commencement de la troisième heure, le sol parut n'être plus qu'à quelques lieues à peine; le moment fatal approchait. Quelques minutes longues comme des siècles s'écoulèrent encore; enfin un ouragan de cris s'éleva au-dessous des infortunés. Ces cris n'étaient point poussés par les gens du ballon... Farandoul se releva C'était sur Saturne que l'on criait ! Le minaret, ralentissant considérablement sa course, flottait maintenant à moins de vingt mètres de la planète et se rapprochait peu à peu du sol. Les Saturniens épouvantés criaient toujours. A quelque distance en avant du minaret, do grands bâtiments d'une élégante architecture élevaient dans les airs leurs clochetons élancés. Farandoul les aperçut à temps, ses compagnons rentrèrent bien vite dans l'intérieur du minaret, et lui-même se laissa glisser le dernier par une fenêtre. Deux secondes après le minaret heurtait avec fracas un des édifices entrevus, brisait un grand vitrage, traversait quelques cloisons et s'arrêtait, après avoir traversé tout l'édifice, dans les branches d'un arbre gigantesque planté isolément au milieu d'un merveilleux parterre. Le choc avait été relativement doux : le seul accident déterminé par la secousse fut l'évanouissement de trois des quatre reines et un prodigieux saignement de nez du pauvre Niam-Niam tombé sur cet ornement. Le ballon portant Servadac et ses amis était resté de l'autre côté de l'édifice dans la façade un peu abîmée par le minaret; on entendait de grands cris, des allées et venues. Désolant allait descendre de l'arbre et courir chercher un peu de l'eau qui ruisselait dans un magnifique bassin, pour la jeter à la figure des reines évanouies, lorsque Farandoul l'arrêta d'un geste. Les Saturniens accouraient en foule, avec une incohérence de cris et de gestes menaçants; au milieu d'eux, enchaînés déjà, Servadac et ses amis marchaient tête baissée. — Gare à nous! s'écria Farandoul, les habitants de Saturne n'ont pas l'air commode!... Etrange! étrange! voyez donc leur conformation! voyez, voyez, des ailes, une trompe, des nageoires!... Les reines, revenues à elles, avaient remis la tête à la fenêtre et ne pou- vaient retenir des exclamations d'étonnement. VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 465 Types satnrniens. Officiers et soldats de l'armée permanente. — Silence! silence! murmura Farandoul, ils ne regardent pas de notre côté; on ne nous a pas vus tomber et le feuillage nous protège. En effet aucun des Saturniens ne semblait se douter de la présence du minaret dans l'arbre, tous leurs regards étaient pour les prisonniers Servadac, son brosseur Ben-Zouf, Palmyrin Rosette, six Espagnols, deux officiers et sept soldats anglais, tombés avec le ballon et relevés à moitié aplatis. Les malheureux, déjà couverts de chaînes, étaient interrogés avec rigueur par des Saturniens à tournure militaire. Tout ce que Servadac put faire fut de lever en l'air un bras chargé de chaînes et de montrer le ciel. Sur un signe du chef indiquant une ex- trémité du jardin, les prisonniers furent rapidement entraînés de ce côté. C'est ici le moment de parler de la bizarre conformation des habitants de Saturne; comme les terriens, les hommes de Salurne ont des bras et des jambes terminés, il est vrai, par des mains et des pieds pal mes ou plutôt par des nageoires. Jusqu'ici rieij de bien étrange , avec des bottes et des gants, il n'y paraîtrait pas trop; mais voici autre chose : les Saturniens ont dans le dos deux ailes semblables à celles des poissons volants ! Regardons main- tenant leur visage; le nez, trompe atrophiée chez nous, s'est développé et se B9« Liv, balance au milieu de leur figure comme une trompe d'éléphant. — Cet immense nez a des fonctions multiples , nous voyons dans la foule remplis- sant le jardin ces diverses fonctions s'accomplir. Quelques Saturniens de haut rang portent des parasols avec ce nez, d'autres cueillent des fleurs des parterres; plus loin certains voltigent au-dessus des groupes et leur nez déployé devient une troisième aile. Enfin voici, dans les grandes pièces d'eau du parc, de jeunes Saturniens qui barbotent; pour eux ce nez à tout faire est devenu nageoire et sert de gouvernail pour les changements de front. Et les Saturniennes, dira-t-on ? Elles sont charmantes, tout simplement 1 Le beau- sexe est largement représenté dans la foule. Ces dames possèdent à peu près les mêmes ornements que les hommes, avec cette diff'érence que les pieds et les mains sont plus élégamment palmés, les ailes plus délicate- ment ourlées et que la trompe, plus fine, plus flexible, ondule plus gracieu- sement en suivant le balancement cadencé de la marche. Les trompes à la Roxelane sont assez communes, surtout parmi les femmes de la variété rose, car nous avons négligé de dire que dans Saturne le genre féminin comptait sept variétés : Blanche, Rose, Verte, Bleue, Jaune, Violette et Marron foncé ; en tout sept espèces distinctes. Sept espèces féminines contre une masculine ! comme on le voit, Saturne est une planète perfectionnée. Chaque Saturnien, à un âge fixé par les lois et qui varie suivant les lati- tudes, est tenu d'épouser un échantillon de chacune des variétés indiqué par voie de tirage au sort ; c'est le mariage gratuit et obligatoire, sage insti- tution que les Saturniens possèdent depuis des siècles, après avoir, il est vrai, combattu longtemps pour l'obtenir contre l'obstination des esprits rétrogrades et réactionnaires. Servadac et ses compagnons, entraînés avec brutalité hors du parc, avaient été enfermés dans la salle basse d'une tour gardant l'entrée princi- pale du palais. Là, ils avaient été livrés à leurs seules réflexions pendant plus de six heuîBjj; elles n'étaient pas roses les réflexions de ces infortunés, encore endolopis de leur chute, chargés de fers et tourmentés par l'appré- hension d'un, traitement plus barbare encore. Enfin, veF9 la septième heure, les portes s'ouvrirent et des geôliers armés jusqu'aux dents s'avancèrent avec mille précautions pour faire sortir les pri- sonniers. Une noi nbreuse assemblée plutôt civile que militaire les attendait au dehors. 11 y ava it bien encore quelques vieilles moustaches de la force armée, mais dans le plus grand nombre des assistants, Palmyrin Rosette reconnut à n'en pas douter des confrères, des savants 1 Presque tous étaient chauves comme tous les savants terriens, et comme eux ornés de lunettes, d'abat-jour verts et de cornets acoustiques. . Une lueur d'espoir vint à l'esprit du pauvre astronome. Ces savants, nous pouvons le dire, formaient une commission nommée d'urgence par les académies saturniennes pour examiner les iètres surnaturels, tombés miraculeusement du ciel, et pour décider s'ils pouvaient être jugés au criminel ou considérés comme de simples phénomènes; question délicate à résoudre. Types saturniens. Membres des académies et sociétés savantes. ■ Les prisonniers défilèrent un à un devant la commission, Servadacen tète. On les examina de loin et prudemment, on les tourna et retourna, on les fit marcher, on voulut les faire voler, o« regarda leurs mains avec curio- sité, leurs nez avec dédain. Palmyrin Rosette, habitué aux us et coutumes des sociétés savantes, suivait la discussion et comprenait presque les discours ; à la pantomime il vit qu'une proposition était faite, qu'elle était mise aux voix et adoptée à la presque unanimité. Enfin l'un des savants saturniens dit quelques mots aux soldats, et pre- nant la tète du cortège, il rentra dans le parc avec les prisonniers. Au milieu d'une immense affluence accourue de la ville on les conduisit dans une partie du jardin séparée du reste par une grille et un fossé. Une grande inscription placée au-dessus de la porte d'entrée intrigua beaucoup les prisonniers. Que voulait-elle dire ? Etait-ce abattoir ou prison ? La réponse vint bien vite. Une grande allée divisant le jardin dans toute sa longueur était bordée de petits enclos solidement grillagés et de cages 468 VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. de grandeurs diverses, fermées par d'épais barreaux ; enclos et cages étaient presque tous occupes par des animaux aussi étranges que les Saturniens. II y avait là les équivalents de nos éléphants, de nos tigres, de nos lions et nombre d'animaux impossibles à classer, des êtres hybrides, avec des ailes d'oiseaux sur des corps de mastodontes, des bêtes à six jambes et nême à deux têtes, de grands oiseaux au bec armé de longues défenses, etc., etc. Arrivé au milieu de l'allée, le cortège s'arrêta. Deux cages , les plus grandes, étaient vides, on ouvrit les porjes et l'on y poussa les prisonniers après les avoir débarrassés de leurs chaînes. — Jardin zoologique ! s'écria Palmyrin Rosette, nous faisons partie de la ménagerie ! . . , Les misérables ! quelle insulte à un confrère !... Et tous les prisonniers, furieux du traitement, se précipitèrent sur les bar- reaux de leurs cages qu'ils secouèrent avec fureur. La foule pressée au dehors recula épouvantée, mais les gardiens de la ménagerie se montrant alors, passèrent entre les barreaux de longues gaules et frottèrent vigou- reusement les épaules des plus furieux. 0 rage ! ô douleur ! quelle honte pour un astronome comme Palmyrin, pour des officiers comme Servadac et les Anglais ! Se voir internés dans une ménagerie comme de simples animaux ! être battus par des gardiens brutaux sous les yeux d'une foule imbécile. Et pour comble d'humiliation, voici que l'heure de la distribution de la nourriture étant arrivée, des gardiens porteurs de grands baquets pleins de viande noirâtre se montraient, jetant de cage en cage des morceaux sangui- nolents 1 Les bêles voisines poussaient de longs hurlements ; on voyait dans les cages en face de celles des infortunés terriens, des espèces d'ours grimper à des troncs d'arbre et se balancer stupidement pour gagner leur pitance. Enfin les baquets s'approchèrent des terriens. Le foule s'ouvrit et les gar- diens, plaçant de gros morceaux de viande au bout de longues fourches, les passèrent avec mille précautions à travers les barreaux. Servadac n'y put tenir, il sauta sur un os et le lança vigoureusement à travers la figure d'un bourgeois, niaisement ébahi au premier rang. Le malheureux Saturnien poussa un cri horrible et s'évanouit dans les bras de ses sept femmes ; il avait le nez ou plutôt la trompe cassée I VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 469 Servadac et ses compagnons enfermés à la ménagerie. Encore un cataclysme I — Retonr à la terre. — Conunent les quatre reines, restées sur Saturne, épousèrent de puissants monarques et devinrent la souche d'une nouvelle race. Trois jours et trois nuits se passèrent sans que Farandoul pût retrouver la trace de Servadac. Pendant trois nuits il erra aventureusement dans le dédale des rues de la grande ville au nom inconnu où le hasard l'avait jeté. Ce ne fut pas sans courir de grands dangers lui-même et sans être maintes fois poursuivi par des bandes de Saturniens noctambules. S'il avait compris la langue, il eût été vite renseigné par de gigantesques affiches placardées sur tous les murs et annonçant l'arrivée à la ménagerie nationale d'animaux extraordinaires visibles moyennant un petit supplément de prix. Une longue description suivait, émanant de la commission scientifique et illustrée de portraits assez ressemblants dus aux premiers artistes animaliers. Farandoul les reconnut et fut induit à penser que les terriens avaient peut-être été engagés par un théâtre quelconque à titre de great attraction. Mais com- ment vérifier le fait? Gomment acquérir une certitude ? Nonloin de cette affiche flamboyante, une autre d'apparence plus sérieuse, mais que Farandoul ne comprit pas davantage, annonçait une mesure cor- respondant à notre mise en état de siège. Le gouvernement, pour rassurer la population, décrétait l'organisation de patrouilles de nuit dans le but d'ar- river à'saisir les bêtes féroces aperçues depuis trois nuits dans la ville. En descendant en ville, au commencement de la quatrième nuit, Faran- doul se jeta, malgré sa prudence, juste au milieu d'une de ces patrouilles; mais, composée de miliciens peu aguerris, sa seule présence suffît pour la faire tomber à la renverse. Les plus braves s'enfuirent à tire-d'ailes, portant l'alarme dans tous les postes. Bientôt Farandoul entendit le bruit des gongs appelant la garnison, et pour éviter d'autres rencontres, il dut se replier sur le parc. Un coin de ce parc n'avait pas été exploré par lui, c'était justement le coin de la ménagerie. A tout hasard, Farandoul s'y engagea, assez curieux de faire connaissance avec la faune saturnienne. Les bêtes féroces, réveillées en gursaut, poussaient de sourds rugissements, Farandoul allait de cage en cage, examinant les bêtes saturniennes à la clarté des lunes. Ce fut ainsi qu'il arriva devant les cages renfermant Servadac et ses com- pagnons. Ceux-ci dormaient probablement dans le fond moins éclairé, Farandoul ne les vit pas; il crut les cages vides et allait passer outre, lors- qu'il faillit se jeter dans un instrument bizarre passé à travers les barreaux de la cage. Farandoul recula d'étonnement, cet instrument ressemblait à un téles- cope ! Quelle était encore cette étrangeté ? Les animaux saturniens étu- diaient-ils les astres? En regardant de plus près, un cri lui échappa, l'animal au télescope était Palmyrin Rosette. D'autres cris lui répondirent. Du fond de la cage venaient de bondir Ser- vadac et les autres. — Vous, ici, enfermés à la ménagerie ! — Par Saint-Georges, dit un gros Anglais à l'air abattu, quelle humilia- tion pour des officiers de la reine ! Les Saturniens nous considèrent comme des animaux féroces et nous traitent comme tels ; nous faisons partie de la VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES. 471 ménagerie avec des espèces d'ours pour voisins ; on nous bat, on nous passe de la viande crue au bout d'une fourche ; dans la journée, la foule vient rire de notre figure, les dames cherchent à nous agacer et les enfants nous jettent des petits pains noirs... triste! triste! Servadac, rugissant intérieurement, ne disait mot; tout à coup, Palmy- rin Rosette, qui n'avait pas quitté le télescope, poussa un cri de joie. — C'est elle ! la voilà ! meà calculs étaient justes 1 — Qui cela, elle? — Ma comète ! notre comète ! Gallia ! celle que nous avons abandonnée pour cet horrible Saturne! elle revient juste au même point... En effet, une brillante comète, ondulant sa longue queue, venait de se lever radieuse à l'horizon, Palmyrin, suspendu à son télescope, semblait , l'implorer avec la main sur son cœur. Types saturniens. Patrouille de la garde nationale. Cependant une ronde de gardiens, réveillés par les rugissements de la ménagerie, s'avançait au bout de l'allée. Farandoul prit la main de Ser- vadac. — Ecoutez, mon ex-ennemi, ayez encore un peu de patience, la nuit pro- chaine je viens vous délivrer !... A demain... Et Farandoul s'évanouit dans les ténèbres, laissant les malheureux avec une lueur d'espoir. En arrivant au grand arbre, Farandoul trouva la colonie du minaret en émoi. Un jeune Saturnien et une femme de la variété bleue, un couple d'amou- reux probablement, étaient venus roucouler dans l'arbre. L'apparition de Niam-Niam les avait tellement surpris qu'ils s'étaient presque laissés tomber à terre sans avoir la force de se servir de leurs ailes. Cette circonstance inquiéta Farandoul; leur asile n'allait-il pas être découvert? Il se promit de faire bonne garde, et en attendant, fit prépçirer les armes pour une défense sérieuse. On passa le reste de la nuit à combiner un plan pour la délivrance des prétendus animaux féroces ; il fut convenu que la nuit suivante, Farandoul et Désolant, laissant les reines sous la garde de Niam-Niam, s'en iraient forcer les cages de la ménagerie, et qu'ensuite la colonie, renforcée de dix-huit hommes avec cinq fusils, des revolvers et de la poudre, tâcherait de s'emparer de quelque édifice, tour ou château, facile à défendre, s'y retrancherait et ouvrirait les négociations avec les Saturniens pour arriver à une entente. — C'est le bon plan ! s'écria Désolant, et il réussira ! Je nous vois déjà reconnus citoyens de Saturne, possesseurs d'un coin de terre, fondateurs d'une colonie prospère ! Nous formerons une race nouvelle. Je pense que l'acclima- tation ne sera pas difficile, l'air étant particulièrement sain. Avant peu, nous ressentirons les efi'etsdu milieu... — Quels effets? — Mais, de même que les Européens transplantés en Guinée prennent rapidement une coloration foncée qui passe au noir pur en quelques généra- tions, de même, je pense que, soumis aux mêmes conditions générales que les Saturniens, nous devons rapidement nous transformer nous-mêmes I Notre nez deviendra... — Quelle horreur ! s'écrièrent à la fois Caroline et Angélina. — Oui, mesdames, votre nez s'allongera en trompe, il vous poussera des nageoires... c'est la théorie du transformisme de Darv^^in...; avez-vous lu Darw^in ? Les reines, n'ajoutant aucune foi aux prédictions du savant Désolant, se consolèrent bien vite. De son côté, le savant était très satisfait de son sort et ne regrettait aucunement la terre; quelle joie pour lui, tout un globe à con- naître, toute une nature nouvelle à étudier ! Son seul ennui était de ne pou- voir envoyer de rapports à la Société de géographie. Une journée devait s'écouler encore avant que nos amis partissent pour délivrer les autres terriens ; l'attente parut longue. VOYACtES TRES-EXTRAORDINAIRES MARIAGE DE L'UNE DES REINES BLANCHES AVEC UN PUISSANT MONARQUE DE SATURNE [d'après le croquis d'une somnambule extra- lucide). 60' Ltv. VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. 475 A la nuit, Farandoul vit avec bonheur le temps se mettre à l'orage et des nuages effrayants, passant sur les lunes et sur l'anneau de Saturne, couvrir le jardin de ténèbres protectrices. Aux premiers coups du tonnerre, il descendit avec Désolant et se dirigea vers la ménagerie. En proie à une terreur profonde , les fauves poussaient de lamentables hurlements ; les deux hommes coururent à la cage de Servadac et trou- vèrent les terriens dans la surexcitation de l'attente. Les barreaux de la cage étaient d'une force et d'une trempe interdisant tout espoir de les rompre ; heureusement Farandoul et Désolant avaient Enlèvement des quatre reines par les soldats saturniens. trouvé en route quelques outils de terrassiers oubliés dans le parc ; ils atta- quèrent le sol au-dessous des cages et réussirent, après deux heures d'un travail herculéen, à pratiquer une ouverture assez large pour livrer passage aux prisonniers. L'orage avait tourné à la tempête, un véritable cyclone s'abattait sur Saturne, brisant les arbres, renversant des pans de mur et versant sur le tout des torrents d'eau furieuse. Farandoul brûlait de regagner le minaret, on allait partir, lorsque Désolant s'aperçut qu'il manquait un prisonnier... — En effet! nous ne sommes que dix-sept! s'écria Servadac, qui donc tient à rester en cage?.., Ahl c'est notre astronome, c'est M. Rosette! — Attendez! attendez! répondit une voix dans la cage, je termine mes calculs!... Il s'agit bien de fuir maintenant, notre comète revient ! Attendons- nous à un choc... Gallia a tourné autour de Saturne et revient avec une vitesse foudroyante en se rapprochant de plus en plus... elle a subi l'attraction de la planète, elle a déjà dépassé l'anneau et réduit une des lunes en poussière. — Qu'est-ce que vous dites? — Je dis que nous touchons à un nouveau cataclysme, nous allons assister à une effroyable rencontre entre deux astres et je souhaite, sans trop l'espérer, que nous ne nous trouvions pas au point de rencontre... Si le choc a lieu en plein, Saturne éclatera comme un obus! — Emportez-le, ordonna Farandoul. Deux robustes Anglais saisirent l'astronome par les jambes. — Mon télescope ! mon télescope! hurlait Palm}Tin. Farandoul l'avait ramassé. Il le lui montra et Palmyrin plus tranquille se laissa emporter au milieu de la tourmente. Le parc était ravagé, de tous côtés des arbres déracinés par la tempête gisaient en travers des chemins. On ne courait pas, on volait poussé par un vent effroyable. Les terriens rencontrèrent en route un régiment de Saturniens qui rega- gnaient la ville en désordre et qui se culbutèrent pour éviter la lutte. Hélas ! Farandoul dans son impatience n'accorda pas assez d'attention à deux palanquins fermés, escortés par les soldats de Saturne; aucun serrement de cœur ne vint l'avertir, il n'eut aucun soupçon du malheur arrivé. Courant à la tête de ses hommes, il essayait de percer les ténèbres pour apercevoir l'arbre au feuillage touffu dans lequel se cachait le minaret. Enfin la gigantesque silhouette apparut secouée par le vent. Farandoul escalada lestement les branches et gagna l'ouverture du minaret. — Niam-Niaml... Kalunda! criait-il... Angélina!... Rien ne répondit. Farandoul s'enfonça dans l'intérieur du minaret et n'eut besoin que d'une minute pour comprendre toute l'étendue de son malheur. Les Saturniens avaient enlevé les quatre reines! Une trompe tran- chée d'un coup de sabre montrait que les vaillantes guerrières avaient tenté une résistance impossible... Tout à coup Farandoul poussa un cri de joie, il venait d'entendre la voix de Niam-Niam au bas de l'arbre. Dans les bras du jeune sauvage, une ombre féminine se laissait aller sans forces... une des captives était reconquise... — Laquelle est-ce?... cria Farandoul en se laissant glisser jusqu'à terre. L'ombre féminine s'était redressée et se penchait les bras étendus vers Farandoul. — Flora Klaknavor! Damnation! s'écria Farandoul furieux. Niam-Niam fit entendre une exclamation piteuse. — Pas ma faute, maître! il faisait si noir!... Un coup de vent plus violent que les autres interrompit ses protestations. Tous furent renversés à terre et couverts d'un tourbillon de branchages et de pierres arrachés par la tempête; l'arbre au minaret craqua sous cette attaque terrible, se courba jusqu'à terre, se redressa etenfîn, vaincu par l'ou- ragan, s'écroula sur le sol les racines en l'air. Les terriens, ensevelis sous les branches et plus ou moins écrasés, essayaient de se relever, la voix de Palmyrin Rosette éclata dominant le fracas des écroulements : — Lacomètel la comète! c'est le choc!... Un Saturnien eut la trompe tranchée cCun coup de sabre. Ceux qui purent l'entendre s'accrochèrent désespérément à tout ce qui se trouvait sous leurs mains, préparés à toutes les catastrophes. Pendant dix longues minutes, ils furent ballottés par l'ouragan et roulés sur le sol avec les ruines de l'arbre; soudain les quelques hommes accrochés au minaret le sentirent se dégager du feuillage et s'enlever avec rapidité dans l'atmosphère en feu. — Le minaret est emporté par la comète, reprit la voix de Palmyrin. — Nous quittons Saturne! cria Farandoul, malédiction! et les quatre reines?... L'épouvantable tempête qui avait signalé le passage de la comète Gallia dans l'atmosphère de Saturne continua longtemps sur la comète avec la même furie ; ce ne fut guère que trente-six heures après la terrible secousse que les hommes accrochés au minaret purent profiter d'un instant de calme pour se reconnaître. Huit terriens seulement avaient quitté Saturne et voyageaient dans l'espace à la suite de la comète. C'étaient Farandoul, Niam-Niam, Servadac, son brosseur Ben-Zouf, Palmyrin Rosette, deux Espagnols, et l'inévitable Flora Mac-Klak-Navor ! Les autres terriens, et Désolant avec eux, étaient restés sur Saturne! Le minaret, considérablement réduit parle dernier choc, était bien étroit pour une aussi nombreuse population. Déjà ses habitants s'étaient divisés en deux groupes, Servadac et ses amis d'un côté, Farandoul, Niam-Niam et Flora de l'autre. Farandoul et Servadac, peu disposés à fraterniser, sejetaient des regards farouches. — Avez-vous des vivres? demanda Servadac tourmenté par la faim. — Non, et vous? — Pas davantage, nous allons être forcés de nous manger les uns les autres. Palmyrin Rosette s'interposa et montra d'un geste à Servadac qu'il était facile de descendre sur la comète. En effet le minaret courait maintenant à quinze mètres à peine du sol de celle-ci, et fouettait les branches des forêts ; le groupe Servadac n'eut qu'à se laisser glisser "dans le feuillage et à descendre de branche en branche. Farandoul, Niam-Niam et Flora n'avaient pas bougé. — Bon voyage et bon appétit! leur cria ironiquement Servadac. Niam-Niam répondit par un bond joyeux, se précipita vers l'intérieur du minaret et revint bientôt chargé de provisions. Le prévoyant sauvage avait profité de la dernière nuit passée sur Saturne pour dévaliser un grand restaurant du parc saturnien. Nos amis avaient des vivres pour longtemps. Retournons maintenant sur Saturne et voyons comment les reines étaient tombées au pouvoir des habitants de cette étrange planète. Le minaret caché dans l'arbre avait été découvert, et le puissant monarque habitant le grand palais, séduit par le portrait que les espions avaient fait des reines, avait donné l'ordre de les prendre vivantes coûte que coûte. VOYAGES TRES-EXTRAORDINAIRES, 479 Ainsi donc, pendant que Farandoul et Désolant couraient à la ménagerie, pendant que Niam-Niam dévalisait le restaurant saturnien, des régiments s'étaient avancés sans bruit jusqu'au pied de l'arbre et des Saturniens déter- minés s'étaient élancés à l'assaut du minaret. Les reines, surprises dans leur sommeil, s'étaient bravement défendues, mais succombant sous le ;nombrc, elles avaient été enlevées et entraînées jusqu'au palais. Cependant l'ouragan déchaîné sur Saturne faisait trembler les édifices sur leurs bases; qu'était devenu Farandoul au milieu de ce cataclysme? Les reines, enfermées dans un somptueux appartement du palais, crurent un instant que Saturne allait être pulvérisé par la comète, mais bientôt elles virent cette comète s'éloigner avec une rapidité vertigineuse. Demanae en mariage. Au malin les reines reçurent la visite du prince et des grands person- nages de la cour; elles s'aperçurent bien vite qu'au lieu d'avoir affaire comme Servadac à des ennemis, elles n'avaient que des admirateurs parmi les Saturniens. L'espoir rentra dans leur cœur ; elles reçurent avec une affable dignité les hommages du monarque et des courtisans. Qu'étaient devenus leurs amis? elles essayèrent de faire comprendre leur anxiété au puissant monarque. Ce prince était plein de délicatesse, il donna quelques ordres et bientôt les reines virent apparaître les quelques terriens restés sur Saturne après le choc de la comète, c'est-à-dire les officiers anglais, quelques soldats, trois Espagnols et notre ami Désolant. Désolant avait tout vu; il put dire aux pauvres reines comment Farandoul, accroché au minaret, avait été emporté de nouveau par la comète 1... c'était fini, ô douleurl les reines et Farandoul étaient séparés pour jamais !1! 489 VOYAGES TRÈS-EXTRAORDINAIRES. | Trois semaines après, quatre grandes nations étaient en fôte sur Saturne. \ Quatre puissants monarques épousaient les quatre reines, dans l'espoir \ d'arriver à acclimater, sur cette belle planète, une huitième espèce de j femmes. Le même jour, à des millions de lieues de là, Farandoul, resté sur son minaret disloqué, se voyait emporté dans un nouveau cataclysme. Cette fois la comète se croisait avec la terre dans sa route autour du soleil; il en résultait un bouleversement épouvantable, et le minaret, ballotté entre les deux astres, entrait soudain dans l'atmosphère de la terre, tournait autour de notre planète et finalement venait tomber au milieu d'un grand fleuve. Des hommes assis sur la rive avaient été témoins de la chute; ils s'étaient aussitôt élancés à l'eau et bientôt Farandoul, Niam-Niam et Flora étaient ramenés évanouis vers la terre. — Farandoul! " "^ — Mandibul! Tels furent les deux cris qui retentirent simultanément. En effet c'étaient Mandibul et nos vieux amis les marins qui, désespérés de n'avoir pu retrouver leur chef sur la terre africaine, s'en revenaient tristement au Caire après avoir épuisé toutes leurs ressources. 0 Providence! Il fallut tout raconter aux braves marins, il fallut dire les émotions de cette infernale course avec les reines à travers l'Afrique d'abord-, puis dans l'atmosphère, et de planète en planète, jusque, dans Saturne! — Ouf! murmura Mandibul, vous devez avoir besoin de reposl — Au contraire, mon cher ami, mon minaret était bien étroit, même après la perte des pauvres reines, et je sens que j'ai besoin de parcourir les continents pour me dégourdir. Voyons, où sommes-nous? A six lieues du Caire. Bravo! l'Asie n'est pas loin, en route pour l'Asie! Niam-Niam entendant ces mots fit une grimace significative. — Je comprends, reprit Farandoul, tu préfères rester en Afrique, eh bien ! restes-y, mon ga^'çon. A propos, tu es célibataire, épouse miss Flora et rends-la heureuse ! Et pendant que Niam-Niam et la descendante des Klak-Navor, montés sur un dromadaire, cadeau de Mandibul, disparaissaient dans le sud, nos { amis se dirigèrent vers Alexandrie avec l'intention de prendre passage sur le premier paquebot venu à destination d'un rivage quelconque de la mer- ; veilleuse ASIE. / Ni 'i> ^ L ••5 V