286 NOTICE SUK L'EXPOSITION

qu'ils éprouvèrent, à la vue du tableau de M. Gi représentant François Ier et Charles - Quint visitant l'église de Saint- Denis. M. Georget s'est chargé de le copier sur porcelaine, et il s'en est acquitté avec habileté.

C'était une entreprise qui offrait -plusieurs sortes de difficultés. D'abord , il fallait , sous le rapport de la couleur, se tenir le plus près po,;hle de l'original. Ensuite, c'était la première fois que l'on tentait de reproduire sur porcelaine , et dans une certaine di- mension , un tableau contenant un grand nombre de ligures sur des plans très différens. Si toutes ces diffi- cultés n'ont pas été entièrement vaincues, au moins M. Georget s'est assez approché du but pour donner une heureuse opinion de sou talent; toutefois , je vais lui faire quelques observations que je crois fondées , et qui prouveront le soin que j'ai mis à examiner son travail.

Je trouve que la tête de François Ier n'a pas toute la finesse qu'a su lui donner M. Gros ; celle de Charles- Quint est plus près de l'original. Les figures placées dans les tribunes viennent trop en avant ; plusieurs au- tres offrent de la crudité de tons. Le personnage qui a déjà descendu quelques marches de l'escalier qui con- duit aux caveaux, est d'une couleur lourde et fausse. A ces remarques , qui ne sont pas sans importance , j'en ajouterai quelques autres d'un ordre inférieur. Il m'a paru que la fumée qui sort de l'encensoir manquait de légèreté et de vérité ; les vêtement de soie blanche laissent aussi quelque chose à désirer ; et, cependant , cette copie, dans sou ensemble, rend assez bien l'effet général du tableau ; elle a de l'aspect, et c'est avoir beaucoup fait.

DESPftODli^

Lorsf'en^an,(OBfÉ,éf de tableaux , je coarfi*a» *

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DES PRODUITS DES MA1NUFACT. ROYALES. 287 Lorsqu'en rendant compte de la dernière exposition de tableaux , je conseillais à M. Constantin de copier les coloristes (1) , je ne m'attendais pas que mon vœu serait aussi prompteinent réalisé. Ce peintre a repro- duit un tableau du Corrège , nommé le Mariage de mainte Catherine.

Je ne puis m'empêcher de dire qu'il n'a pas vu son original avec enthousiasme , et que même il a exagéré dans sa copie l'aspect jaunâtre qui , dans cet original , est un outrage du tems. J'avais déjà remarqué, par- ticulièrement à la dernière exposition, la tendance de ce peintre à donner à ses tableaux la couleur que je viens de lui reprocher; et cette copie du Corrège m'a convaincu que c'est un système qu'il a adopté , puis- que là, où, dans le tableau du Corrège, il y avait des tons gris , j'ai trouvé dans sa copie des tons jau- nâtres. Je dois reconnaître néanmoins que M. Cons- tantin a su trouver de grandes ressources dans les couleurs de la porcelaine, et qu'il a beaucoup d'exé- cution.

Parmi les autres productions de la manufacture de Sèvres , j'ai remarqué une fort belle console , soutenue par des balustres peints en bleu lapis et surmontés d'une frise ornée de peintures et d'attributs. Ce meuble, d'une grande magnificence, n'offrait de prise à la cri- tique que dans la saillie , trop petite, du marbre ser- vant de corniche , qui le recouvrait. Une table , d'une très grande dimension (2) , dont le tableau recouvert d'une glace était orné de peintures représentant des

(1) Voy. T. V,pag. 277.

(2) Le plateau de cette table, d'un seul morceau, a 1 mètre 8 centimètres de diamètre,

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REVUE

ENCYCLOPÉDIQUE.

REVUE

ENCYCLOPÉDIQUE,

ou

ANALYSE RAISOKNÉE

DES PRODUCTIONS LES PLUS REMARQUABLES

DANS LA LITTÉRATURE, LES SCIENCES ET LES ARTS,

PAR UNE RÉUNION

DE MEMBRES DE L'INSTITUT,

ET D'A.UTRES HOMMES DE LETTRES.

oJvDwweçj 4 820 .

TOME VI.

PARIS,

AU BUREAU DE LA REVUE ENCYCLOPEDIQUE,

CHEZ FOULON , LIBRAIRE , KUE DES FRANCS-BOURGEOIS- SAINT-MICHEL , 3.

LONDRES. TREUTTEL ET "VVURTZ.

IWXVVVVVX'VVX

1820.

R A R £v

no

'3

1970

t-*

« Toutes les sciences sont les rameaux d'une même tige. »

Bacon.

« L'art n'est autre chose que le contrôle et le registre des

j) meilleures productions A contrôler les produc-

» tions (et les actions) d'un chacun, il s'engendre envie » des bonnes, et mépris des mauvaises. »

Montaigne.

'<. Les belles -lettres et les sciences, bien étudiées et bien

» comprises, sont des instrumens universels de raison,

» de vertu , de bonheur. »

(M. A.J.)

REVUE

ENCYCLOPÉDIQUE,

OU

ANALYSES ET ANNONCES RAISONNÉES

Des productions les plus remarquables dans la Littérature , les Sciences et les Arts.

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I. MÉMOIRES, NOTICES,

LETTRES ET MELANGES.

SUR LE TREMBLEMENT DE TERRE,

Et sur les éboulemens qui ont eu lieu dernièrement à Sainte-Lucie (i).

Le tremblement de terre , que la Martinique a îprouvé, le 16 octobre 1819, à une heure du ma- in, s'est fait sentir simultanément à Sainte-Lucie, [lette île est située sous le même méridien que la Vlartinique ; elle en est séparée par un bras de mer le n lieues de large , dont la profondeur est telle nielle ne peut être déterminée par la ligne de >onde. Ces circonstances peuvent offrir à Tobserva-

(1) Cette Notice a été lue à l'Académie royale des Sciences de Institut de France, dans sa séance du 26 mars 1820, par M. le shef d'escadron d'état-major Mortïau de Jonjvès, correspondant Je l'Académie.

6 SUR LE TREMBLEMENT DE TERRE

tcur doux considérations géologiques, qui ne sont

pas sans quelque importance :

i°. Du gissement des deux îles , on peut conclure , que le tremblement de terre s'est propagé , dans la direction du sud au nord, comme l'action volcani- que , à laquelle les petites Antilles doivent leur origine.

2°. De la simultanéité des secousses du sol , sur deux points séparés par un espace de mer de sept lieues de large , et au moins de deux mille mètres de profondeur, il y a lieu d'induire que la puis- sance qui a produit ces secousses avait son centre d'action placé à une profondeur beaucoup plus grande encore , ou bien que cette action s'est trans- mise du massif minéralogique de Sainte-Lucie à celui de la Martinique, à travers les eaux de l'At- lantique équatoriale.

Dans la première de ces deux îles, il y a eu des éboulemens désastreux ; mais , le tremblement de terre n'en a point été la cause. Ils ont été produits par les pluies diluviales tombées les i3, i4 et i5 octobre, pendant la tempête violente qui a précédé les ébranlemens du sol. Un assez grand nombre d'in- dividus ont péri par la chute d'énormes blocs de ba- salte, qui oui glisse sur les déclivités ils sem- blaient fixés par leur immense pesanteur. L'on cite même <]es terrains étendus , plantés en cannes à su- cre . qui se sont détachés de la région supérieure des collines, el. qui, mis en mouvement par ces se- rousses, ont changé de place, et sont maintenant

QUI A EU LIEU A SAINTE- LUCIE. 7

dans une situation toute différente de celle qu'ils avaient précédemment.

Ce phénomène singulier se retrouve assez fré- quemment dans l'histoire physique des Antilles. En examinant les terrains il a eu lieu, je me suis assuré qu'il est constamment produit par la pro- priété qu'ont les tuffas calcaires et ponceux , qui forment les couches supérieures des collines, de laisser filtrer les eaux pluviales à travers toute leur masse 5 tandis que les terrains argileux , qu'ils su- perposent , et qui sont formés de la décomposition des laves porphyritiques , refusent d'absorber ces eaux ; ce qui établit des courans souterrains entre la couche supérieure du sol et la base sur laquelle elle repose. Lorsque ces eaux sont gonflées par des pluies extraordinaires , ou quand elles sont accrues par le déversement soudain de quelque réservoir les montagnes, elles entraînent, dans leurs cours, les terrains qui les récèlent plus ou moins profon- dément. L'on a vu, surtout à la Barbade , de vastes espaces de terre être ainsi transportés , par une puis- sance invisible, non-seulement avec les cultures dont ils étaient couverts , mais encore avec des maisons et leurs habitans épouvantés.

MOREAU DE JONNÈS.

PROGRES

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EXTRAIT

D'un Discours sur le progrès des sciences et des arts de la marine française , depuis la paix , lu dans la séance publique de V Académie des Sciences , du 27 mars 1820 ; par Charles Dupiv , membre de V Institut , officier supérieur au corps du génie maritime , etc.

Messieurs, je vais lâcher de suivre , dans leurs pro- grès les plus récens, les connaissances relatives à la ma- rine. Je partirai de l'époque la paix, mettant un terme à des luttes sanglantes, n'a plus permis aux défen- seurs de l'Etal, de le servir autrement que p ar des médi- tations, des veilles et des travaux scientifiques. Depuis cette époque, les marins de toutes les classes, de toutes les professions , éclairant leur marche avec le flambeau de la théorie , ont fait la revue des arts variés qu'ils exercent ou qu'ils dirigent.

L'architecture navale ( quoique placée au premier rang parmi ces arts ) , promettait peu de découvertes à des recherches nouvelles ; et la cause en est honorable pour la France. Dès son début dans la carrière , un in- génieur célèbre , que l'Institut a reçu dans son sein , et qui, cette année, préside l'Académie (1) , avait su donner à la caréné de nos vaisseaux , ces formes heu- reuses dont tous les éléraens sont si bien combinés , qu'ils procurent au navire la rapidité de la marche, la douceur des roouvemens , et la facilité des évolu- tions.

N'ayant plus rien à gagner sous le point de vue de h< ~_ , t

M. Saké, inspecteur 'général du génM maritime^

DES ARTS MARITIMES. 9

mobilité, nous cherchons à rendre nos vaisseaux plus redoutables dans l'attaque, et moins faibles dans la défense. 11 s'agit aujourd'hui de rendre leurs batteries plus profondes, plus libres , plus commodes, pour le service de la nombreuse artillerie qui fait toute leur puissance. Il s'agit , en agrandissant cet espace, de le couvrir de bouches à feu d'une force plus grande. Néanmoins, grâces aux calculs appuyés sur des théo- ries maintenant bien connues , nous pouvons obtenir ces avantages nouveaux , sans faire perdre aux navires les qualités qu'ils ont acquises.

On a poussé plus loin les innovations. La proue, et sur- tout la poupe , étaient surchargées de pilastres et de corniches , de festons et de guirlandes, de bas -reliefs et de statues. Sous ce luxe bizarre étaient cachés des points faibles par où. les projectiles pénétrant sans au- cun obstacle , traversaient le vaisseau dans toute sa longueur, et renversaient , par rangs entiers, les défen- seurs déployés suivant une direction aussi peu protégée. Mais, à présent , on s'occupe des moyens de rendre partout également résistante une citadelle partout également exposée. On méprise un vain ornement , et l'on conçoit qu'il n'est, pour les navires de l'Etat, qu'une seule décoration qui les puisse embellir : « c'est la guirlande et la couronne d'un véritable laurier, attaché par la Victoire aux poupes et aux proues du triomphateur. »

Ne croyez pas, Messieurs, qu'une aveugle haine contre les beaux-arts , nous fasse en méconnaître et le prix et les charmes. Nous avons aussi nos musées, nous re- cueillons, avec un soin religieux, les monumens du génie échappés aux destructions de l'ignorance et du vanda- lisme. A Toulon, les trophées de la victoire et des beaux-

PROGRES

arts décorent les collections de la science et de l'indus- trie. Sous Louis XIV, l'auteur du Milon de Crotone et du Saint-Sébastien, sculptait pour la marine française*, dans le plus bel arsenal de la Méditerranée. Son ciseau produisait les statues et les bas-reliefs destinés à déco- rer les navires que Duquesne a montés pour défaire les Espagnols , et vaincre Ruyter aux rives de la Sicile. Avec des soins infinis , que ]e dois citer ici , puisqu'ils datent du retour de la paix, on a tiré de la poussière et sauvé de la destruction le bois trop peu durable sur lequel est sculptée l'œuvre du Puget ; et plusieurs géné- rations de héros pourront encore chercher des émotions et des inspirations , en admirant les monumens glorieux d'un âge qui s'offrira toujours à notre imagination , au même rang que les âges consacrés parles noms d'Au- guste et des Médicis.

Tandis que les beaux-arts , rendus au luxe de la paix, s'éloignent de nos vaisseaux, les sciences du calcul , de la géométrie et de la mécanique soumettent à leurs lois des formes jusqu'alors arbitraires et capricieuses. Par leurs secours , on s'efforce à déterminer le degré de résistance qu'il est possible d'atteindre dans toutes les parties auparavant trop vulnérables. Des essais heu- reux sont tentés sur des frégates (i) ; d'autres le sont sur des vaisseaux. Le tems, qui détruit si prompte-

(i) Nous citerons les frégates construites sur les plans de M. Brctocq , directeur des constructions navales , au port de Cherbourg, et de M. Simon, oflicicr supérieur au corps du gé- nie maritime à Brest. Une autre frégate doit, être exe'cute'e, en adoptant les divers perfectionnement proposes par l'amiral Wil- laumez, si connu par ses beaux combats dans l'Inde, et son < spérience dans tontes 1rs parties de son art.

DES ARTS MARITIMES. 1 1

ment tout ce qui flotte sur la mer , et qui force la main de l'homme à réédifier sans cesse , aura bientôt rem- placé , par des bâtimens plus redoutables , les bâtimens de guerre construits sur de moins sages principes.

Vous serez étonnés , sans doute , en m'entendant parler de ces ravages opérés si rajiidementpar les seuls effets du tems , sans compter les destructions instan- tanées des batailles et des tempêtes. Vous en prendrez quelque idée , en considérant un moment ces vaisseaux du premier rang dont la masse n'offre de toutes parts que des arbres énormes, artistement travaillés pour les adapter à des formes précises ; contournés avec adresse pour ne rien diminuer de leur force naturelle ; combinés les uns avec les autres pour se prêter un mu- tuel support; et de toutes parts, traversés, attachés, enlacés par des colliers et des chaînes , des axes et des courbes, des mains et des bras, ou d'airain ou de fer. Eh bien ! malgré tant de moyens accumulés par la prévoyance , quatorze ans suffisent aux forces invisibles, mais infatigables de la nature , pour porter le délabre- ment et la vétusté dans ce chef-d'œuvre de nos arts. L'action combinée du poids d'une masse inerte et des répulsions inégales de la mer qui presse sa carène , la corrosion produite par les eaux saturées d'un principe destructeur; les alternatives de sécheresse et d'humi- dité , de froid et de chaleur de l'atmosphère : voilà les causes de la courte durée des plus beaux monumens de l'architecture navale.

S'il est impossible à l'homme de suspendre les ra- vages du tems, il peut du moins retarder et diminuer ces ravages : tel doit être , tel est le but de nos efforts. A tous les moyens suggérés par l'expérience de nos concitoyens , nous joignons les moyens empruntés des

n PROGRÈS

peuples les plus ingénieux. Le Hollandais nous apprend par un simple mastic (i) , à garantir de l'action galva- nique et à préserver de la corrosion ces chevilles, ces clous de fer cachés sous le cuivre d'un doublage qui procure à la marche du navire une rapidité nouvelle. L'Anglais, en donnant une direction oblique et bien combinée aux grandes liaisons de la charpente des vaisseaux, reproduit, perfectionne, à beaucoup d'é- gards , et rend en quelque sorte nouveau , un sys- tème (2) qui prit, parmi nous , sa naissance, et qui ne permet plus à la caréné de se déformer par l'action de la mer.

A ces améliorations principales, se rattachent une foule de perfeclionnemens, dans les arts variés qui concourent à la construction, au gréement, à l'armementd'un na- vire. Une pompe nouvelle (3) , simple dans sa structure , facile dans sa manœuvre , et puissante dans son effet , donne une sécurité plus grande contre le danger d'une voie d'eau : danger si redoutable, lorsqu'on est loin de la terre et privé de tout secours. Souvent les tempêtes , sans endommager la carène , arrachent le gouvernail ,

(1) ("est. M. Rolland, inspecteur du génie maritime, qui a fait connaître à la marine française ce moyen conservateur, dans un Mémoire rédigé à la suite d'un voyage de cet inspecteur en Hollande.

(7) Kn 1818 , la construction d'un vaisseau de 7 \ , suivant < nouveaui principes de charpente, a été résolue. Dans la frégate »lc M. Simon, ;i laquelle l'amiral Willaumez a proposé de fair< améliorations, on a a suivre le même système.

M Pierre, de Cherbourg, a fait connattre, en 1819, \a pc ingénieuse qu'il vient d'inventer, et dont la marine s'est finpri tuée d'ordonuei 'l'examen : on a commandé, pour le port de plu nfi pompes de cette espèc

DJES ARTS MARITIMES. i3

t'engloutissent , et laissent le navire à la merci des flots, m moment leur fureur est le plus à craindre : on a trouvé (i) le moyen de construire et de placer, avec plus de célérité qu'on ne l'avait fait encore , un nou- veau gouvernail qui rend soudain au timonier son empire »ur la mer. Dans les mouillages , on commence à com- biner l'usage des câbles de fer (2) avec celui des câbles le chanvre : ces derniers , moins chers , résistent mieux contre un choc violent et brusque ; mais les premiers 'emportent par la durée : ils perdent beaucoup moins eur force par l'action de l'eau , de l'air et de la cha- leur ; et lorsque l'ancre est jetée sur des fonds hérissés le pierres aiguës , ils ne peuvent pas être coupés par un frottement de quelques heures contre le tranchant des rochers.

Vous avez pu remarquer à l'exposition des produits àe notre industrie (3) , auprès des riches tissus réservés pour l'opulence , d'autres tissus plus modestes , gros- siers dans leur aspect, mais légers pour leur force, et destinés à servir de voiles à nos vaisseaux. Les juges du concours ont déclaré ces derniers tissus plus parfaits

(1) C'est à M. Dusseuil , capitaine de frégate en retraite, que la marine française est redevable de la nouvelle installation du gouvernail de rechange. Les épreuves toutes récentes, faites à Brest, d'après des ordres supérieurs, ne laissent rien à désirer.

(2) On a, pour la première fois, installé ces câbles à bord de l'Isère , de la Loire, etc. , en 181 8, dans les ports de Dunkerque et de Brest.

(3) M. Leboucher Villegaudin , de Rennes , a obtenu , dans la dernière exposition des produits de l'industrie , une médaille d'argent pour les progrès qu'il a fait faire à la fabrication de ces toiles. Rapport du Jury, pages ^7 et 68.

14 PROGRÈS

que les meilleurs produits du même genre obtenus jus- qu'à ce jour. Un art, bien simple en apparence , et qui pourtant demande les secours de la physique, de la chimie et de la mécanique , la corderie s'est récemment perfectionnée dans nos ports (i). Par une torsion plus savante , on obtient des câbles et des cordages qui con- tiennent moins de matière, et néanmoins ont plus de force que les produits des anciens procédés. Si le grée- mentde nos mâts et de nos voiles peut être désormais rendu plus léger , plus favorable à la facilité, à la ra- pidité des manœuvres , c'est grâce aux travaux récens d'un ingénieur (2) qui, dans le portd'Anvers, construi- sait vingt vaisseaux à la fois, et présentait le spectacle d'une flotte entière , naissante, et s'élevant sur la rive conquise d'un vaste fleuve , comme une ville batave , érigée tout-à-coup sur quelque plage auparavant cou- verte par les eaux. Ces citadelles mobiles étaient bâties, défendues et sauvées par des conscrits -ouvriers , qu'on commençait d'instruire en leur faisant tenter de pa- reils coups d'essais (3).

L'Académie a placé parmi ses correspondais, un 111-

(1) En 1817, 1818 ei 1819.

(2) Le colonel Lair, directeur des constructions navales à Brest. (Test en conservant à tous les fils une égale tension dans le commettage , et en re'glant avec une précision nouvelle la marche du charriot qui détermine le degré de la torsion, qu'il a fabrique des cordages plus forts qu'on ne savait en faire dans nos arsenaux. On connaîtra bientôt jusqu'à quel jwint cette aug- mentation de force permet de diminuer la grosseur de tous les élémensdu gréement d'un navire.

(3) Les vaisseaux, subsistent encore ; et le corps admirable qui les bâtît et qui Les défendit n'est plus ! Espérons que le ministère entendra l'expression patriotique des regrets que cette destruction a causés à tous les amis de notre gloire nationale

DES ARTS MARITIMES. i5

génieur (i) dont les machines ont soumis à la force du vent le curage de nos bassins de construction , et les pro- cédés variés du broiement des couleurs , du sciage et du perçage des bois (2), du laminage et du tournage des cylindres et des feuilles métalliques. L'auteur de ces nombreux travaux a fait aussi de la corderie (3) , l'objet nouveau de ses observations et de ses perfection- nemens. Enfin, dans un arsenal Coulomb fonda jadis sa théorie des machines simples , cherchant , comme lui, des vérités spéciales dans l'étude de la nature et dans l'art des expériences , il a fait sur la percussion (4) une série d'épreuves extrêmement remarquables. Elles ont eu pour but et pour résultat de calculer la possibi- lité, la disposition et l'effet des pesans martinets mus par la main des hommes. Ces martinets servent main- tenant à des opérations métallurgiques , pour les- quelles l'action des courans et de la vapeur d'eau sem- blait seule un moteur assez puissant.

(1) M. Hubert, officier supérieur au corps du génie maritime.

(2) C'est en i8i5 et 1816 que M. Hubert a construit son mou- lin à scier les bois : le moulin à curer est antérieur. Ces dernières machines ont été décrites dans un Mémoire présenté à l'Institut, vers la fin de 181 5.

(3) M. Delessert, associé libre de l'Académie des Sciences, ayant fait don à la marine d'une machine inventée par Fulton , pour filer le chanvre des cordages , M. Hubert en a fait l'exa- men comparativement à la machine ingénieuse dont il est lui- même auteur. M. Hubert est aussi l'auteur d'un dynamomètre , servant à mesurer la force des cordages, et , depuis 181 4; établi dans tous les ports de France.

(4) C'est en 1818 que M. Hubert a fait connaître ces expé- riences dans un Mémoire approuvé par l'Académie des Sciences , et mis au nombre de ceux qui font partie de la collection des sa- vans étrangers.

^6 PROGRÈS

En améliorant les moyens d'exécuter, on s'est ef- forcé de donner aux produits , des positions et des formes plus appropriées à leur destination.

Aces tonneaux d'un bois corruptible, qui, dans les longues traversées, ôtent à l'eau sa fraîcheur, et sou- vent sa salubrité, on a commencé de substituer des caisses en fer (i). Hermétiquement fermées , elles inter- ceptent toute action putréfiante extérieure; elles con- servent, pendant plusieurs années, à l'eau qu'elles ren- ferment, sa limpidité, sa pureté et ce goût qui n'est parfait, que par l'absence de toute espèce de goût

étranger

On ne s'est pas contenté de ce moyen conservateur. Ons'est occupé, avec un succès tout nouveau, desmoyens de suppléer dans beaucoup decas, aux approvisionne- rons d'eau douce , en rendant potable celle de la mer. C'est ce qu'on doit aux travaux d'un chimiste distingué^) et d'un navigateur (3) qui parcourt à présent l'autre hémisphère, sur les traces des Fougainville et des La Peyrouse. Ce navigateur, au lieu de se charger d'une provision d'eau douce proportionnée à la distance de ses relâches, s'est muni d'un simple appareil fourni par les laboratoires delà science ; il a pris du combustible, comme on prend habituellement du lest; et dès-lors, sans craindre les retards des calmes et les contrariétés des tempêtes , il s'est livré, sur le vaste Océan , à l'ex-

(i) Cette innovation date de 1817.

(2) M. Clément , ancien élève de l'Ecole polytechnique , au- jourd'hui professeur au Conservatoire d'Industrie française : il a publié , en ib'iG , dans les Annales de Physique et de Chimie, le résultat de srs expériences.

M. Freycinet, capitaine de vaisseau.

DES ARTS MARITIMES. 17

ploration des rives inconnues et des dangers ignorés encore parles navigateurs des deux mondes (1).

Pour opérer la distillation de l'eau de mer, on doit un nouvel appareil à l'esprit inventif d'un jeune ingé- nieur (2) qui réunissait tous les dons de l'activité , du zèle et du courage ; qui venait d'achever , avec un suc- cès complet, la construction de deux bateaux à vapeur destinés à naviguer en pleine mer, aussi bien que sur les côtes; et qui, les ayant accompagnés jusque dans les eaux du Sénégal, est mort victime d'un climat redoutable.

D'autres soins, d'autres besoins inspirés par l'huma- nité , dirigés , satisfaits par la science , ont permis de conserver, dans toute leur fraîcheur, pendant les plus longues traversées, ces viandes substantielles dont les sucs réparateurs soutiennent le matelot, dans les durs travaux de la mer (3). Les plus tendres végétaux , les mets les plus délicats fournis par le règne animal, conservés aussi long-tems dans toute leur saveur, ont rendu plus agréable et plus saine la nourriture de l'of- ficier et du voyageur opulent. Grâces aux progrès de

(1) Pour montrer, par des faits , l'efficacité du nouveau moyeu employé' , contentons-nous d'observer qu'un kilogramme de char- bon produit près de sept kilogrammes d eau distillée. Par consé- quent , cent tonneaux de combustible représentent presque sept cents tonneaux d'eau potable ; et l'on peut, tout d'un co p, ac- croître de six cents tonneaux , une cargaison précieuse , ou bien rendre d'autant plus léger et plus rapide un navire dont la mar- che devrait être la qualité principale.

(2) M. le Breton, qui conduisit avec honneur, pendant plu- sieurs années, sa compagnie d'ouvriers militaires, avec les trou- pes du génie de terre attachées à la grande a nuée-.

(3) Procédés inventés par M. Appert, M. d'Arcet, etc. TOME VI. 2

i8 PROGRÈS

l'hygiène navale . les bienfaits d'une ingénieuse philan- thropie se sont graduellement étendus sur la qualité de tous les alimens , sur la régularité de la vie, sur la pro- preté dunavire et des hommes qui l'habitent (i). Aussi, les fièvres , les maladies cutanées et le scorbut , qui sur nos vaisseaux faisaient d'horribles ravages, sont main- tenant des maladies presque inconnues.

Si nous quittons les apprêts des voyages pour envisa- ger les travaux stables de nos ports , nous y verrons partout les marques d'un esprit de perfectionnement développé depuis la paix.

Au port de Lorient , un abri nouveau (2) , plus somp- tueux et plus vaste que ceux oii\enise cachait sa flotte mystérieuse, permet, par tous les teins et dans toutes les saisoni , de travailler à construire un vaisseau. Des hangards aussi spacieux, aussi commodes , mais plus simples et moins dispendieux, seront érigés peu à peu sur toutes les calles de nos chantiers (3). Par-là, pen- dant la paix, sera conservée, sans détérioration, la charpente à demi-terminée des navires de l'Etat; et quand arrivera le moment du besoin , en peu de jours.

(1) Au sujet tirs travaux relatifs à l'hygiène navale , nous cite- roni plusieurs Mémoires publiés depuis i8i5 par M. Keran- dren, inspecteur -généra] «lu service médical de la marine, surles pro] riétés médicales de Peau de mer, naturelle ou distillée: sur des hamacs, sur la santé des j;ens de mer, etc. (■•a) Bâti par M. Lamblardie , ancien (-lève de l'École polytechni- que, aujourd'hui directeur des travaux hydrauliques et des bâ- timens civils d< la marine, à Brest. On doit aussi construire , à Lorient, \m bassin de construction; niais, les travaux ne sont < iu ore commi no

; \ illi 1 couvertes . on éi ige de- hangards pour la

conservation des bois de construction. -Afin d'approvisionner nos poils, on s'occupe de plui en plus à développer et perfectionner

DES ARTS MARITIMES. 19

nos bâtimens, terminés et lancés à la mer, iront tenter ie sort d'une fortune que nous aurons , pendant la paix, travaillé à rendre heureuse.

Les travaux de Cherbourg, interrompus d'abord par le malheur et la pénurie des circonstances, reviennent par degrés à leur activité passée. Le directeur de ces travaux (1) a consacré les loisirs d'une interruption douloureuse, à préparer les matériaux d'une descrip- tion, dont il a déjà soumis (2) quelques fragmens à l'examen de l'Académie. L'importance des observa- tions, la clarté de l'exposition, enfin l'exécution par- faite des dessins et des gravures , placeront cet ouvrage au rang de ceux qui font connaître dignement aux na- tions, les monumensde la France.

Les soins du matériel ne sont pas l'unique objet des améliorations et du perfectionnement. On s'occupe aussi des établissemens qui peuvent contribuer à con- server, à propager d'utiles connaissances. En faveur de la classe ouvrière , l'enseignement mutuel , à travers mille obstacles , a forcé l'enceinte de nos ports ; il y prospère (3). Une sévère économie , commandée, sans doute, par les moyens pécuniaires trop bornés de la ma- rine , n'avait pas permis de donner aux maîtres et

l'exploitation des bois de l'île de Corse et des Monts-Pyrénées. Un officier du génie maritime , M. Dumonteil , est envoyé' dans les forêts de la Guyane, pour y former un plan d'exploitations nouvelles.

(1) M. Cachin, directeur des travaux hydrauliques et des bâti- mens civils de la marine , à Cherbourg , inspecteur - ge'néral des Ponts-et-Chaussées, etc.

(2) En 1819.

(3) A Brest , l'école est dirigée par M. Arnaud, ingénieur, dont le mérite et le zèle égalent les services et la modestie.

2o PROGRES

contre-maîtres qui surveillent l'exécution des travaux., un salaire proportionné à l'activité , au zèle et au talent qu'exigent leurs pénibles fonctions; et cette classe, si recommandable à tant d'égards, pouvait à peine trou- ver, dans un gain légitime, de quoi procurer à ses en- fans l'éducation lapins modeste et l'instruction la plus bornée. On a commencé d'établir des écoles spéciales, ou l'on enseigne à cette intéressante jeunesse les élé- mens du calcul , de la géométrie et du dessin , néces- saires au tracé des vaisseaux , ainsi que les principes de la statique, nécessaires à l'intelligence et au calcul de l'effet et du jeu des machines (1). A la fin de chaque année, des médailles en or seront données en pi îx aux élèves qui se distingueront le pins ; et ce sont eux qui , dans les promotions futures, seront avancés de pré- férence.

Quant à la création des établissemens utiles au pro- grès général des sciences et des arts de la marine , Brest était le seul port qui n'eût plus a désirer des créations nouvelles. Depuis la paix , on s'occupe des moyens de former des bibliothèques dans l'enceinte de chacun des autres arsenaux. Dans presque tous , des cabinets d'histoire naturelle et des jardins des plantes sont en- richis , à chaque voyage entrepris par nos bàtimens (a)

(i) Nous citerons , comme un modèle . le plan de ces écoles, dft à M. Tupinicr, officier supérieur an corps du génie maritime, et tout-directeur des ports et arsenaux de France. C'est le même ioféaieur qui transportait, au moyen de chameaux de M cons- truction , par-dessus le barrage des lagunes , des vaisseaux d'une force donl niaient jamais approcha4 les Mlimens d.e la marine vénitienne.

(») Collections remisai par les docteurs Huet , Fouilloy et

Lessou, à la mita des rojagee antrepria, par la Cybèle , le

DES ARTS MARITIMES. *t

sur des rives étrangères. Dans nos colonies , des natu- ralistes , entretenus par la marine, préparent à la France des envois précieux pour l'industrie et pour l'agriculture. Un observatoire est bâti pour Toulon ; un autre va l'être pour Rochefort. Dans ces deux ports, des musées maritimes sont formés (i) pour conserver le type des navires les plus fameux que le tems va dé- truire ou qui déjà sont détruits. Les modèles des ma- chines les plus ingénieuses, la représentation des ma- nœuvres les plus intéressantes, un choix méthodique des matières premières , des outils , des produits de tous les arts exercés dans l'enceinte d'un arsenal : telles sont les richesses qu'on s'est efforcé de réunir.

Ch. Dupiîv.

Golo, etc. M. Leschenau, attache au jardin des plantes de notre établissement de Pondiche'ry, a fait des envois précieux au mu- séum d'histoire naturelle de Paris. INous citerons à ce sujet : Y Instruction pour les voyageurs naturalistes, et pour les em- ployés dans les colonies , sur la manière de recueillir, de conserver et d'envoyer les objets d'histoire naturelle, rédigée, en 1818, sur l'invitation de M. Mole, ministre de la marine, par MM. les pro- fesseurs du Jardin de Plantes de Paris ; le Manuel de Taxider- mie, publié par M. Lesson , officier de santé de la marine.

(i) L'institution du musée de Toulon date de i8i4j elle est due au zèle éclairé du contre-amiral Lhermitte, alors préfet ma- ritime, en retraite aujourd'hui, et regretté de toute la marine pour sa valeur et ses talens. L'institution du musée de Rochefort date de i8i5; c'est M. Hubert qui Ta formé.

aa . NOTICE SUR LE COMMERCE

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NOTICE

SUR LE COMMERCE DES ANCIENS ET DES MODERNES ;

Par M. Bail , ancien Inspecteur aux revues , membre de la Société royale des Antiquaires de France.

DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE, (f or. T. V, p. 407-418.)

Nous avons vu, dans la première partie de cette notice, la progression du commerce, chez les Ro- mains, depuis la chute de Cartilage jusqu'à celle de la république ; il nous reste à examiner ce qu'il fut , sous les empereurs et dans le moyen âge; ses effets, depuis les expéditions des Portugais et la découverte de l'Amérique; enfin, ce qu'il est aujourd'hui, depuis que l'Angleterre aspire au monopole exclusif du monde.

seconde époque. Du Commerce sous les Empereurs.

Auguste, après avoir fermé le temple de Janus , et remis les lois en vigueur, porta son attention sur le commerce. Le port Jules, dans la Campanie, fut son ouvrage ; les lacs Lucrin et d'Averne communiquèrent avec la mer; Nicopolis sortit du néant; Cartilage et Corinthe renaquirent de leurs cendres ; Alexandrie devint l'entrepôt des marchandises de l'Asie et de l'Afrique. Dans le même tems , des escadres eurent ordre d'aller reconnaître les côtes de l'Europe, de- puis Cimbrique jusqu'aux Palus-Méotides , et celles d \fri<[ue jusqu'au détroit de Babel- Ma ndel ; d'autres devaient protéger la navigation à Misène , dans le golfe Adriatique , sur la mer Rouge, et sur le Pont-Euxin (1).

1) Fonrnier, Hydrographie t tc), cli. ]\

DES ANCIENS ET DES MODERNES. 23

Le négoce de l'Arabie, de l'Ethiopie et des Indes prit alors un tel accroissement, que le détail des ri- chesses qu'on en tirait paraîtrait incroyable. Ce com- merce ne se faisait que par échange; cependant, Pau- sanias évalue au centuple le bénéfice qu'il procurait. Avec quelques millions de marchandises en étoffes de laine, fer, plomb , cuivre et verreries, on se procu- rait dans l'Inde des valeurs pour trois à quatre cents millions. Les soieries , comme nous l'avons déjà remar- qué, venaient de la Chine par la Perse , et les Parthes étaient les courtiers des Seres ou Chinois (i)- La ferti- lité extraordinaire de l'Egypte assurait à l'empire des ressources contre la famine. Les productions des Gaules n'étaient pas moins précieuses ; elles donnaient au fisc un revenu considérable par les taxes imposées sur les marchandises exportées de Marseille, de Narbonne et de Lyon ; elles consistaient principalement en blés , vins, liqueurs, fer, bestiaux, draps et toiles. Lyon, par sa position au confluent du Rhône et de la Saône, devint l'entrepôt le plus florissant de ces contrées ; ainsi, cette cité célèbre n'a point déchu de son an- cienne splendeur : malgré tant de vicissitudes, elle est toujours la gloire et l'ornement de la France.

Le règne d'Auguste fut comme l'apogée de la puis- sance commerciale de Rome. Vainement chercherait- on, sous les successeurs de cet empereur, l'importance et le crédit dont le négoce jouissait sous ce prince; on n'y rencontrerait que l'oppression , l'avilissement , le délire , et tout ce qui caractérise la décadence.

(i) On comprenait alors , sous le nom de Sères , toute la Chine méridionale, c'est-à-dire, le Tunquin, la Cochinchine, le Pégu et Siam. ( Huet. )

; j NOTICE SUR LE COMMERCE

Des flottes marchandes partaient de tous les points de l'univers connu ; Rome était comme le comptoir universel avec lequel tous les peuples de la terre cor- respondaient. Il sortait chaque année du port de la Souris (Myos-Hormos), dont le mouillage valait mieux que celui de Bérénice, de nombreux vaisseaux pour l'Orient. Pline décrit fort exactement la route qu'ils tenaient pour aller aux Indes. Partant d'Alexandrie, ils se rendaient à Juliopolis , à deux railles de distance ; là, ils remontaient le Nil jusqu'à Cophtos : on trans- portait les marchandises de ce lieu à Bérénice, en 12 jours, avec des chameaux; on repartait de Bérénice , vers le solstice d'été, pour Ocellis (Alherda), d'oii l'on faisait voile pour Musiris , dernière station des vais- seaux romains (1). Après les échanges, on reprenait la même route.

Le chemin du cap de Bonne-Espérance était inconnu, quoiqu'il eût été exploré autrefois par les Phéniciens et les Carthaginois ; mais les notions s'en étaient per- dues. Ou croyait que la mer Caspienne n'était qu'un golfe de l'Océan qui entrait dans les terres, et le peu de connaissances géographiques des Romains conti- nuait d'entretenir celte erreur (2); d'ailleurs, ils étaient parvenus à un tel degré <\c puissance, qu'ils s'attachaient bien plus à conserver qu'à étendre leur domination.

(1) On n'est point d'accord sur la situation actuelle de Tan-

cienne Musiris. Les uns veulent que ce soit Chaul -, d'autres Onm.

'•' croirais plutôt , avec Hardouin, que c'est Calhcut. ('j^ Ce fut Don François Olivarès qui reconnut le premier les ui CCI fin IN il , et la cause des inondations régulière* cite* fleuv»- :

deux elioscs absolument inconnues à tout' l'antiquité, niniieanx

! jrptiens.

DES ANCIENS ET DES MODERNES. 25

Décadence du Commerce.

Bientôt l'insatiable et ombrageux Tibère accabla les négocians et le peuple. Cet empereur avait accumulé dans son épargne deux milliards sept cent millions de sesterces , équivalant à cinq cent quarante millions de notre monnaie ; et cela n'est pas étonnant , si l'on considère l'état florissant de l'empire lorsqu'il en prit les rênes (i). En se faisant le seul capitaliste, il para- lysait le commerce; l'argent devint rare , le cours des espèces fut gêné. Mais soit avidité, soit ignorance des premiers élémens de l'économie politique , il imputa cette gêne aux publicains et aux financiers ; et comme si la seule apparence de l'arbitraire n'eût pas sufli pour frapper de mort toute transaction , il les força d'acheter des immeubles pour les deux tiers de leur fortune présumée. Un tel acte de violence anéantit tout crédit, toute circulation.

Aux spoliations delà tyrannie succèdent les prodi- galités de la démence : Caligula porte un coup mortel à la navigation , en se servant des vaisseaux pour l'inu- tile exécution du pont célèbre , qui, de Bayes à Pouz- zoles, était formé d'un double rang de navires fixés par des ancres , et portait une chaussée semblable à la voie Appienne. Le premier résultat de cette ridicule en- treprise fut la famine ; il semblait que la prophétie d'Horace dut s'accomplir (2).

Sous Claude, le commerce respira un instant; on

(t) Suétone, Tacite.

(t) « JFAas parentum , pejor avis , tuîit

v TVo.v néduiores , inox datuvos » Progeniem vitiosiorem. »

(Hou. , 1. 3 , od, 6.)

i6 NOTICE SUR LE COMMERCE

sait qu'il rétablit la marine et qu'il restaura le port d'Ostie. Le trafic changea d'objet, on le fit alors avec les Arabes ; mais l'Arabie n'était déjà plus cette contrée fertile si abondante en or et en pierreries : les aromates et l'encens , dont la consommation était devenue de première nécessité, offraient une nouvelle source de ri- chesses. L'entrepôt de ce commerce fut établi à Muza (Zibit); il s'accrut si fort sous Néron, qu'il fit oublier entièrement celui de l'Inde.

Galba, Othon, Vitellius n'eurent pas le tems d'in- fluer sur le négoce ; Vespasien ne fit que des lois contre l'usure; Titus, Domitien n'y donnèrent que peu d'at- tention ; ce dernier prohiba même la culture des vignes. Trajan , seul , essaya de ranimer l'industrie. Après ses victoires sur les Daces, il construit un port à Centu- melle (Civita-Vecchia), un autre à Ancône ; il jette un pont sur le Danube , fait tracer de grands che- mins , et rend au commerce l'ancienne route des Indes qu'interceptaient les pirates.

Sous les successeurs de Trajan, le commerce flotta incertain entre les succès et la ruine , selon l'inertie ou la capacité des hommes que la fortune portait sur le trône. Encouragé sous Antonin et Sévère , détruit sous Commode et Caracalla, il devint enfin tributaire des pirates et des barbares. L'invasion des Perses en Asie , le soulèvement de l'Egypte, de l'Espagne et des Gaules, achevèrent d'anéantir les restes languissans de l'indus- trie romaine.

De toutes parts on ne songeait qu'à repousser les ennemis ; la guerre dévastait les provinces ; il n'y avait plus aucune sûreté, aucune protection , aucune ga- rant io. On vitl'ancienne capitale du monde se racheter honteusement du pillage, au prix de cinq mille livres

DES ANCIENS ET DES MODERNES. 37

pesant d'or , trente mille d'argent , quatre raille robes de -soie, trois mille de pourpre , et trois mille livres d'épiceries ; les denrées de l'ïnde servaient à a rançon. L'empire s'écroulait ;lois, mœurs, industrie, commerce, liberté, tout fut perdu ; il ne resta que le souvenir de sa grandeur passée.

A mesure que les nations de l'antiquité s'étaient ci- vilisées, elles avaient honoré le commerce. Dans les beaux jours d'Athènes, tous les citoyens se livraient au négoce ; Platon vendait de l'huile ; le père de Démos- thène était marchand de fer: jamais le trafic ne fut incompatible avec les dignités , excepté à Sparte , il n'y avait point de commerce , et l'on ne con- naissait point la loi du tien et du mien.

Avilissement du Commerce après Vinvasion des barbares.

La chute de l'empire romain plongea l'Europe dans une affreuse anarchie : elle vit périr ses monumens et sa civilisation. Le brigandage et le droit du plus fort érigeant les codes, la violence ne connut plus de bornes ; le glaive seul fut honoré. Le peu de commerce néces- saire à des peuples féroces tomba entre les mains des Juifs, dont l'avidité bravait les avanies, sans éviter les spoliations. Les mœurs devinrent si grossières et si farouches , que les grands chemins disparurent dans toute la Gaule : on ne voyageait que par caravanes ; on faisait à peine en un mois le chemin qu'on fait au- jourd'hui en deux jours. Le seul trafic qui existait encore se bornait à du drap commun , de la toile, et un peu de mauvaise quincaillerie. Les marchandises se transportaient à dos de mulet dans les bourgs el dans les cités ; de lieue en lieue , au sommet des mon- tagnes , au passage des rivières , sont encore les ruines

2 S IN0T1CE SUR LE COMMERCE

des donjons , d'avides barons rançonnaient les marchands et les pillaient , selon leur bon plaisir. Lors- qu'on passe de l'histoire d'un grand peuple à ces teins de turpitude et d'esclavage , on ressemble au voyageur, qui, au sortir d'une cité magnifique, s'enfonce dans les déserts.

L'Inde, au tems de Charlemagne, n'étaitplus connue (jue de nom. Les Arabes étaient à peu près ce que sont aujourd'hui les Anglais pour le commerce maritime ; ils vendaient à la fois les denrées de l'Orient à Cons- tantinople et aux Francs. Venise sortait à peine de ses lagunes. Ce ne fut que long-tems après qu'elle changea la direction des richesses de l'Asie ; mais ces richesses ne circulaient point en France chez les particuliers , comme aujourd'hui; encore moins en Allemagne et dans le nord.

Les peuples ont croupi plusieurs siècles dans cet avi- lissement. La monnaie avait encore à peu près la même valeur que celle de l'empire romain, sous Constantin. Le sou d'or (solidinn) vaudrait à présent un peu plus de quatorze francs ; il équivalait à quarante deniers d'argent fin , qui pesaient l'un dans l'autre trente grains.

Renaissance du Commerce en Italie. Puissance des f^enitiens.

Au commencement du onzième siècle, deux villes maritimes d'Italie commencèrent à sortir de l'obscu- rité' : Gènes, déjà célèbre du tems des Çomains, et Venise, s'étaient réfugiés quelques pêcheurs pour- suivis par les Huns. Des fugitifs relégués dans les marais ne pouvaient subsister que par le commerce. Dans l'espace d'un siècle j ils acquirent toute la côte f ri s 1 1 i c et de Dalmatie , Spalalro, Raguse et Nazenzn.

DES ANCIENS ET DES MODERNES. 39

Pendant que les barons français et allemands élevaient des forteresses pour maintenir leur usurpation , Venise attirait leur argent, couvrait la Méditerranée de ses vaisseaux, et ouvrait , après mille ans de barbarie, une nouvelle route au commerce de l'Inde par Alexandrie et Suez. Florence, Sienne, Bologne, Milan, Pise, Pavie s érigeaient en républiques , et usaient sans obs- tacles de la liberté du commerce. Constantinople n'était plus que l'ombre de l'empire romain ; ses empereurs avilis disputaient faiblement les restes de TAsie mi- neure aux Arabes et aux Turcs.

Les Vénitiens et les Génois faisaient à la fois le com- merce et la guerre; ils vendaient tour à tour des vais- seaux à la Grèce et à la Turquie, selon l'occurrence. Après la prise de Constantinople et les croisades, l'or des nations coula chez eux par tous les canaux de l'in- dustrie et du monopole; ils soudoyèrent des armées ; ils mirent un poids dans la balance politique ; ils hono- rèrent l'industrie par les pi us admirables découvertes (1). Les toiles , les soieries , l'épicerie , les pierres fines, les reliques étaient dans ce tems les principaux objets du trafic. Le trésor de Saint-Marc tira des millions d'un prétendu morceau de la vraie croix, et l'on sait qu'il fut banquier de divers princes sur de pareils gages.

Il se formait en même terns une ligue commerciale dans le nord, sous le nom de Hanse; les vaisseaux des villes libres d'Allemagne se mêlèrent à ceux des Véni- tiens : Espagnols , Français , Anglais , Hollandais , Por- tugais , Danois , cherchaient également de l'or ; c'est le principe de tous les établissemens maritimes du

(1) Telles furent les lunettes, les moulins à vrnt, la fayence , ia porcelaine y les miroirs , la boussole , le papier, etc.

3o NOTICE SUR LE COMMERCE

moyen âge ; ruais deux nouveaux peuples sortaient

alors de l'obscurité.

Puissance des Portugais. Découverte de la boussole.

L'avidité humaine, excitée à chercher de nouvelles terres et de nouvelles mers , ayant trouvé la direction de l'aimant vers le nord, s'en fit un moyen de con- quête. La boussole agrandit la sphère ; on retrouva les îles Canaries et Madère que les anciens avaient con- nues sans le secours de cette invention. Les Portugais passèrent le tropique , s'avancèrent jusqu'aux Açores, explorant toutes les côtes occidentales de l'Afrique , d'où ils rapportaient de l'or et de l'ivoire en abondance. Ils pénètrent bientôt au-delà de l'équateur ; pour la pre- mière fois, ces intrépides navigateurs voient un non veau ciel et de nouveaux astres. Vasco de Gama franchit le cap de Bonne-Espérance ( plus justement nommé ries Tempêtes), et put enfin embrasser le tour de l'Afrique.

Cette immortelle expédition changea la face du com- merce de l'ancien monde : Alexandrie , entrepôt de l'Egypte et des Indes, Venise qui tirait les denrées de l'Orient, commencèrent à décheoir. Le cours des ri- chesses fut détourné. Les Vénitiens luttaient dans l'Asie contre les plus fameux capitaines portugais : ils proposèrent même aux soudans de couper l'isthme de Suez ; mais ce projet s'évanouit devant les exploits d'Albuquerque. Ce guerrier, après avoir soumis toute la presqu'île en deçà du Gange , Malaca , la Cherso- nèse, Aden et Ormus dans le golfe persique , forma des établissemens commerciaux sur toute la côte de Cey- lan : des comptoirs s'élevèrent au Bengale , et des villes furent fondées jusqu'aux confins de la Chine (i). Le

(i) Macao, fondé par les Portugais

DES ANCIENS ET DES MODERNES. 3i

trafic se faisait à main armée ; le poivre , le gérofle , la cannelle , le thé , la porcelaine , les perles, les soie- ries , étaient livrés à bien plus bas prix que Venise n'a- vait jamais pu les fournir. A cette époque , les Portu- gais ne deviennent pas seulement des marchands en Orient ; ils s'y font rois , ils y régnent en maîtres. De l'Inde ils vont au Japon, à la Chine, le Vénitien Marc Paul n'avait jamais pénétré que par terre. Pos- sesseurs d'un littoral de plus de 5 mille lieues , ils avaient le monopole exclusif de l'océan éthiopique et atlantique , dans une étendue de plus de 60 degrés de longitude : tout ce que la nature produit d'utile , de rare et de précieux, était à leur disposition , lorsqu'un des plus grands événemens dont l'histoire fasse men- tion , bouleversa encore une fois les relations com- merciales.

Expédition de Christophe Colomb. Découverte de V Amérique ~

Une moitié du globe était toujours restée ignorée de l'autre ; Colomb, plussavant que son siècle, et frappé des entreprises des Portugais , la révèle à l'univers ; l'Amé- rique est connue. Gênes , la patrie de ce grand homme, l'avait traité de visionnaire; les Anglais, les Portugais, les Vénitiens l'avaient rebuté ; tous perdirent ainsi la seule occasion que leur offrait la fortune pour s'a- grandir. Ce fut après huit ans de sollicitations , que l'Espagne consentit au bien que le Génois voulait lui faire. Avec dix-sept mille ducats, frais de l'armement, elle se trouva en possession du nouvel hémisphère , et d'un pays l'or était plus commun que le bois.

Une grande révolution se fit dans le commerce et dans les mœurs. L'Amérique , remarquable par des productions étrangères aux autres parties du monde ,

3a NOTICE SUR LE COMMERCE

manquait de chevaux, de grains, de fer et d'huile. Parmi les denrées importées dans l'ancien monde , la cochenille fut une des plus précieuses , elle fit oublier les procédés dont se servaient les anciens pour se pro- curer l'écarlate. L'indigo, le cacao, la vanille, le tabac, le quinquina , les bois qui servent à l'ornement ou à la médecine, créèrent autant de nouveaux be- soins et de nouvelles branches de commerce. Les ci- toyens les plus pauvres se procurèrent des jouissances et des plaisirs ; la prodigieuse quantité d'or et d'argent introduite dans la circulation , augmenta les moyens d'échange et de luxe(i). Mais si la découverte de l'A- mérique fut d'abord utile à l'Europe, elle lui causa dans la suite de très grands maux. Celle-ci , par son système de colonisation , se dépeupla au préjudice de l'agriculture; les mœurs se corrompirent; le luxe lit des progrès effrayans ; une maladie affreuse , fléau le plus honteux dont le genre humain soit afTligé , empoisonna les sources de la vie. Le prix des denrées augmenta partout; l'avidité devint extrême, et l'on n'a réellement rien gagné à cette extension de né- goce.

Colonies et Flibustiers.

Tandis que les Espagnols s'enrichissaient, et que les Portugais, surchargés des trésors de l'Orient , s'empa- raient du Brésil, 'les autres nations rivales, excitées par leur exemple, couvraient les mers de vaisseaux et d'a- venturiers. Les Français formaient des établisseinens à

fi) Montczumn paya un tribut à Cortez de six cent mille marcs d'or lin , avec une grande quantité de pierreries : Cortex mit à

part le cinquième pour son maître, prit un cinquième pour lui , et distribua le reste à ses compagnons.

DES ANCIENS ET DES MODERNES. 33

ïa Guyane et dans les Floricles ; les Auglais prenaient possession de l'Amérique septentrionale, et les flibus- tiers s'emparaient des Antilles où. ces pirates auraient fondé un grand empire , si leur politique eût égalé leur courage.

Commerce des Hollandais.

Pendant que de nombreuses colonies s'élèvent sur des rivages lointains , et que la Nouvelle-Angleterre pros- père au nord de l'Amérique, une nation, long-tems ignorée au fond de la Batavie , s'arme contre la ty- rannie, fait respecter son indépendance et devient puissance maritime. Amsterdam paraît tout-à-coup au rang des plus florissantes villes de l'univers ; les Hollan- dais disputent l'empire des mers aux Espagnols et aux Portugais ; ils prennent à ces derniers le cap de Bonne- Espérance, Cochin, IMalaca, et tout le commerce du Japon ; ils s'emparent des Moluques, vont seuls à la Chine , fondent Batavia (i) , et accroissent , pendant plus d'un siècle , leur fortune et leur gloire. Cette na- tion eut cela de particulier, que , dans ses vicissitudes, elle se releva toujours de ses revers par la seule impul- sion du trafic; plus semblable, sous ce rapport, aux Tyriens qu'aux Carthaginois.

Puissance maritime et commerciale de l'Angleterre.

On ne voit les Anglais figurer, comme marchands et na- vigateurs , que sous le règne d'Elisabeth et de Groinvrel. Presque toujours occupés de leurs dissensions intestines , ils n'obtinrent aucune prépondérance; mais, depuis le fameux acte de navigation, la puissance maritime de

(i) B;1tiparla compagnie des Indes, en i6lo.

TOME VI. '3

3 i INOTiCL SLR LE COMMERCE

ce peuple prit un accroissement rapide (i). La jalousie des marchands anglais fit porter cette loi, pour priver la Hollande du gain qu'elle faisait en leur fournissant les marchandises étrangères , parce que l'économie qu'elle savait mettre dans les frais de transport lui permettait de les donner à bas-prix.

L'Angleterre eut une Compagnie des Indes, antérieure à celle des Hollandais; une autre se forma sous le roi Guillaume, et elle resta presque seule en possession de la pèche de la baleine, depuis i5qj jusqu'en 1612; mais les produits de son sol n'en étaient pas moins nuls dans la balance commerciale : cela est si vrai , que, du tems de Charles II , elle était encore tributaire de l'in- dustrie de la France , et que la balance était de plus de 8 millions chaque année en notre faveur.

La prospérité de l'agriculture et de l'industrie bri- tanniques , comme celle de tant d'autres pays , date de la révocation de l'Edit de Nantes : ce sont nos proscrits qui ont civilisé tout le nord de l'Europe. La nation an- glaise accueillit nos artisans fugitifs, et s'en fit un moyen de puissance. Les manufactures de toile, de glaces , de cuivre , d'airain , d'acier, de papier, de cha- peaux , si renommées chez elle jusqu'au commence- ment du ic)e siècle, n'ont pas eu d'autre origine. L'ap- plication constante de l'Angleterre au commerce, la nature de son gouvernement, sa politique, la supério- rité de sa marine , ses nombreuses colonies, l'ont placée au-dessus de tous les peuples commerçai» qui l'ont pré-

(1) L'avantage de cet acte, qu'on attribue à Ciomwel, consiste à ne permettre qu'aucun vaisseau étranger puisse apporter, en An*1 gleterre, des marchandises qui ne sont j>as du pays auquel le vaisseau appartient.

DES ANCIENS ET DES MODERNES. 35

cédée. Elle soudoie, quand il lui plaît, une partie de l'univers contre ses ennemis ; elle multiplie son crédit par l'immensité de sa dette , et jamais ses guerres n'é- branlent la fortune publique.

Lutte de la France avec V Angleterre. Système continental.

Une seule nation , un seul homme osèrent lutter contre l'Angleterre dans ces derniers tems ; on crut voir Rome et Carthage en présence : la France et Na- poléon ébranlèrent ce colosse de puissance. Les décrets de Milan et de Berlin auraient changé encore une fois la face du commerce dans l'univers , si la fortune des armes n'en eût décidé autrement : le système conti- nental n'a pas moins donué une impulsion nouvelle à l'industrie de l'Europe, et de la France en particulier. Un vaste plan de navigation intérieure se développa depuis Dantzick jusqu'à Bayonne ,et depuis Hambourg jusqu'à Trieste ; des routes, des ponts , des canaux fu- rent improvisés ; des prohibitions bien calculées favori- sèrent l'industrie nationale, et cette industrie ruina les manufactures de Manchester. Des bassins furent créés dans 35 ports maritimes ; Lyon sortit de ses ruines ; Anvers reprit son ancienne splendeur; l'agriculture fut encouragée , l'usure réprimée , le caractère de stabi- lité imprimé à toutes les institutions : telles sont les vé- ritables causes des merveilles que nous avons admirées dans les salons du Louvre. Malheureusement, l'obser- vateur y fut bien plus frappé des progrès du luxe et de l'opulence , que des arts perfectionnéspar le géniepour le besoin des peuples ; heureux encore , si , dans la dis- tribution des récompenses et dans les catalogues de la renommée, d'avides spéculateurs n'eussent usurpé une gloire qui n'appartient qu'aux artistes fabricans , et si

3*

36 NOTICE SU» LE COMMERCE

le malheur des tenis ne forçait ces derniers de livrer a vil prix leur réputation et leur gloire à des maître* ignorans I

Génie commercial (h- la France et de F^/n^lcterre.

La différence qui existe entre le génie commercial de la France et de l'Angleterre, est frappante : l'une ne peut se soutenir que par son système d'oppression en- vers les autres nations, et par de nombreuses colonies ; tandis que l'autre n'a besoin, pour se placer sur la même ligne, que des richesses de son sol , de l'intelli- gence de ses habitans, et de la protection du Gouver- nement. L'accroissement dos colonies, qui éleva la Grande-Bretagne à un si haut degré de splendeur, a toujours été funeste à la Fiance ; et quand celle-ci voudra porter le coupmortel à son industrie, à ses fi- nances et à son crédit, elle n'aura qu'à reprendre les vieilles routines et à rétablir les anciens traités de commerce.

L'Angleterre, enrichie des dépouilles de toutes les nations commerçantes du monde, occupant 1rs princi- paux points qui maîtrisent la navigation du globe, poursuit son plan de spoliation et d'envahissement , mais, si l'indépendance du Nouveau-Monde se réalise un jour, si les Etats -I nis continuent d'accroître leur jmissance, si la Russie sciasse d'être auxiliaire, on peut prédire que l'Angleterre sera mise au ban de l'u- nivers, du consentement de toutes les nations.

Puissance actuel/c de la (-raiidc- Bretagne.

Quel spectacle offre la Grande-Bretagne , depuis h

traité de Paris/ celui d'un Etat dominateur de toute

!«•, mers , dévoré de la soif des conquêtes, <"t marclian

en silence au bu t. qu'il se propose, c'est-à-dire, .au mv

DES ANCIENS ET DES MODERNES. >

nopole exclusif. Un coup-d'œil sur la carte suffit pour en juger.

Dans le nord , l'Angleterre domine d'Héligoland sur l'Allemagne , détruisant le commerce entems de guerre , et l'inondant de marchandises en tems de paix. Dans la Manche , Jersey et Guernesey sont de véritables en- trepôts pour la contrebande sur les côtes de France. Dans la Méditerranée, aucun pavillon ne peut naviguer sans sa permission ; il faut passer sous son canon, à Gi- braltar, à Malte et à Corfou. Sur les côtes septen- trionales de l'Afrique , sont les nombreux établisse- mens de la Société africaine , élevés à un haut degré de prospérité par le seul fait de l'abolition de la traite; car elle ne la défend aux autres nations que pour se l'approprier exclusivement par un commerce interlope.

Dans le golfe de Guinée , un royaume des Ashantées vient d'être découvert ; c'est un pays riche et commer- çant ; l'Angleterre y a déjà un comptoir. Sainte- Hélène est devenue un poste militaire important, et de ce point jusqu'au Cap de Bonne-Espérance, la puis- sance des Portugais et des Hollandais s'y trouve rem- placée par celle de la Grande-Bretagne. Après avoir usurpé la colonie du Cap sur ses légitimes propriétaires , elle impose des tributs aux Caffres, explore toute la Mosambique ,- possède à la fois Tristan , l'Ascension , Acuna , l'Ile-de-France et Madagascar , enveloppant ainsi l'Afrique dans toute sa circonférence.

En Asie, quarante millions d'Indiens sont ses es- claves. Une compagnie de marchands dicte des lois à \\\\ vaste empire, lui impose des rois, détrône le sou- verain de Ceylan , et observe le commerce hollandais. Dernièrement, les Moluques se sont insurgées; l'An-

38 NOTICE SUR LE COMMERCE, etc.

gleterrc était : elle se trouve partout , quand il s'agit de dominer.

La Nouvelle-Hollande, la Nouvelle-Zélande, Van- Diémen, voient prospérer des colonies anglaises qui sont les antipodes de la métropole ; il n'y a pas jusqu'à l'archipel de l'Océan pacifique cette puissance ne fasse le trafic avec des Bibles et des Missionnaires. Un jour, elle pourra commander de ce point à toute la côte nord-ouest d'Amérique, gêner à sa volonté le commerce des fourrures avec la Chine , et détruire la marine russe qui semble vouloir se développer dans ces parages. En Amérique, la station d'Halifax domine sur l'Atlantique septentrional , comme celle de la Jamaïque sur le golfe du Mexique ; les Bermudes lient ces deux stations; les trois quarts des Antilles sont en son pouvoir; elle influence le Chili, le Pérou, Buenos- Ayres; elle convoite Cuba. Elle est insatiable !

Situation maritime de la France.

La France n'est plus qu'un point imperceptible dans l'espace. En i8o5, après la paix d'Amiens, elle avait quatre-vingts vaisseaux de ligne, sans compter les fré- gates et les flotilles; avec ces forces, elle fit respecter son pavillon, et trembler l'Angleterre pour ses pro- pres foyers. Aujourd'hui, sa marine semble bornée à un petit nombre de frégates par des traités secrets ; elle conserve, en vertu de celui de Paris, deux miséra- bles comptoirs dans l'Inde, et elle les conserve à des conditions humiliantes ; elle ne possède plus que deux petits points aux Antilles, les marais pestilentiels de la Guyane , et un établissement insignifiant au Sénégal. Les frais d'administration de toutes ces colonies en absorbent les produits. Mais , nous le répétons , il n'y a

NÉCROLOGIE AMÉRICAINE. 39

de vraies richesses que celles du sol, et la France n'a pas besoin d'autre chose pour jouer un rôle dans le commerce de l'univers.

Conclusion.

L'époque n'est peut-être pas éloignée oii l'Angleterre tombera du haut degré de prospérité dont elle est si fière. Les peuples , ligués contre elle pour leurs intérêts commerciaux , demanderont compte de ses usurpa- tions, et la forceront à se replacer sous la loi com- mune. Le droit maritime est la cause de tous. La mer ne peut être cultivée ni possédée ; elle est la seule voie réellement publique, et toute prétention exclusive de la part d'une nation à la suprématie des mers , est un acte d'hostilité envers les autres. Bail.

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NÉCROLOGIE AMÉRICAINE.

Wilson, en Ecosse , auteur de Y Ornithologie amé- ricaine , en 7 vol. in~4° de 120 pages chacun , a décrit et figuré 278 espèces d'oiseaux , parmi lesquelles il s'en trouve 56 qu'il croit n'avoir été remarquées par aucun autre naturaliste. Il a parcouru plus de dix mille milles pour rechercher ces oiseaux ; il est mort , en i8i3 , âgé de 45 ans. Son ami , M. Ord , a publié sa vie dans le 7 e volume de son Ornithologie.

Robert R. Livincston naquit dans l'État de New- York , en 1746, de parens dont les ancêtres Kcos- sais (1) y avaient émigré, il y a environ un siècle et demi. Son père était juge de la Cour suprême , en 1775, et fut destitué de son emploi par le gouverneur, pour avoir défendu les droits de son pays contre les projets

(1) Le chef de la famille fut nomme' comte de Newburg, en [669.

/fo jNECHOLOGIE

de l'Angleterre. Le fils , héritant des mêmes sentiment, prit part a cette grande discussion. Comme on avait re- connu en lui une élévation d'esprit au-dessus de son âge, il fut député au congrès américain qui se réunit à Philadelphie , et fut nommé membre du comité chargé de rédiger la fameuse déclaration d'indépen- dance. S'étant acquitté de cette charge avec talent et honneur, une autre très importante lui fut réservée. Eti 1 777 , il fut envoyé à la Convention qui s'assembla h Kingston, Liât de ÏNew-York , et nommé membre du Comité, pour former la constitution. A ers le même tems, il fut appelé, par cette même Convention, à la chancellerie de cet État , et exerça cette fonction , pen- dant vingt-cinq ans. Ce fut en cette qualité qu'il reçut de Washington le serment de fidélité aux États-Unis , le 3o avril 1789, époque à laquelle ce dernier en fut élu président. Il quitta la place de chancelier , en *8oi , pour accepter une mission diplomatique en France. II resta quatre ans dans ce pays , et négocia la cession de la Louisiane. Pendant son séjour k Paris., età son retour à New-York , il aida Fulton à introduire et à établir les bateaux à vapeur.

Bien ([n'occupé pendant si long- tems de grandes affaires politiques , il aima toujours l'agriculture et les travaux champêtres , et, dans ses voyages, il recueillit dans les divers pays de L'Europe tout ce qui pouvait en- richir le sien. L'Amérique lui est redevable de remploi du gypse, comme engrais, et de l'introduction des mérinos, sur lesquels il a publié une Notice très intéres- lànte. Il présida la Société établie pour V encourage- ment des arts et de V agriculture , dans l'État deNew- Yorkt et les 3 vol. qu'elle a déjà publiés renferment plusieurs communications de lui, sur l'économie ru-

AMERICAINE. 4i

raie (i). Il fut un des principaux fondateurs de VA- cadémie des Beaux- Arts de la ville de New- York, et en fut le président jusqu'à sa mort. Cette institution a reçu de lui plusieurs statues anciennes et modernes qu'il s'était procurées en France. C'est aussi à lui qu'elle est redevable du magnifique présent que lui fit le chef de l'empire français.

Les donations suivantes serviront à donner une idée de sa bienfaisance: Il céda 5,ooo acres de terre aux habitans d'tësopus (Kingston), pour les aider à rebâtir leur ville incendiée par les Anglais; 9,° plusieurs cen- taines d'acres, quelques années avant sa mort, pouf l'entretien d'une église dans le voisinage de sa rési- dence ; une action dans un de ses bateaux à vapeur, estimée 5oo dollars , à la Société des Daines a" Al- hany. Il mourut , en i8i3 , à l'âge de 67 ans.

Benjamin Rush, en Pensylvanie, professeur cé- lèbre de médecine théorique et pratique à l'Université de Pensylvanie , et député au Congrès américain, en 1776, signa, avec les huit autres membres, la déclara- tion d'indépendance , le 4 juillet de la même année. Il écrivit, en 1788, un Mémoire intitulé Recherches sur la justice et les avantages de punir le meurtre par la peine de mort, qui contribua beaucoup à la réforma- tion du Code pénal américain. Ses ouvrages sur la phi- losophie et la médecine ont eu plusieurs éditions. L ne troisième édition de ses Recherches médicales a été publiée, en 1809 , en 4vol.in-8° ; et son dernier ouvrage sur les AJJections mentales, en 1 vol. in -8°, a paru en 1812. Il est mort en 1 S 1 4 ? vivement regretté de

(1) Le 3e vol. , publié en 181 j , contient s m éloge, par le le'vc- rtiul T. Clowes, un des conseillers de la Socu te.

41 NÉCROLOGIE

ses concitoyens. Son éloge a été publié par plusieurs professeurs des États-Unis.

Robert Fultox naquit dans le comté de Lancastre, eu Pensylvanie , vers l'an 1767. Son j>ère , qui avait émigré de Kilkenny , eu Irlande , n'étant pas riche , ne put donner à ce fils qu'une éducation assez incom- plète, et l'envoya à Philadelphie apprendre le métier de joaillier. La nature avait cependant doué ce jeune homme d'un goût très différent, celui de la peinture. Il consacra tous ses momens de loisir à cette étude favo- rite , et y réussit si bien qu'à l'âge de 17 ans, plusieurs personnes l'invitèrent à faire leurs portraits , et lui commandèrent des paysages qui excitèrent l'attention du docteur Franklin. Encouragé par ce succès, il prit la résolution d'aller à Londres, étudier cet art sous le célèbre West, natif de Philadelphie, qui lui fit l'ac- cueil le plus flatteur. Après avoir passé plusieurs années chez ce grand peintre d'histoire , il se retira dans le comté de Devonshire , en Angleterre, pour y exercer sa profession. C'est qu'il fit la connaissance du mécani- cien Rumsey,son compatriote, du duc de Bridgewater et du lord Stanliope , si avantageusement connu, dans l'administration des canaux d'Angleterre ; il prit, dans leur société, le çoùt des arts- mécaniques; et désespé- rant peut-être de jamais obtenir une grande célébrité, comme peintre, il résolut de te consacrer tout entier à cette nouvelle étude. Il eut bientôt monté plusieurs machines: une, pour filer le lin; une autre , pour faire des cordages ; et enfin, iu\e troisième, pour scier le marbre, dont la grande utilité fut reconnue par la Société d'encouragemenl des manufactures et des arts utiles d<> 1. on 'rcs , qui lui décerna une médaille. II :erta ensuite les moyens d'améliorer la navigation

AMÉRICAINE. 43

intérieure; et, tandis qu'il s'occupait de ce travail , il conçut l'idée de faire avancer les bâtimens , à l'aide d'une roue mise en mouvement par une simple pompe à feu , dont il communiqua le plan , en 1793, au comte de Stanhope (1). L'idée d'établir entre les nations une paix durable, en rendant les rades et les côtes inex- pugnables, le frappa presque en même tems ; et, pour y parvenir, il inventa une machine, nommée torpédo , contenant de la poudre à canon , qui étant mise en combustion au-dessous des vaisseaux , au moyen d'un ressort mécanique, les fait infailliblement sauter. Un brigantinde 200 tonneaux, mis à sa disposition par le gouvernement britannique , fut détruit de cette ma- nière, dans la rade de Walmar, en i8o5, en présence d'une foule de curieux. L'Angleterre, dont les marins furent effrayés d'un si épouvantable spectacle , pensant que les nations les plus faibles pourraient se servir de ces torpédos contre les plus puissantes, ne crut pas de- voir en encourager l'auteur, qui , tout occupé de leur importance et de la grande utilité des bâtimens à vapeur, fit un voyage à Paris , pour s'éclairer des lumières des ingénieurs de cette capitale , et se procurer les moyens de construire ses machines. Le panorama , qui y fut introduit , pour la première fois , par ses soins , lui rap- porta un profit considérable , et il l'employa à l'exécu- tion de ses deux grands projets. Après avoir fait di- verses expériences sur la Seine et dans le port du Havre , il s'embarqua pour les États-Unis , en 1806. Il se fixa à New- York, il fit construire, l'année sui- vante , un bâtiment du port de i5o tonneaux , ayant

(1) Voir l'introduction à l'ouvrage de b'ulton , intitulé Trcatise on Canal navigation.

i f NECROLOGIE

i 33 pieds de longueur sur 18 de largeur et 7 de pro- fondeur, qui marchait au moyen de la vapeur, par- courant 5 milles par heure. Quelle délicieuse sensation ne dut pas éprouver Fulton, en voyant , pour la pre- mière fois, ce bâtiment, tel qu'un corps plein de vie, sillonner les flots contre les efforts réunis du vent et de la marée, en présence de plusieurs milliers de specta- teurs ! Il dirigea , durant i4 ans, la construction de i3 autres, qui, à sa mort, naviguaient sur rHudson et les eaux qui baignent les Etats de New- York et de New-Jersey (1). La frégate a. vapeur, destinée à la dé- fense du port de New-York, fut aussi exécutée sous ses ordres , durant cet intervalle. Ce vaisseau a entre deux une roue à rames ; il est épais de 5 pieds sur les cotés, à l'épreuve de la bombe , portant 32 pièces de canon de 18 livres de balle, et armé de faux tranchantes et de machines pour lancer de l'eau bouillante.

Il renouvela aussi ses expériences du torpédo , qu'il proposa comme un autre moyen de défense; et le Sé- nat des États-Unis lui vota , en 1810, la somme de 5,ooo dollars pour l'aider à les continuer. Fulton se vit. en conséquence comblé d'honneurs. Il fut attaché, par l'ÀSS€niblée de New— York , a la commission établie pour former le canal entre les grands lacs et lesoauxde

riludson, et élu membre des Sociétés savantes et litté- raires de Philadelphie et de New-York, N'ayant aucun désir d'entrer dans la carrière politique, et enrichi d'ailleurs du fruit de ses Inventions-, il espérait être ai<< rivé au terme de ->r>, peines h de ses tourmens, lors-

(1) Le <li Tnirr (|u il construUU , noaund le Chancelier JLiuingt i<m, port. mi 5aC tonneaux, coûta plus de 100,000 dollars: la pense des autres varia de 40,000 à 60,000 dollari

AMÉRICAINE. /,>

qu'une affaire qui lui fut suscitée, vint encore troubler son repos. Un de ses bâtimens , faisant le trajet entre New -York et New- Jersey, fut arrêté, à la requête d'une personne qui réclamait le privilège des lettres- patentes accordées , en 1787 , à M. Fitch , pour établir de semblables bâtimens sur les eaux de cet État. Celte circonstance donna lieu à un grand procès, dans le- quel Fulton fut forcé de comparaître pour constater ses droits; et les menées de ses rivaux furent déjouées par les raisonnemens et l'éloquence de M. Emmet, son avocat. Cette affaire ne laissa cependant pas que de lui causer un vif chagrin. Exposé à un froid humide, en traversant l'Hudson , alors couvert de glaçons, il fut attaqué d'une maladie inflammatoire, dont il mourut, en i8i5 , à l'âge de 48 ans.

Fitch, qui avait obtenu la patente en question , n'a- vait pas réussi à établir son bâtiment à vapeur, et le tems durant lequel il devait en jouir, était expiré de- puis bien des années. Pour humilier Fulton, on s'ef- força de prouver qu'il n'était pas l'inventeur des bâti- mens à vapeur ; que , dès l'année 1787 , Jonathan Hull les avait fait connaître en Angleterre , qu'ils avaient été introduits en France , en 1781 , par l'abbé Arnal, et dans les États-Unis , en 1 784 , par Rumsey , et dernière- ment par Fitch (1). Fulton ne contesta jamais les droits de ceux-ci à la théorie de l'invention; mais il récla-

(1) On a même trouvé une description, assez exacte , d'un ba- teau à vapeur dans l'Enéide de Virgile, en réunissant les quatre vers suivans :

Ingentemque Gyas ingenli mole Chimœram. ( AEn. , V, 118.) Urbis opus ( cœcis) flammisque arniata Chimœra. ( VI, u88. ) EJf'ugit unie alios , primusque ehiùilur undis , (V, 1 5i. ) Turbam interjrcmitumque. ( Idem.,*

46 NÉCROLOGIE

mait ce qui n'appartenait qu'à lui seul , le mérite de la

pratique (i).

Fulton s'était marié, à son retour à New -York, avec une nièce du chancelier Livingston, et il a laissé, en mourant, quatre enfans.

Sa vie vient de paraître sous le titre suivant : « Vie de Robert Fulton, par son ami Cadwaller D. Colden, lue devant la Société littéraire et philosophique de New- York; contenant des détails sur l'invention, les pro- grès et l'établissement des bateaux à vapeur ; sur les améliorations introduites dans leur construction, dans la navigation des canaux et autres objets d'utilité publique. » In-8° , 371 pag. , New-York ; avec son portrait peint par mademoiselle Emmet.

Le docteur Ramsay, fils d'un fermier respectable d'Irlande , qui résidait dans le comté de Laneastre , en Pensylvanie , alla s'établira Charleston , vers l'an 1773, après avoir étudié la médecine au collège de Phila- delphie. Fortement attaché à la cause de la révolution, il prononça le premier discours sur l'indépendance amé- ricaine , dans lequel il montre les avantages de la forme du gouvernement républicain. Il fut ensuite élu membre de la Législature de l'Etat, et du Conseil privé. Arrêté , le 1 7 août 1 780 , avec plusieurs autres citoyens , qui étaient prisonniers sur parole , il fut envoyé à Saint- Augustin , et détenu à bord d'un vaisseau pen- d.nil plus d'ttD au. 11 fut nommé, en 1782, membre

(1) Ayant de faire l'expérience dn bateau à vapeur sur la Semé,

par Fulton, on en avait essayé OU sur la Tamise , en i«Soi , qui avançait à raison de trois milles à L'heure; mais, la première cx- périence heureuse, qui fut faite en Europe, eut lieu sur le Clyde, en Ecosse, en t8ia , cinq ans après qu'il en eut établi trois sui l'Hudson

AMÉRICAINE. 47

du Congrès continental. L'Histoire de la Révolution de la Caroline du sud, qu'il publia, en 1^85 , lui mérita le titre à' Historien des Etats-Unis. Il mit au jour, en 1790 , une T^ie de TVashington , et , en 1808 , Y Histoire de la Caroline du sud, 1 vol in-8°. Ayant eu le mal- heur de perdre, en 181 1 , une compagne aimable et recommandable par ses talens littéraires , il fit paraître , peu de tems après sa mort, des Mémoires sur sa vie , en un petit volume. Il publia depuis : un Discours sur l'acquisition de la Louisiane ; 20 une Revue des amé- liorations, des progrès et de V état de la Médecine dans le 18e siècle ; une Dissertation sur les moyens de rendre salubre la ville de Charleston ; une Carte bio- graphique, dressée sur un plan nouveau , pour faciliter l'étude de l'histoire ; Y Eloge du docteur Rush ; et une Histoire abrégée de l'Eglise indépendante ou con- grégationaliste de Charleston. Il avait rassemblé, avant sa mort , des matériaux pour la vie du général André Jackson; et , depuis quarante ans , il travaillait à une Description historique du monde , depuis V époque la plus reculée , jusqu'au içf siècle; contenant des dé- tails particuliers sur l'état de la société , de la littéra- ture , de la religion et de la forme du gouvernement en Amérique (1). Cet auteur distingué et patriote périt de la main d'un maniaque, qui, furieux d'avoir été en- fermé , par suite d'un rapport que le docteur Ramsay avait fait sur son état, lui tira un coup de pistolet

(1) On a publie à Philadelphie , en i8ifi, une partie de cet ou- vrage , sous le titre de History ofthe (j nited States from their jîrst Seulement as English Colonies , in îGo1; , to the year 1808 , or the 33 d. of their Sovereignty and independen.ee, etc., con- tinued to the treaty of Client by S. S. Smith* 1). D. and other Uterary gentlemen, 3 vol. i/<-8°.

48 NÉCROLOGIE

dans le dos, en plein jour , clans une des rues de Char- leston, le 6 mai \Sir).

Datlas émigra , dans son enfance , d'une des îles des Indes occidentales, et se rendit à Philadelphie, on ses talensetses principes politiques lui assignèrent bientôt le premier rang parmi les avocats. 1] était, depuis pen, secrétaire de la Trésorerie, lorsqu'il mourut , en 1818. Il est éditeur d'une Collection des Lois de la Pensyl- vànie, en /[ vol. , publiée en 1801 , et des Causes jugées dans la Cour de Pensylvanie et dans celle des Ktats- JJnis , séant à Philadelphie , en \ vol. , 1806.

Dallas est auteur de la brochure intitulée Exposé des causes et du caractère de la dernière gtici re avec la Grande-Bretagne , oui fut écrite pour réveiller lessen- timens patriotiques et l'énergie du peuple américain , dans la campagne de 181Ô; mais la paix de Gand en suspendit la publication , qui n'eut lieu qu'après cet événement. Klle contient , sous la forme d'un appeiau public, une analyse des pièces officielles et diploma- tiques, concernant la grande lutte entre les deux puis- sances ; et le public s'en montra si avide, qu'en moins de si* mois, elle eut î i éditions, et fut insérée par ex- traits dans plus de 3oo journaux.

Benjamin Smith Bartoîc, en 1766, était fils d'un ministre de l'église épiscopale de la ville de l.ancastre , en l'ensylvanie ; sa mère était sœur du célèbre astro- nome Rittenhouse. Se destinant à la profession de mé- decin, il alla étudier à Edimbourg, oii une disserta- tion qu'il publia sur les propriétés de la jusquiame noire (hjrosciamus nieert £».), lui valut un prix d'encou- ement (1). Il crut avoir à se plaindra de la manière

f \) Ce prix était un exemplaire d'une édition SUpeita des ou-

AMÉRICAINE. 49

dont il fut reçu par deux des professeurs auxquels il avait été recommandé; et comme il était naturelle- ment fier , il ne put se décider à solliciter un dip'ôme de cette Université ; mais il en prit un à celle de Got- tingue , et retourna à Philadelphie , oii il exerça sa profession, et se vit successivement combler , à un âge encore peu avancé , de tous les honneurs littéraires. En 1789, il fut reçu membre de la Société philoso- phique de Philadelphie , et nommé professeur d'his- toire naturelle et de botanique au Collège de cette ville , bien qu'il n'eût alors que 1^ ans. Ce fut lui qui , le premier , enseigna publiquement cette partie des sciences. Six ans après , il fut appelé à professer la matière médicale , et attaché, en 1798, comme méde- cin, à l'hôpital de Pensylvanie. Il a depuis succédé au docteur Rush , en qualité de professeur des Instituts de la médecine. En 1802, il fut nommé l'un des trois vice-présidens de la Société philosophique de Phila- delphie , et en 1809, président de la Société médicale de cette ville.

Ayant éprouvé , dans sa jeunesse , des attaques de goutte , et s'étant ressenti, à un âge plus avancé, des douleurs de Vhœmoptisisy il crut qu'un voyage sur mer et le changement de climat seraient favorables à sa santé : il s'embarqua donc pour l'Europe , parcourut la France et l'Angleterre, mais sans en éprouver le

vrages du célèbre Harvey, sur lequel le professeur Duncan écrivit l'inscription suivante : Hanc ingenii mercedem œquojure décrétant viro generoso Jienjamini Smith Barton, Pensylt'anirnsi ; proptcr œgregiam disse rlationem de Htosciamo nicro, publiée tradendam curabat sodalitas Edinensis fllinrum /Esculapii Jesto solemni in Harveii honorent instituto , pridiè idus aprilis , 1787. Andréas Duncan .

TOME Vf. 4

5o NÉCROLOGIE

moindre soulagement. Attaqué ùeV hydrothorax , à la suite de ce long et pénible voyage, il mourut, en 1816, peu après son retour à Philadelphie, dans la 5oe année de son âge , laissant un fils et une fille.

Oulre un grand nombre de dissertations sur difle- rens sujets d'histoire naturelle , il a publié les ouvrages suivans : Collections pour un essai sur la matière mé- dicale, des États-Unis , 49 p- in-8° ,1798, dont il parut une troisième édition en 181 o ; des Fragmens de l'histoire naturelle de la Pensylvanie , (\i p. in-fol. , 1-99; Nouveaux aperçus sur V origine des tribus et des nations de V Amérique , i65 p. in-8°, 1798 ; Élé- mens de botanique , ou Esquisses de l'histoire naturelle des végétaux , ornés de 3o fig. , 2 vol. in -8°, i8o3. Le premier volume de la deuxième édition a été publié en 1812 , et le deuxième en 181 4 ; la première partie d'une Flora Virginica.

Le docteur Barton encouragea de tous ses efforts les recherches botaniques , dans un teins cette étude (Hait si peu considérée aux États-Unis, qu'il se voyait forcé de cacher ses plantes en revenant à la ville , de crainte de perdre ses cliens. Il eut la satisfaction de voir, avant sa mort, son cours suivi par plusieurs cen- taines d'élèves qui s'adonnaient à cette étude. Ce fut lui qui engagea les botanistes MM. Pursh (1) et Nut- kall v»), à visiter les montagnes de la Virginie et de la

(1) Son ouvrage fut publie l\ Londres, on 1814, en 2 vol. in-8° , avec if\ gravures, sous le titre de blara Amcricœ septentrionalis , or a systematic arrangement and Description nfthe plants oj Dforth

.■linciiiui , etc.

(1) Il a publié, en 1818, en 2 vol. in-ia, à Philadelphie The gonera of NortJi American Plants and a catalogue of thé tpecies , to the year 1817.

AMÉRICAINE. 5i

Caroline, et les parties de la contrée située à l'ouest des monts Alleghany.

Caspar WiSTàR, né, en 1761 , de parerts allemands, destiné à la profession de la médecine, commença ses études au collège de Philadelphie , et les continua à celui d'Edimbourg, oh il fut reçu docteur, en 1786. De retour à Philadelphie, il obtint la chaire de pro- fesseur de chimie au collège de cette ville , et ensuite celle de professeur d'anatomie. Quelques années après, il succéda au docteur Rush , en qualité de président de la Société pour V abolition de l'esclavage , et fut créé en même tems un des censeurs du collège des médecins. Le plusgrand honneur littérairelui était encore réservé. M. Jefferson ayant refusé la présidence de la Société philosophique de Philadelphie , à laquelle il était appelé pour la seconde fois , il fut élevé à ce poste honorable , qui avait été occupé par cet homme illustre , par Fran- klin , et par Rittenhouse.

Wistar a publié plusieurs Mémoires dans les Actes du collège des médecins de Philadelphie et dans ceux de la Société historique de la même ville; et, en 1814 , un Traité d'anatomie, en 2 vol. in -8°, pour l'usage des élèves de sa classe. D'après les conseils de M. Corréa de Serra, il allait se livrer à un travail sur l'anatomie comparée des animaux des Etats-Unis ; et déjà il avait réuni un grand nombre de matériaux, lorsqu'une fièvre maligne l'emporta, en 1818, dans la 57e année de son âge.

Jamais homme, peut-être, dans la même situation de la vie, n'a été plus regretté. Membre de la secte des amis ou quakers, il pratiquait les vertus les plus utiles. Sa générosité était sans bornes; son hospitalité rappelait celle des anciens patriarches, et il possédait

4*

5u NOTICE BIOGRAPHIQUE

la rare modération qui honore le sage. Il se plaisait â répéter cette maxime : Oublions les torts qu'on nous a faits, mais jamais les services que nous avons reçus. Telle était sa vénération pour la Bible , qu'il la portait toujours avec lui en voyageant. Plusieurs Français qui vivent encore , peuvent attester combien ils ont été charmés de la société et de l'hospitalité de cet excel- lent homme (i).

Les États ont perdu, depuis quelques années, plu- sieurs autres hommes distingués dont nous aurons l'oc- casion de parler. Warden.

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NOTICE BIOGRAPHIQUE

Sur KOTZEBUE.

Auguste de Kotzebue naquit à Weimar, le 3o mai 1761. Sa mère, devenue veuve peu d'années après son mariage, se consacra toute entière à l'éducation de ses enfans. Elle possédait les qualités nécessaires pour cette tâche difficile , par la variété de ses connaissances et par sa tendresse maternelle. Vive autant qu'éclairée , elle ne fut pas toujours heureuse dans le choix des maîtres de son fils. Néanmoins il fit , sous leur direction , quelques progrès dans la partie mécanique de l'éducation; sa mère seule lui apprit à sentir et à penser.

Le premier ouvrage qui fixa l'attention du jeune Kotzebue fut un recueil de contes oii se trouvait l'his- toire de Romeo et Juliette. Il en fut si profondément touché , que l'impression en est restée ineffaçable dans

(1) L'éloge de Wistar a été publié par le docteur Hosack de NtU -York , et par d'autres professeurs.

SUR KOTZEBUE. 53

,sa mémoire jusqu'à ses derniers jours. Don Qui- chote devint ensuite pour son imagination une source de délices; mais le roman populaire de Robinson Cru- soë paraît avoir été plus conforme encore à ses goûts. A peine avait-il six ans , qu'il s'essayait à écrire des vers, et bientôt après il composa un petit dialogue dramatique. Sans doute , ces productions précoces ne pouvaient avoir qu'un faible mérite; aussi ne croit-on devoir les rappeler que pour faire entrevoir la tendance d'esprit de cet auteur fécond , à l'aurore de son dévelop- pement. Mais , son penchant pour la poésie dramatique se manifesta encore davantage, lorsqu'il vit, pour la première fois , une représentation théâtrale. La pièce était la Mort d'Adam, par Klopstock. Elle éveilla, dans Kotzebue , une multitude de sensations qu'il n'avait jamais éprouvées; et, dès ce moment, sa des- tination fut , pour ainsi dire , fixée.

Le précepteur, sous la tutelle duquel il était alors placé, avait une meilleure méthode pour former le goût de ses élèves , que de leur faire écrire des vers la- tins : il leur faisait faire des compositions allemandes ; et tous ceux qui en avaient fait une qu'il jugeait digne d'être connue, montaient en chaire pour la lire. Ce fut dans l'une de ces occasions que Kotzebue obtint des applaudissemens unanimes pour une char- mante ballade, qui fut suivie de plusieurs essais du même genre, tous remarquables par l'esprit et l'élé- gance, mais qui manquaient d'originalité, d'après l'a- veu même de l'auteur. Les premières productions d'un génie naissant ne consistent guère qu'en imitations. Le célèbre Goethe, ancien ami de la famille du jeune Kotzebue, fut frappé de son intelligence, et eut pour lui une bienveillance marquée. Rien ne pouvait être plus

54 NOTICE BIOGRAPHIQUE

avantageux pour ce jeune écrivain , que de soumettre ses premières productions au jugement d'un littérateur aussi accompli que l'auteur de Werther, et de recevoir de bonne heure ses utiles conseils, qui ont eu certaine- ment la plus grande influence sur toute sa vie littéraire.

A l'âge de seize ans , Kotzebuë fut envoyé au collège de Jéna ; il y fit des progrès rapides , particulièrement '. nfi la langue française: ce qui est d'autant moins surprenant, que son goût semble avoir toujours été plus en rapport avec les auteurs français qu'avec ceux de son propre pays. De Jéna , il se rendit à Duisbourg, ou il organisa une compagnie de jeunes amateurs dramatiques , et obtint des religieux minimes la per- mission de représenter une traduction des Rivaux, de Shéridan , dans le cloître de leur couvent. Dans le même teins , sa plume ne restait pas oisive. Il écrivit un petit drame, intitulé l'Anneau , et un roman dans le genre de Werther, pour lequel cependant il ne trou- vait pas d'éditeur. En 1779, il retourna à Jéna , et s'ap- pliqua avec ardeur à l'étude des lois ; mais, ses heures de loisir n'en furent pas moins consacrées au théâtre. 11 écrivit alors une tragédie, intitulée Charlotte Franc , qui fut représentée sans beaucoup de succès; bientôt après , une comédie, intitulée les Femmes à la mode , eut un meilleur sort. A peine âgé de dix-linit ans , étant reçu membre de la Société littéraire de Jéna , il lut une dissertation justificative de l'apostasie de l'empereur Julien.

Vers la fin de l'année 1781 , il partit pour IVters- bourg, en qualité de secrétaire particulier du géné- ral Bauer; là, il écrivit une tragédie ; intitulée Démé*> tritlSj czar Je Moscou , que la police voulut supprimer, parce que Démétrius n'y était point représenté comme

SUR KOTZr-BUE. 55

un imposteur, quoiqu'un ukase de Pierre-le-Grand l'eût déclaré tel. Cependant, l'impératrice Catherine paraît n'avoir pas fait grande attention à cet incident. En 1782, il épousa une dame d'une ancienne no- blesse russe, et fut nommé président du gouvernement civil de Reval: comme, à cette époque, le rang civil était classé , en Russie , d'après les grades militaires , il reçut celui de lieutenant-colonel. Vers la fin de l'année suivante, il visita Keikel , il écrivit les deux pre- miers de ses drames, qui ont le mérite de l'originalité : VHermite de Fermai teira et Adélaïde de JValjingen. De retour à sa présidence, il établit un théâtre parti- culier , pour l'ouverture duquel il composa une comé- die intitulée Chaque fou a sa marotte.

En 1785, il fit un voyage dans quelques parties de l'Allemagne , et commença l'histoire de Henri-le-Lion, duc de Brunswick , qu'il n'a pas achevée.

En 1787 , il fut attaqué d'une maladie douloureuse ; et c'est au milieu de ses souffrances qu'il a écrit les deux pièces qui peut-être ont contribué le plus à sa réputation ; les Indiens en Angleterre, et Misanthro- pie et Repentir. Pendant cette indisposition , ses facul- tés intellectuelles semblaient acquérir une nouvelle énergie : les plus belles productions de l'esprit ont paru être quelquefois le résultat d'infirmités corpo- relles.

En 1789, Kotzebuë publia la Cierge du soleil, le Fils naturel, et quelques autres pièces. Ayant obtenu un congé , à cause de sa mauvaise santé , il passa quelque tems , en 1790, aux eaux de Pyrmont, etretourna en- suite à Weimar , ou il fit paraître quelques diatribes ambres dirigées contre le célèbre Zimmermann. II ne s'est jamais pardonné , depuis, l'amertume de ses çr'\-

bb NOTICE BIOGRAPHIQUE

tiques , dans cette circonstance. Kotzebuë était alors au faite de sa gloire littéraire ; ses drames étaient devenus populaires dans toute l'Allemagne , et chaque nouvelle production de sa muse était reçue avec enthousiasme. Elles se succédaient en si grand nombre , qu'il serait long et fastidieux d'en retracer ici la nomenclature.

Ayanteu le malheur de perdre son épouse , Kotzebuë se retira de Weimar à Paris, dans l'espérance que le spectacle des grands mouvemens de cette ville agitée par la révolution , dissiperait ses chagrins do- mestiques. Il y resta jusqu'en 179^ ; puis il retourna en Russie, il trouva le gouvernement si peu analogue à ses opinions, qu'il donna sa démission. L'année d'a- près , il accepta la place de surintendant du théâtre impérial de Vienne; mais il s'en dégoûta bientôt. En 1800, il revint de nouveau en Russie; et à peine avait-il passé les frontières , qu'il fut arrêté par ordre spécial de l'empereur Paul 1er, et conduit à Kurgan , en Sibérie. Les détails de cet exil sont connus par une relation romanesque intitulée : L'année la plus remar- quable de ma vie. Par l'entremise de ses amis , la colère de Paul fut apaisée ; ce monarque, après avoir rappelé Kotzebuë à Pétersbourg , le combla des plus grandes marques de faveur. Il lui fit présent d'un beau domaine de la couronne, situé en Livonie , lui donna la direction du théâtre allemand à Pétersbourg, et lui conféra le titre de conseiller aulique.

Lorsqu'Alexandre monta sur le trône , Kotzebuë quitta de nouveau la Russie, pour faire un voyage en France, en Italie et en Allemagne. Il résolut de se fixer à Berlin , oii il entreprit , avec M. Merckel , la rédac- tion d'un journal littéraire, qui est encore continué aujourd'hui sous le titre du Franc- Parleur , et qui ,

SUR KOTZEBUË. 57

dans l'origine , avait surtout pour objet d'attaquer Goethe et ses adhërens, Guillaume et Frédéric Schlegel. En 1806, ilse rendit à Koenisberg , dans l'intention d'écrire l'histoire delà Prusse, pour laquelle les archives de cette ville renfermaient des documens précieux. L'ouvrage parut à Riga, en quatre volumes. Ce n'est certainement pas un chef-d'œuvre ; mais les extraits des documens originaux qu'il renferme , le rendent impor- tant. Retiré ensuite dans ses terres , en Estonie _, on dit qu'il contribua à la rédaction des papiers diplomatiques que la Russie fit publier en 181 1 et 1812. L'année sui- vante, l'empereur Alexandre lui conféra la place de son consul général à Koenisberg; et, en 1816, il le nomma l'un de ses conseillers d'État. A cette époque , il composa son Histoire de l'Empire germanique , ou- vrage que l'on dit être écrit avec beaucoup de partia- lité. En 1817, il fit son dernier voyage en Allemagne, particulièrement chargé, à ce que l'on prétend, de faire des observations sur les productions littéraires et sur l'esprit public de ce pays , et d'en envoyer réguliè- rement son rapport à Pétersbourg. Le fait certain , du moins , est que M. de Kotzebuë fonda , sous son nom, une gazette hebdomadaire à Weimar , dans laquelle il rendait compte des nouveautés littéraires et attaquait sans mesure les idées libérales, les principes j)olitiques qui tendent à l'établissement d'une représentation na- tionale , et les libertés et prérogatives des Universités, dont s'enorgueillissent les Allemands, qui les considè- rent comme l'un des premiers élémens de leur gloire et de leur richesse nationales. Kotzebuë devint par-là l'objet delà haine presque générale , mais surtout du ressentiment des étudians. Bientôt, il trouva qu'il ne serait pas prudent de rester plus long-tems en Allema-

58 JNOTICE BIOGRAPHIQUE SUR KOTZEBUË.

gne, et il fit des préparatifs pour retourner en Russie. S'étant dirigé surManheim, il y fut assassiné, le 21 mars 1819, par un étudiant nommé Henri-Rodolphe Sand. Les détails de sa fin tragique ont été connus par les journaux. Son assassin vit encore, et l'on continue d'instruire son jugement.

Kotzebuë n'est certainement pas compté parmi les litté- rateurs allemands de la première classe ; mais peu d'en- tre eux ont eu , de leur vivant , plus de célébrité que lui ; peu d'auteurs ont travaillé avec plus de facilité , ou pro- duit un plus grand nombre d'ouvrages ; peu d'Allemands entécrit leur langue avec plus de pureté et d'élégance. Il possédait, au suprême degré , l'art de s'emparer des sentimeus de ses lecteurs, et de leur faire éprouver , à son gré, toutes les émotions de l'ame. Son imagination était aussi féconde que les tableaux qu'elle traçait étaient vrais et animés, quoiqu'on y trouve rarement des pensées profondes. La plupart de ses productions sont des ouvrages dramatiques, et les pièces qu'il a composées se montent à plus de deux cents.

Quant à la vie domestique de Kotzebuë , elle était, sons tous les rapports, exemplaire; car les ennemis même les plus acharnés de cette victime du fanatisme politique, ne peuvent nier qu'il ne fût bon père, bon époux et bon fils. lia été marié trois fois, et a laissé douze enfans, dont le troisième, Otton , de retour <l'un voyage autour du monde avec Krusensters , était <*n route pour embrasser son père, au moment de la funeste catastrophe qui termina ses jours. TTn autre fils , Maurice , vient de donner une relation de l'ambas- sade russe en Perse, à laquelle il était attaché.

ITexriciis.

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II. ANALYSES D'OUVRAGES.

SCIENCES PHYSIQUES.

Histoire naturelle, générale et particulière des

MOLLLSQUES TERRESTRES ET FLUVIÀTILES, tant des

espèces que Von trouve aujourd'hui vivantes , que des dépouilles de celles qui n existent plus ; classés diaprés les caractères essentiels que présentent les animaux et leurs coquilles ,• par feu M. Dau- debard de Férussac , colonel d artillerie , etc. ? et M. DàudebArd de Férussac fils, officier su- périeur au corps royal d'état-major , membre de la Légion dhomieur , ex-sous-préfet y membre ou associé d'un grand nombre de Sociétés sa- vantes, etc. (i).

Chaque jour offre une nouvelle occasion de recon- naître les immenses progrès que les sciences et les arts ont faits en France, iffrpuis trente ans, au milieu des orages politiques et des guerres les plus animées.

En effet, dans cette courte période, nous avons vu les mathématiques transcendantes prendre l'essor le plus élevé, et entraîner, dans leur marche rapide, la physique et la chimie; nous avons vu ces deux bran- ches des connaissances humaines , se lier intimement ,

(i) Livraisons I à VI. In-folio, papier vélin, fig. coloriées. Prix, 3o fr. la livraison ; et in-4°, hg- en noir : prix, i5 fr. Im pi imeric de Didot aîné. Chaque livraison renferme six planches A Paris, chez Arthus-Bertrand , libraire-édiftut . rue Hautefeuille, 2j , et chez les principaux libraires de France et de l'étranger

60 SCIENCES PHYSIQUES.

s'éclairer, se soutenir, et arriver à un degré de perfec- tion que l'on croirait le dernier, si les hommes de gé- nie auxquels il est , avaient cessé d'exister. Nous avons vu nos manufactures prospérer sous de si heu- reuses influences, et lutter avec succès contre les cala- mités des tems ; nous avons vu , enfin , les sciences naturelles étendre leur domaine dans toutes les di- rections , à un point tel , qu'il n'est plus donné à une seule imagination d'en embrasser l'ensemble.

Nous nous garderons de détailler ici les conquêtes de ces dernières; cette tâche difficile venant d'être di- gnement remplie par l'illustre continuateur des œuvres de BufFon (i). Nous nous bornerons à faire observer que toutes, néanmoins, n'ont pas marché de front , et que, si plusieurs d'entre elles, comme la géologie et l'anatomie comparée, ont fait des pas de géant, il en est aussi quelques-unes qui sont un peu restées en arrière.

Parmi celles-ci, on doit remarquer principalement la conchyliologie, ou l'histoire naturelle des coquil- lages et des animaux qui les habitent; et l'on peut attribuer la lenteur de ses progi^s à la difficulté qu'on éprouve pour se procurer ces animaux, dans un état de conservation tel qu'on puisse bien étudier leurs or- ganes. Aussi, jusqu'à ces derniers tems , se bornait-on à recueillir leurs têts solides, et négligeait-on tout-à- fait l'observation de leur propre structure.

(t) Nous renvoyons à l'ouvrage intitule Vue générale des pro- grès tic plusieurs branches des sciences naturelles , depuis le milieu du dernier siècle ; par M. de Lacépèdc, membre de l'Institut, etc., et à L'extrait qui en a été publie dans la llevue Encyclopédique , cahier de juillet 1819.

SCIENCES PHYSIQUES. 61

C'est particulièrement en France que s'est opère le changement de direction dans les études , qui a contri- bué le plus efficacement à faire de la conchyliologie une partie intéressante de l'histoire naturelle.

Guettard, Daubenton , Geoffroy et surtout Adanson ont fait remarquer, les premiers, que si les coquillages sont dignes de quelque attention, les mollusques qui les produisent méritent infiniment plus de fixer les regards de l'observateur philosophe. Bruguière , Dra- parnaud et M. Cuvier ont suivi cette idée , et c'est à eux que Ton doit les travaux les plus complets sur l'or- ganisation des mollusques , qui aient été publiés dans notre patrie (i).

Les naturalistes nomenclateurs ont pris pour base de la classification de ces animaux, tantôt l'observation du têt seulement , tantôt celle des animaux , indépen- damment de ce même têt; mais , dans l'état de la science , ces deux méthodes sont également vicieuses : la première , en ce que les parties qu'elle considère n'ont que des rapports de formes très peu marqués avec la nature des mollusques ; la seconde, en ce que l'é- tude de ces mêmes animaux est encore trop peu avancée , pour qu'on puisse se faire une idée de toutes les modifications d'organes qu'on peut observer entre eux.

On doit à feu M. de Férussac, le père, d'avoir conçu , dans un petit opuscule intitulé Essai d'une, méthode conchyliologique appliquée aux mollusques terrestres etjluviatiles, l'heureuse idée de joindre ces deux modes de classification , pour en composer un mixte , qui a l'avantage de faire connaître, en même tems , l'animal

(i) Muller et Poli soat particulièrement les savans étrangers qui se sont livrés à ce genre de recherches avec le plus de succès

Ga SCIENCES PHYSIQUES,

et sa coquille. C'est lui qui a indiqué , le premier, des familles naturelles , dans cette partie de la zoologie ; résultats de ses observations , pendant le long exil au- quel il fut condamné , à l'époque de nos tourmentes révolutionnaires.

Son fils, le principal auteur de l'ouvrage que nous annonçons, fut initié par lui dans une science pour laquelle son goût avait devancé son retour, et il l'asso- cia , quoique bien jeune encore , à ses recherches et à ses travaux. A peine âgé de dix-huit ans , il le chargea de publier une seconde édition de son ouvrage , et cette édition obtint le suffrage de l'Institut. M. de Férussac, alors vélite, fut particulièrement loué de ce que la carrière qu'il embrassait ne l'empêchait point de se li- vrera la culture des sciences ; tandis quêtant d'autres, qui se trouveraient placés dans la même situation , se croiraient autorisés à négliger même les premiers éle— mens de l'instruction.

Bientôt après , transporté, par les devoirs de son état , d'une extrémité de l'Europe à l'autre , montant succes- sivement de grade en grade , à la suite des diverses ba- tailles qui ont illustré nos armées, il ne profita des loisirs des camps , et de son séjour dans les villes , que pour se livrer avec plus de cousl.iucc a sCs ri mit > favo- rites. 11 n'eut qu'à se louer de l'urbanité et de la géné- rosité des savaus Aes vastes contrées les vicissitudes du sort et les hasards de la guerre portèrent ses pas ; et il put visiter à loisir les collections publique* ou par- ticulières de l'Allemagne , delà Prusse, de la Pologne, de l'Autriche, de l'Italie et de l'Kspagne. (.'est ainsi qu'il parvint à augmenter le nombre des matériaux du grand ouvrage dont ]\1. de l*Vi 'ussad , son père , avait » OUÇU le plan , et (ju'ils devaient publier ensemble.

SCIEJNCES PHYSIQUES. 63

A son retour, il composa divers ouvrages, et no- tamment des Mémoires sur la géologie des terrains d'eau douce , caractérises par les coquillages fossiles que leurs couches renferment. Ces Mémoires furent accueillis par l'Institut , comme une preuve que les en- couragemens que ce corps célèbre avait précédemment accordés à leur auteur, avaient fructifié (1).

Invalide à vingt -cinq ans, M. de Férussac revint dans sa patrie, et fut nommé sous -préfet dans un de nos départemens frontières. Rentré depuis dans la car- rière militaire, il profite du calme de la paix pour pu- blier enfin le résultat de ses nombreux travaux et de ses pénibles recherches.

Son ouvrage , que nous annonçons , tout vaste qu'il est, ne nous offre cependant que l'histoire des coquil- lages terrestres et fluviatiles; mais le nombre des ma- tériaux qui doivent lui servir de bases est tel , que son cadre sera parfaitement rempli : c'est, en effet, ce qu'il est facile de reconnaître, lorsqu'on étudie le plan que l'auteur s'est proposé de suivre, et dont la distri- bution nous a paru très méthodique.

Dans la première partie, ou l'introduction (non en- core imprimée) , M. de Férussac doit donner : une Terminologie complète, critique et comparée, des co- quillages fluviatiles et terrestres , ainsi que des divers organes qu'on remarque dans les mollusques qui les produisent ; une Histoire de la science pour les mol-

(i) Le Coup-ci œil sur Y Andalousie , et le Journal du siège de Sarragosse, que M. de Fe'russac fit paraître dans le même tems , de'montrent suffisamment que l'étude de Tlustoire naturelle ne lui faisait pas oublier les devoirs de son état, et que l'Espagne , cette terre classique, savait aussi exciter en lui plus d'un genre d'in- te'rêt-

64 SCIENCES PHYSIQUES,

lusqnes en général, depuis les anciens jusqu'à nous, avec un exposé des diverses méthodes de classification qui ont été successivement proposées , et une applica- tion de ces développeniens aux mollusques terrestres et fluviatiles ; une Philosophie de la science , à laquelle se rattachent des considérations sur l'importance de ses progrès, et sur ses rapports avec les autres parties de l'histoire naturelle, notamment avec la géologie: des détails sur l'organisation des mollusques en gé- néral, et des mollusques fluviatiles et terrestres, en particulier; des considérations générales sur les dé- bris fossiles des mollusques, et sur les secours im- menses que l'observation de ces débris prête à la géo- logie, pour la distinction des dernières couches de la terre, avec une application spéciale de ces considéra- tions aux terrains appelés de formation d'eau douce , parce que les fossiles qu'ils contiennent sont, pour la plupart, des débris de coquillages fluviatiles; une instruction pour la recherche, la préparation, l'envoi et l'arrangement des mollusques et de leurs têts; 70 un exposé critique et comparatif de la méthode de classi- fication qu'il adopte.

La seconde partie, celle dont l'exécution est com- mencée dans les six fascicules que nous annonçons . comprend l'histoire particulière de loules les divisions., ordres, familles, genres et sous-genres , c'est-à-dire, l'énoncé de tous les caractères anatomiques, physiolo- giques ou systématiques qui les distinguent de leurs voisins ; le tableau des mœurs des espèces compi dans chacune de ces coupures ; L'indication des régions qu'elles habitent de préférence , etc.

Les tables de concordance , pour la synonymie , for-* nieront la troisième partie.

SCIENCES PHYSIQUES. 65

Jusqu'à ce jour , il n'a été publié qu'une portion de la seconde ; celle qui comprend les descriptions des animaux de la famille des limaces , dépendante du sous-ordre des géophiles , fondé par l'auteur, dans l'ordre des mollusques pulmonés sans opercule. C'est la seule dont nous puissions entreprendre ici l'examen.

M. de Férussac donne d'abord la synonymie vul- gaire et scientifique des mollusques de cette famille , considérées dans leur ensemble; ensuite il décrit leur forme générale ; il passe en revue les auteurs qui en ont traité plus particulièrement , depuis les Grecs jus- qu'à ces derniers tems ; il se livre à des considérations générales sur l'organisation et les facultés des limaces ; il explique leur mode de locomotion; il fait connaître les organes qui sécrètent le mucus abondant qui enduit le corps de ces animaux , et sans lequel ils ne pour- raient vivre ; il rapporte tous les faits intéressans qui ont été recueillis sur leurs habitudes naturelles ; il ex- pose les dommages que les agriculteurs leur repro- chent , et il fait connaître les moyens employés pour les détruire. Enfin, pour compléter leur histoire , il fait une énumération rapide de tous les préjugés po- pulaires à leur égard , et, entre autres , de ceux qui tendent à faire considérer quelques-unes de leurs parties comme des remèdes efficaces contre certaines maladies , soit des hommes, soit des animaux.

Passant ensuite à la description des genres qui com- posent la famille des limaces , il en admet huit , savoir : limacelle , d'après M. de Blainville ; arion et limas , caractérisés par lui: parmacelle , d'après M. Cuvier; onchidie , d'après Buchanan ; véronicelle , d'après M. Cuvier ; pleclroplwre , fondé par lui ; et testacelle , d'après M. Cuvier.

Dans la description particulière de chaque .g'enre , de tome vi. 5

(J6 SCIENCES PHYSIQUES.

chaque espèce et de chaque variété, il suit une march<r tout-à-fait semblable à celle qu'il a adoptée pour les familles, et que nous venons d'exposer ci -dessus. Chaque espèce est d'abord caractérisée par une phrase linnéenne en latin , qui a pour objet d'aider à la faire reconnaître, en indiquant, avec le plus de précision possible, les traits les plus saillans qui la distinguent des autres. La synonymie est des plus complètes. Elle nous a paru établie d'une manière fort sage , et dis- posée , dans l'ordre chronologique des auteurs, avec une scrupuleuse exactitude. Les détails sur les mœurs sont présentés avec clarté , et l'auteur , en donnant à son style la simplicité convenable pour un pareil sujet , a su néanmoins donner de l'intérêt à quelques détails , qui, au premier abord , semblent peu susceptibles d'en présenter.

Il n'entre point dans notre objet de suivre M. de Fé- russac dans les descriptions particulières que renfer- ment les six premiers fascicules'de son ouvrage. Nous nous bornerons à dire que ce commencement prouve qu'il possède une grande habitude de voir et d'étudier les animaux dont il traite ; qu'il paraît très au courant de l'état actuel de la science , et que presque tous le* travaux antérieurs des naturalistes, sur cesujet, lui sont connus. Le bon esprit de méthode se trouve partout employé, mais sans minuties, dans ces descriptions de mollusques fluviatileset terrestres, de teHe façon', que l'homme du monde le moins habitué aui recherchei d'histoire naturelle, peut , à point nommé , trouver les notions qu'il désire sur la synonymie, l'organisation; ou les mœurs de tel animal , dont il connaît seulement un des noms vulgaires ou scientifiques.

Lorsque quelques nouveaux fascicules auront paru , nous nous proposons, dans plusieurs articles , de nou

SCIENCES PHYSIQUES. 67

étendre sur quelques points qui seront alors dévelop- pés, et notamment sur l'utilité de la conchyliologie, pour l'étude géologique des terrains secondaires.

Il nous reste à parler de l'exécution typographique de cet ouvrage et des planches qui l'accompagnent. Sous le premier rapport, il suffit d'annoncer qu'il sort de l'imprimerie de M. Didot l'aîné , pour faire con- naître qu'il ne laisse rien à désirer. Sous le second , il nous paraît juste de dire que c'est un véritable chef- d'œuvre , et qu'à l'exception de l'ouvrage de Martyne, aucun recueil de figures de coquilles n'approche de ce- lui-ci , pour la perfection. MM. Huet et Bessa , dont le mérite est assez connu pour qu'il suffise de les nommer lorsqu'on veut faire leur éloge, semblent avoir rivalisé de talens. Ils ont rendu, avec une grande vérité, les brillantes couleurs des hélices , sans nuire , en aucune façon , à la représentation des formes , ou à la demi- transparence du têt : ils ont aussi imité , d'une ma- nière frappante , les inégalités du corps des limaces , et surtout le luisant produit par la mucosité qui l'enduit. Enfin, ils ont présenté, avec une netteté admirable, les détails anatomiques , dont la plupart sont dus aux travaux de M. G. Cuvier.

Ces habiles artistes ont été puissamment secondés par le graveur, M. Coutan, qui a su choisir le genre de travail qui convenait précisément à cette sorte d'ou- vrage. Au lieu d'employer exclusivement le burin ou la roulette , il a fait un heureux mélange de ces deux moyensd'exécution , et il eu est résulté que ses planches ont à la fois la vigueur convenable pour les parties so- lides , telles que le têt ou la coquille, et le moelleux nécessaire, lorsqu'il s'agit de représenter le corps presque gélatineux des animaux mollusques. A. G. Desiviarest

5*

SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.

Vom Beruf unsrer zeit fur Gesetzgebung und Rechtswissenchaft , von F. C. von Savigny 9 prof essor der Rechte an der Koenigl Universitât zu Berlin , etc.

De la Vocation de notre siècle pour la légis- lation et pour la science du droit , par F. C. de Sa vigny , professeur en droit à V Université de Berlin , et membre de la Société royale des Sciences de la même ville (i).

Bacon a renfermé , dans un petit nombre d'apliorfs- mes , des pensées aussi justes que profondes sur la lé- gislation et sur l'administration de la justice ; il -a sur- tout proclamé, avec énergie, ce qu'il fallait faire pour sortir des embarras toujours croissans de l'ancienne jurisprudence.

« Si les lois , dit ce grand homme, ont été accumu- lées les unes sur les autres, au point de former un grand nombre de volumes et de présenter une confu- sion telle qu'il soit nécessaire de les refondre et de les réduire en un seul corps , dégagé de contradictions et d'obscurités : qu'on s'occupe sans délai d'un tel travail ; que la difficulté de l'exécution ajoute à son prix , et que les auteurs de cette entreprise héroïque soient mis au nombre des hommes qui ont bien mérité de la pa- trie. » ( Aphorisme 59. )

Enfin , au dix-neuvième siècle, le vœu de Bacon se trouve rempli. Des codes de lois nationales sont pro- mulgués ou préparés dans la phipartdes Etats de l'Eu-

l) Ileidelbeig, itfi j 1 vol. iii-b° <U- \(>j p. Mobr ci. '/inuner.

SCIENCES MORALES ET POLITIQUES. 69

rope (1) ; et, comme cette réforme générale des lois ci- viles et des lois criminelles s'opère également dans les Etats qui ont éj>rouvé des révolutions, et dans les pays Ton ne songe nullement à modifier les institutions politiques, il est permis de croire que ce n'est point dans un esprit d'innovation , mais uniquement dans la vue du bien public , que des gouvernemens éclairés ont entrepris ces grands travaux de législation , destinés à constater et à garantir les progrès de la civilisation européenne. Il était facile de prévoir que les nouveaux codes présenteraient des imperfections et des lacunes ; Ja sagesse humaine a ses bornes. S'associer en quelque sorte à l'œuvre du législateur , en indiquant les moyens de porter les nouvelles lois au degré de perfection que les ouvrages de l'esprit humain peuvent atteindre , tel devait être , selon nous , l'objet des savantes médita- tions des jurisconsultes : mais , les idées ont pris une autre direction en Allemagne ; on a commencé par y mettre en question l'utilité des codes de lois nationales. On a même cherché à nous convaincre que nous étions, au dix-neuvième siècle , dans l'incapacité absolue de composer et de rédiger , d'une manière convenable , le code de nos lois civiles. C'est pour soutenir cette opi- nion décourageante que M. de Savigny, jurisconsulte d'un rare mérite (2), a publié l'ouvrage dont nous al- lons indiquer le plan et les principales idées.

(1) En France, en Autriche, en Prusse ; en Bavière, en Russie, dans le royaume des Pays- Ras, dans celui des Deux-Siciles, à Genève , et dans plusieurs autres cantons de la Suisse , etc. , etc.

(1) M. tte Savigny est l'auteur d'une Histoire du Droit romain , flans le moyen âge , qui lui a fait beaucoup d'honneur dans le monde savant. Son Traité sur la possession , d'après les principes lu droit romain, est considère, en Allemagne, comme un ou- \ rage classique.

:o SCIENCES MORALES

M. de Savigny ne se borne point à examiner si les circonstances se trouve l'Europe sont plus ou moins favorables à la promulgation des codes de lois natio- nales ; si , dans l'état actuel de nos connaissances , nous pouvons nous livrer, avec espoir de succès, au grand travail de la refonte entière des lois civiles : il se pro- pose principalement d'établir que le droit coutumier et d'habiles jurisconsultes suffiraient pour assurer aux peuples une bonne administration de la justice. Selon notre auteur, les lois positives sont essentiellement in- suffisantes ; elles ne statuent que sur le plus petit nombre de cas particuliers; trop souvent , elles por- tent l'empreinte des passions et des préjugés du légis- lateur. Le droit coutumier, au contraire , naît et croît avec le peuple dont il règle les rapports de famille ou de propriété ; il est le résultat de ses besoins , l'ex- pression pure de sa volonté : toujours en harmonie avec les mœurs, avec la nature du sol et du climat, le droit coutumier a encore l'inappréciable avantage de n'être jamais stationnaire ; il se développe successive- ment : ses dispositions s'étendent , à mesure que les relations sociales se multiplient. Les mœurs d'un peu- ple changent , il est vrai ; mais alors ces mœurs nou- velles introduisent , sans effort, dans la législation, les changemcns qu'un état de civilisation plus avancé peut rendre nécessaires. Pour prouver que cette théorie est conforme aux faits et à l'expérience, M. de Savigny nous transporte chez les Romains , chez ce peuple re- nommé par sa sagesse, qui a subsisté long-tems, et dont la civilisation, dans ses développement progres- sifs , n'a été troublée par aucune force extérieure. Ce qui a fait la grandeur de Rome , dit notre savant juris- consulte , c'est ce sentiment d<- vie et d 'activité qui

ET POLITIQUES. 71

rendait les Romains capables de rajeunir, lorsqu'il le fallait, leur constitution politique, de sorte cependant que les institutions nouvelles qu'ils adoptaient, sem- blaient ne servir qu'à développer celles qui étaient déjà depuis long-tems établies. On reconnaît le même ca- ractère de stabilité dans l'histoire de leur droit civil ; les coutumes en formaient , sans contredit , la partie la plus importante; et Ton doit remarquer, ajoute notre auteur, qu'aussi long-tems que la science du droit a fait des progrès chez les Romains , ils n'ont point songé à rédiger un code de lois proprement dites , même lorsque les circonstances étaient le plus favo- rables pour entreprendre ce grand travail. Ainsi, par exemple, à l'époque qui peut être citée comme le tems classique de la jurisprudence romaine , les trois célèbres jurisconsultes, Papinien, TJlpien , Paul, furent succes- sivement préfets du prétoire. On doit supposer qu'ils prenaient un vif intérêt au perfectionnement de la lé- gislation ; rien ne leur était plus facile que de composer un excellent code des lois civiles ; les fonctions qu'ils exerçaient leur donnaient le pouvoir nécessaire pour le promulguer: cependant, l'histoire ne nous a laissé aucune trace d'un essai de cette nature , et l'on ne doit point s'en étonner ; les jurisconsultes du tems classique de la jurisprudence n'avaient point besoin de codes.

Tel est le résumé fidèle des opinions de M. de Savi- gny. Qu'il nous soit permis de faire quelques observa- tions sur le système qu'il a adopté.

D'abord, pourquoi mettre en opposition formelle le droit coutumier et la législation positive, quand l'ob- jet principal de celle-ci , comme les nouveaux codes en offrent la preuve, est de sanctionner ce que l'usage |et les mœurs ont introduit de fait , d'abolir légalement les

7* SCIENCES MORALES

institutions qui ne sont plus en rapport avec les besoins de la société, de faire cesser les controverses qui divi- sent les jurisconsultes, de constater quelles parties de l'ancien droit sont encore en vigueur, et quelles par- ties ne subsistent plus?

1°. Je suppose, un moment, que le peuple romain soit en effet parvenu, sans le secours de lois positives , à obtenir d'excellentes institutions politiques, et une parfaite jurisprudence civile. INe pourrai-je pas dire, avec raison, à M. de Savigny : Quel rapport y a-t-il entre ce peuple-roi, comme rappellent si noblement V irgile et Bossuet, et nos peuples modernes , qui tour à tour ont subi le joug de la conquête, et qui , pen- dant des siècles, ont été enveloppés dans les ténèbres de l'ignorance et de la barbarie? Au milieu de circons- tances aussi défavorables, l'intervention du législateur n'a-t-ellepas été nécessaire, soit pour abolir d'antiques coutumes qui n'étaient réellement que d'antiques abus , soit pour établir le mode de procéder devant les tribu- naux , soit pour régler une foule d'objets importans sur lesquels les coutumes n'avaient rien statué?

Enfin, pourrait-on objecter, sans doute le droit coutumier a formé une partie considérable de la lé- gislation privée des Romains; mais, n'est-co pas dé- mentir le témoignage de l'histoire, que de prétendre que ce peuple a montré de l'indifférence pour les lois po- sitives? Le code des douze tables fut publié, à Rome, aux applaudissemens <\\\ peuple , et à une époque qui , d'.i- près voire système, aurait du être l'âge d'or du droit coutumier. On sait , d'ailleurs , que l'es pi il < orM.mt de la république était de suivre la lettre de la loi. Celui qui, à l'appui de sa demande , ne pouvait pas présenter un texte de loi. n'était pis écouté en justice. Pourquoi

ET POLITIQUE». ^

Canius , chevalier romain , ne put-il exercer aucun re- cours contre Pythius , qui l'avait indignement trompé? « C'est, nous dit Cicérou (i), parce que mon ancien col- lègue Aquilius n'avait point encore publie ses formules contre le dol. » Les citoyens ambitieux connaissaient bien l'empire que le seul nom de loi exerçaitsurl'esprit desRomains. C'est au nom des lois que le dictateur Sylla exerce sa tyrannie; il abolit ou change les anciennes; il en fait adopter de nouvelles. Pompée suit la même marche au milieu des troubles et des guerres civiles, dont Rome devient le théâtre. Dans les derniers teras de la république , les lois proprement dites se multi- plient à l'excès ; et c'est pour remédiera l'inconvénient de cette multiplicité des lois, que César (l) , en posses- sion de la souveraine puissance , forme le dessein de réduire, sous un petit nombre de titres, tout ce qu'il y avait de plus important et de vraiment nécessaire dans i'ê droit civil. Ainsi, voilà un véritable projet de code civil conçu , à Rome , par un génie supérieur. N'est-ce pas encore pour restreindre l'arbitraire du droit cou- tumier , que l'empereur Adrien chargea le juriscon- sulte Salvius-Julianus de choisir, dans tous les anciens édits des prêteurs , ce qu'il y avait de plus sages régle- mens , et d'en composer un édit perpétuel qui servit à jamais de loi, et duquel il ne fût plus permis de s'écarter? Nous ne sommes entrés dans le détail de ces notions historiques, puisées à de bonnes sources, que pour prouver , contre l'opinion de M. de Savigny, que le désir d'avoir des lois positives n'est point particulier aux peuples modernes.

(i) Offices de Ciceron , livre 3, chap. i j. (>) 'Suétone, eh. L\\.

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Abordons maintenant la question de savoir si , an dix-neuvième siècle, nous pouvons concevoir l'espé- rance de composer et de rédiger convenablement le code général de nos lois civiles. On veut , dit notre au- teur, remplacer par un droit national une foule de coutumes locales qui diffèrent entre elles. Aussi peu d'arbitraire que possible dans l'administration de la justice, et la plus grande uniformité dans l'application des lois : voilà ce que l'on attend de la publication des nouveaux codes. Le but est louable ; mais avons-nous les moyens de l'a' teindre ? Bacon demande sur toutes choses qu'un travail aussi important que celui de la restauration des lois, ne soit entrepris que dans un terns plus éclairé que les tems antérieurs : il serait triste que les monumeus de la sagesse des siècles passés lussent détruits par les téméraires essais d'une igno- rance présomptueuse. De plus , on courrait risque , en consacrant par le sceau de l'autorité publique le pro-» duit de connaissances imparfaites, d'arrêter tous pro- grès ultérieurs de la science du droit. Il ne faut pas se Je dissimuler ; la jurisprudence n'est point, chez les peuples modernes, dans un état prospère : en France, par exemple , on ne connaît plus que de nom ces grands jurisconsultes du seizième siècle , dont les tra- vaux ont jeté un si grand jour sur l'élude du droit ro- main. On ne connaît plus que Pothier. Sans doute, cet auteur est estimable ; mais n'est-il pas absurde de croire que toute la science du droit peut être renfermée dans les ouvrages d'un seul jurisconsulte? Pendant tout le dix-huitième siècle , l'Allemagne n'a offert qu'un très petit nombre d'habiles jurisconsultes. Aujour- d'hui, à la vérité, on semble y cultiver la science du droit avec plus de succès; on est certainement daivs

ET POLITIQUES. ?5

une meilleure direction. Mais cetteculturede la science, mieux dirigée, n'a encore produit aucun chef-d'œuvre dont l'apparition puisse nous donner la confiance de croire que nous sommes en état de composer et de ré- diger un bon code civil. Au surplus, ajoute M. de Sa- vigny , l'expérience est faite ; trois Etats puissans ont successivement publié des codes généraux; ces codes , et en partie leurs effets , sont sous nos yeux ; il serait impardonnable de dédaigner la leçon d'une semblable expérience.

Les bornes que nous sommes obligés de nous pres- crire , ne nous permettent point de suivre l'auteur dans la critique qu'il fait des codes de la France , de la Prusse et de l'Autriche. Quoique nous ne partagions point toutes les opinions qu'il a émises dans cette par- tie de son ouvrage, nous aimons à reconnaître qu'elle renferme des détails pleins d'intérêt, et des observations qui méritent de fixer l'attention des jurisconsultes. Mais nous aurions désiré , uniquement à cause de l'es- time que nous inspire le talent de M. de Savigny , qu'il eût parlé avec plus d'égards de ces hommes d'État qui, animés d'un amour siuc re du bien public , ont tra- vaillé, avec un zèle au-dessus de tout éloge, à la rédac- tion du code civil des Français. Que notre sévère cri- tique se persuade bien que l'on peut être un très habile jurisconsulte, sans appartenir à la nouvelle école historique (i) , dont les travaux doivent, avec le tems ,

(i) Un attachement extrême à tout ce qui a subsiste pendant long-tems, une étude approfondie du droit romain , l'espoir d'en acquérir une connaissance parfaite, en l'ée!airanl par l'histoire de toutes les modifications qu'il a e'prouve'es : voilà ce qui nous pa- raît caractériser Yécole historique. INous pensons que les savan-

:(i SCIENCES MORALES

répandre des flots rie lumière sur la science du droit

et sur celle de la législation ! (i)

Après avoir révèle' toutes les imperfections qu'il a découvertes dans les nouveaux codes, voici comme rai- sonne M. de Savigiry. « Si les Français , avec toute l'habileté , la facilité d'exécution que l'on se plaît à leur accorder, n'ont publié qu'un code très défectueux: si les Allemands , qui avaient à leur disposition les plus riches matériaux, n'ont pas obtenu plus de succès , ne doit-oji pas reconnaître que le siècle n'a aucune vo- cal ion pour composer et pour rédiger un code généra! de lois civiles? » Mais, dire que l'on n'aurait point dii faire de codes, parce que les codes publiés jusqu'à ce jour sont plus ou moins imparfaits, est-ce bien raison- ner? Les lois doivent être jugées , d'après les effets qui en résultent. 11 fallait donc , avant tout, établir une comparaison impartiale entre l'ancienne et la nouvelle législation ; et ce n'est qu'après avoir tout balancé , qu'on aurait pu voir si , dans la masse de leurs effets, les nouveaux codes sont plus nuisibles qu'utiles. Aiiiàj, par exemple , qu'il y ait des lacunes , des imperfections dans Je Code civil des Français, c'est ce dont on ne peut disconvenir. Mais que ces imperfections , ces la- cunes soient un mal aussi grand que les ineonvéniens

estimables qui ont fondé cette école. Ml Allemagne , se laissent entraîner par L'ardeur des recherches j qu'ils prennent le moyen <le la science pour la fin , et ce qui n'est que l'instrument pour le résultat.

(l)« Peut-être, dans mille ans . a nions-nous éclaire tout ce qu'il

.1 m< ore d'obseur dans les ili\ erses mattérei <lu droit romain. »

Delà nécessité d'un code général des loi I i viles pour l'Allemagne,

par A. F. .T. Thibaut , professeur en droit à Hetdelfeerg, et coi respondant d< ission législative de Saiat-Wtefsbourg

ET POLITIQUES. 77

infinis qui résultaient de l'ancien état de la législation, voilà ce que personne n'oserait affirmer. C'est sous ce point de vue que la question a été envisagée par M. Bentham (ij, jurisconsulte du premier ordre , qui a consacré quarante ans d'une vie laborieuse à des tra- vaux, sur la législation. Ce jurisconsulte philosophe , qui n'est rien moins qu'un admirateur des nouveaux codes, déclare cependant qu'il ne pense pas qu'un seul Français , quelles que soient d'ailleurs ses opinions po- litiques , puisse mettre en doute les grands avantages qui résultent pour la France de l'établissement d'une législation uniforme. On conçoit , pourra-t-on nous dire, que , dans les circonstances la France était placée au sortir d'une longue et terrible révolution , la publication des nouveaux codes devait être considé- rée comme un véritable bienfait ; mais , le besoin d'une réforme générale des lois civiles et des lois criminelles, se faisait- il également sentir en Allemagne ? Des ju- risconsultes allemands (2) , d'un profond savoir et d'un très grand sens, nous paraissent avoir victorieusement soutenu l'affirmative de cette question. Depuis long-

(1) Papers relative to codification, etc , published by Jeremy Bentham. London, 1817. (Pièces relatives à la confection des codes , renfermant une correspondance avec l'empereur de Russie et avec diverses autorite's constituées des Etats-Unis d'Amérique, publiées par Jérémie Bentham. Londres, 1817. )

(a) Il faut placer au premier rang de ces jurisconsultes M. le conseiller aulique Thibaut, professeur en droit à l'Université de Heidelberg. Nous pourrons un jour rendre compte de l'ouvrage très court, mais très remarquable, qu'il a publié sous ce titre : UeberJie RTothxvendigkeil eines allge meinen buergerlichen redits juer Deutsckland. De la Nécessité d'un code général de lois civiles pour l'Allemagne. Heidelberg, chez Mohr et Zimmer, )8i4j 6' 7 pag. ; in-b(J.

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tems , ou était d'accord , en Allemagne , que les an- ciennes lois pénales ne se trouvaient plus en harmonie avec l'état de la civilisation ; on reconnaissait aussi qu'il était d'une absolue nécessité de réformer les lois sur la procédure. Dans beaucoup de pays allemands , dit M. de Savigny lui-même, les procès sont intermi- nables ; il est urgent que le législateur intervienne, pour faire cesser des abus devenus tout-à-fait intolé- rables. Mais, n'y avait-il pas une égale urgence de publier de nouveaux codes des lois civiles? L'ancien droit privé des Allemands se composait de deux partie» distinctes : le droit particulier à la nation alle- mande , c'est-à-dire, les coutumes germaniques, les ordonnances des princes, les statuts locaux , etc. ; les lois romaines, adoptées comme droit subsidiaire. Sans doute, le droit propre à l'Allemagne renferme un cer- tain nombre de dispositions dont la sagesse a reçu la sanction du tems. Mais, considéré dans son ensemble, ce droit national ne répond plus aux besoins de notre siècle ; c'est un amas confus de dispositions incohé- rentes , contradictoires, et dont la diversité infinie a le grave inconvénient de rendre les peuples , qui for- ment la confédération germanique , entièrement étran- gers les uns aux autres. Ces lois sont d'ailleurs si in- complètes, que, sur cent questions qui s'élèvent de- vant les tribunaux, quatre-vingt-dix douent être dé- cidées d'après les principes du droit romain (i).

On trouve, il est vrai, dans les compilations de Jus- 31

(() C'est principalement dans les écrits de M. (ioenner de Landshut, et dans ceux de M. le professent i hibaut, que nous avons puisé ce que nous venons de dire sur 1 ancien droit dt

l'Allemagne.

ET POLITIQUES. 79

tinien , les matériaux les plus précieux , soit pour la législation , soit pour la science du droit. Mais , tout en rendant hommage aux lumières et au rare talent des Papinien , des Ulpien et des autres jurisconsultes du tems classique de la jurisprudence romaine , n'est- il pas permis de croire que le droit romain , considéré comme code des lois civiles, ne satisfait nullement aux besoins des peuples modernes ?

i°. Que peut-on imaginer déplus contradictoire avec le principe qui veut que les lois soient parfaitement connues , que de se servir de lois étrangères , écrites dans une langue morte , inconnue à la masse du peuple?

2°. Ces lois étrangères ont été faites pour d'autres tems , pour d'autres mœurs , pour d'autres rapports de famille , de commerce , de professions. « Les lois , dit avec raison Montesquieu , doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites , que c'est un grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre (1). »

3°. Pendant des siècles entiers , des hommes labo- rieux , infatigables , doués d'une grande force d'at- tention , se sont livrés avec une ardeur incroyable à l'étude du droit romain ; et le droit romain, il faut le dire , n'est point encore connu : la découverte d'un manuscrit bouleverse les idées du jurisconsulte ; ce que l'on regardait hier comme une vérité incontesta- ble , n'est plus aujourd'hui qu'une erreur plus ou moins spécieuse.

4°. Enfin, est-il raisonnable de donner force de loi au droit romain, lorsque nous ne possédons pas même

(1) Esprit des Lois , liv. i,r, ch. 3.

So SCIENCES IMOKALES

Je texte authentique et officiel de cette législation étrangère? Les nombreux manuscrits du droit romain diffèrent essentiellement les uns des autres ; la masse des variantes est prodigieuse; chaque jour, on en dé- couvre de nouvelles. Ainsi, le sort d'une cause dépen- dra de la variante que le juge croira convenable d'a- dopter. En donnant à ces diverses observations les dcveloppemens qu'elles sont susceptibles de recevoir, on prouverait jusqu'à l'évidence, que la publication d'un code de lois nationales était un des besoins les plus pressans de la nation allemande.

Ce point de fait une fois bien établi , nous n'hésile- rons point à aflirmer que les divers gouvernemeus de l'Allemagne, qui, jusqu'à ce jour, ont publié des codes de lois civiles ou de lois criminelles , out acquis des droits incontestables à la reconnaissance des peuples. Ces grands travaux de législation , même exécutés médiocrement , sont un véritable bienfait , par cela seul qu'ils nous aident à sortir du chaos de l'ancienne jurisprudence.

M. de Savigny a donc eu tort de vouloir faire con- sidérer les imperfections qui se trouvent dans les nou- veaux codes, comme une preuve décisive que le teins n'était pas venu de les publier. Au surplus, l'opinion de notre auteur était déjà formée, avant qu'il se livrât à l'examen critique des codes de I.i France , de l'Au- triche et de la Prusse. 11 n'y a peut-être point un cha- pitre de son ouvrage , oîi l'on ne trouve des t races d'une forte antipathie pour les recueils généraux de lois po- sitives. On ne songe jamais à les composer , selon M. de Savigny , qu'à une époque de décadence ; ils sont inu- tiles , lorsque la science du droit fait des progrès. Ayez d'habiles jurisconsultes ; vous aurez rarement besoin

ET POLITIQUES. 81

de l'intervention du législateur. Voilà , en peu de mots, tout le système de M. de Savigny ; il Fa développé avec beaucoup d'art et de talent. Sa théorie du droit cou- tumier est aussi fort ingénieuse. Mais où. est la vérité? dans ces paroles de Montesquieu : « Les meilleures lois politiques, et les meilleures lois civiles, sont le pi us grand bien que les hommes puissent donner et recevoir. »

AUG. DUFRAYER ,

Professeur suppléant à la Faculté de Droit.

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Transactions of the Historical and Literarj Co- mittee of the American Philosophical Society , held at Philadelphîa for promoting use fui hnowledge ,*

Transactions du Comité d'Histoire et de Littéra- ture de la Société Philosophique Américaine, pour le progrès des connaissances utiles (1).

Inverties illic et facta domeslicavobis Scepe tibi pater est , sœpc tibi legendus auus.

Ovide.

Parmi les nombreux sujets que le nouveau monde présente aux recherches des savans , il est un vaste et fertile champ de découvertes qui bientôt leur sera fer- mé pour jamais. Les nombreuses tribus d'Indiens, ha- bitans aborigènes de l'Amérique septentrionale , fuient de toutes parts devant les progrès des Européens , lors- que des circonstances particulières ne viennent point les attacher au sol. Ils aiment mieux déserter des can-

(t) Philadelphie , 1819. Vol. I; in-8° de 4^4 pages. Abraham Sruall, Chesnut street, 112.

TOME VI. 6

&, SCIENCES MORALES

tons entiers, à mesure que les Américains les envahis- sent , que de se laisser incorporer au milieu des blancs, lis ne peuvent se résoudre à subir la première condi- tion de la civilisation, qui exige la destruction des forets, et à remplacer le tableau de cette ombre majestueuse, par le triste aspect d'une terre défrichée. L'Indien n'a jamais le courage de renverser les vieux arbres , témoins des actions de ses pères, et dont l'écorce, couverte de caractères gravés , lui offre encore le souvenir de leurs exploits : présens partout dans l'histoire de ces peuples qui ne construisent rien de durable, ils forment pour ainsi dire une partie de leur existence. Comment ne respecteraient-ils pas ces antiques monumens de leur patrie, inséparables des habitudes de la vie présente, et des traditions des tems passés? L'inévitable consé- quence de ce mouvement uniforme et progressif, doit être d'altérer et même d'anéantir des races entières ; il faut donc se hâter de rassembler les faits épars, de réunir les traditions dispersées , afin de conserver l'his- toire de ces nations qui menacent de disparaître. Dans quelques années peut-être on ne reconnaîtra plus les Indiens primitifs; on ne trouvera que des hommes à demi-civilisés, ni Européens, ni sauvages, dont les a ir- ritables mœurs resteront inconnues, comme celles de presque tous les peuples .ibongènes. Ces considérations paraissent s'être présentées à l'esprit des membres de la Société philosophique américaine de Philadelphie, lorsqu'en i8i5, ils ajoutèrent aux six divisions de leur association, Un septième comité, dont les travaux devaient avoir pour objet de jeter une nouvelle lumière sur l'histoire des Indiens; c'est le premier vo- lume des recherches de cette nouvelle branche, que nous nous proposons d'analyser aujourd'hui. Non

ET POLITÎQUES. 83

avons remarqué plusieurs Mémoires , en forme de rap- ports ou de correspondance sur les langues de ces na- tions : riches de détails curieux , contenant une dis- cussion approfondie du système grammatical de la langue Lenni Lenape ( Delaware) , ils exigent de longs développemens , et échappent pour ainsi dire à l'ana- lyse. Il n'en est pas de même d'un traité qui remplit la presque totalité du volume , et présente un tableau complet des mœurs des Indiens qui habitaient la Pen- sylvanie et les provinces environnantes, avant que les Américains ne se fussent emparés de leur territoire, et n'eussent altéré leur caractère. M. John Heckewel- der de Bethlehem , pendant un séjour de plus de trente années au milieu d'eux, les a examinés sous tous les rapports moraux et physiques : quarante chapitres sont consacrés à leur histoire. Ne pouvant le suivre dans cette foule de détails , nous nous bornerons à si- gnaler quelques résultats généraux ; et , sans nous ar- rêter à comparer les récits qu'il donne , avec ceux de beaucoup d'autres voyageurs , nous suivrons, en décri- vant ses observations, le même ordre , ou plutôt le même désordre avec lequel il paraît les avoir faites.

M. Caspar Wistar, président de la Société philoso- phique américaine ( et dont les Etats-Unis déplorent la perte récente ), avait prié M. Heckewelder de com- muniquer à la Société le recueil de ses notes sur les Indiens , et ce dernier s'empresse d'offrir le résultat de ses recherches , en hommage à la mémoire de son ami.

L'auteur commence par prévenir qu'il n'a recueilli au- cun des renseignemens qu'il présente, dans les ouvrages d'écrivains antérieurs, mais qu'il tient tous les détails de son livre de la bouche même des habitans. Laissant

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de côte la grande question de l'origine de la popula- tion du continent américain, il commence par donner le résultat de ses observations sur les traditions géné- ralement admises par les Indiens de la Pensylvanie. Suivant leurs propres récits, lesïndiensDelawares (i)ou Lehni Lenapc partirent , il y a plusieurs centaines d'années /d'une contrée située vers l'ouest, pour émi- grer vers l'orient ; parvenus jusqu'aux rives du Missis*- sipi , ils trouvèrent dans les Iroquois ou Mengwe , de formidables antagonistes , avec lesquels ils commencè- rent une longue et sanglante lutte : entre le quinzième et le seizième siècle, ces derniers , avec plusieurs autres tribus, se réunirent en coalition contre les Delawares. Sur ces entrefaites, les Français débarquèrent au Ca- nada ; aussitôt la coalition tourna ses armes contre ces nouveaux ennemis , et se vit exposée à la fois aux atta- ques des étrangers et des Delawares. Les Iroquois, pour sortir d'embarras, imaginèrent un expédient qui suppose de profondes combinaisons de politique. Chez ces peuples , les hommes ne peuvent jamais demander la paix; jamais, de leur propre mouvement, ils « ti en- terrent la hache île guerre, ; » leurs démêlés ne fini- raient donc qu'avec l'extermination totale de l'un des deux partis , si ce n'était, dans le nouveau monde, 1<- doux privilège des femmes d'élever la voix pour arré-

(i) La Pensylvanie était habitée par un grand nombre de n;i fions indiennes: la principale finit la Dcluwarc , qui a donné naissance à plus de quarante tribus ; le mot Delaware est inconnu dans les langues indiennes, et son véritable nom est Lenni Lenapc , qui signifie peuple du lever du sole.il (peuple oriental) ; Tiennent ensuite les Iroquois, six nations dont le nom est \fengwe; et enfin en français les Ilurons sont les Wyandois. TNous nous servirons de ces noms Indifféremment.

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ter les combats. Jl paraît que, dans cette circonstance, elles n'exercèrent pas leur ministère de réconciliation; et les Iroquois , par une foule de discours artificieux , trouvèrent le moyen de persuader aux Delawares de proposer la paix , et ainsi de devenir femmes : par ce moyen , ils les avilirent dans l'esprit des autres nations, et en firent une facile proie. Ce fut peu de teins après qye Guillaume Penn vint s'établir au milieu de ces sauvages: jamais les Delawares ne pourront oublier leur frire aine Miquon{ c'est ainsi qu'ils le nomment), avec lequel ils jurèrent une alliance qui devait durer «< aussi long-tems que le soleil brillerait, et les rivières con- tinueraient de couler. » Après de longues guerres , qui se prolongèrent, jusqu'en i -^55 , les Mengwe reconnu- rent l'indépendance et la bravoure de leurs ennemis, et furent obligés de signer un traité solennel, par le- quel ils déclaraient que les Delawares avaient cesse « d'être femmes. »

Les henni Lenape revendiquent l'honneur d'avoir, les premiers , accueilli les Européens , lors de leur des- cente en Amérique: l'auteur raconte, d'après le récit d'un vieux guerrier Delaware , et en conservant ses propres expressions , les traditions qui existent parmi les Indiens sur ce grand événement. Ils aperçurent d'a- bord quelque chose de très grand , qui flottait sur la mer ; les uns pensaient que ce devait être une vaste maison, d'autres un énorme animal; mais lorsqu'ils virent le vaisseau se diriger vers la rivière d'Hudson , Us ne doutèrent plus que ce ne fut « le grand Mann it to » qui venait les visiter. Une assemblée générale fut con- voquée, les devins furent consultés ; on résolut de ré- parer les idoles pour sa réception , et au milieu du désordre général , les danses et les sacrifices commen-

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cèrent. Un canot vînt aborder à la côte , il en sortit plusieurs hommes ; l'un d'eux était habillé de rouge , et couvert de broderies d'or; « c'était sans doute le grand Être lui-même ; » mais ils ne pouvaient com- prendre « pourquoi le grand Mannitto avait la peau blanche. >- Il fit apporter un vase plein d'une liqueur limpide et jaunâtre (i) ; aucun d'eux n'osa l'approcher de ses lèvres, lorsqu'un guerrier , ne voulant pas lui lais- ser croire qu'on méprisait ses offres , épuise la coupe d'un trait, et presqu'aussitôt tombe , et s'endort pro- fondément : ses amis le croyaient mort , déjà les hur- lemens funèbres commençaient, quand il se réveille tout-à-coup , et raconte qu'il vient de jouir d'un as- soupissement délicieux ; alors la coupe est de nouveau remplie, et bientôt l'ivresse s'empare de toute l'assem- blée. L'homme habillé de rouge leur fait des présens : il demande d'abord la portion de terre qu'une peau de bœuf peut couvrir; on la lui accorde: il découpe alors la peau, et embrasse une grande étendue de ter- ritoire. Les Indiens admirèrent cette finesse, mais en conclurent qu'il n'était pas le grand Mannitto, et que ces hommes blancs finiraient par envahir toutes leurs possessions.

(i) Ce fui un vaisseau hollandais <jui débarqua le premier s iu- les côtes de New-York; et cette liqueur, qui fui présentée aux Indiens, n'était autre chose qu\ine boisson gpiritueuse. Encore «te nos jours ils ne savent préparer aucune liqueur fermenter, ce sont toujours les Européens <jui leur font ce funeste [«usent. Avant la découverte «lu Nouveau-Monde, ils ne connaâssaientque Tivresse produite par la fumée des feuilles de tabac, el de quel- ques autres Nicotianes. Le vrai nom de l'île de New* York est Manahachtanienkj dont on a fait par corruption Manhattan', \\\ mol signifie, en langue delaware , « l'île nous devînmes lOUi il l'es, p .

ET POLITIQUES, 87

est triste de lire les plaintes que ces peuples firent à notre auteur sur la manière dont les Européens n'ont cessé de les traiter. Les torts des blancs sont gravés dans leur mémoire. Dans Tannée 1787, au mois d'avril, le chef de l'une des tribus Delawares récapitu- lait ainsi, devant M. Heckewelder, leurs griefs contre les Européens. « J'accorde , disait-il , qu'il est possible de rencontrer quelques bons parmi vous, mais sûre- ment le nombre desméchans l'emporte ; leur nombre doit être beaucoup plus considérable, puisque ce sont eux qui gouvernent. Nous leur avons donné des terres pour cultiver des plantes , ils y ont établi des canons. Ils asservissent les hommes qui ne sont pas de leur couleur , quoique créés par le même grand esprit. Ils feraient de nous des esclaves, s'ils le pouvaient ; mais comme cela leur est impossible, ils nous tuent. On ne doit ajouter ^aucune foi à leurs paroles; ils ne sont pas , comme les Indiens , ennemis à la guerre , mais amis durant la paix ; ils diront à l'un de nous , mon frère, le prendront par la main , et en même tems l'opprimeront. » Les Delawares n'ont que trop de motifs pour proférer ces plaintes amères : leur nation est aujourd'hui presque détruite; il ne reste pas mainte- nant de leur population , assurent les vieillards, autant de centaines qu'il y avait jadis de milliers d'hommes. L'Indien croit être l'ouvrage d'un esprit puissant et bon, souverain maître de la nature et des hommes. Avant que ces sauvages vissent des blancs, ils pen- saient être les favoris du grand M annilto , et que s'il s'abaissait jamais jusqu'à descendre sur la terre, ce serait au milieu d'eux qu'il habiterait, comme leur ami et leur chef. Ils admettent que tous les hommes sont appelés à jouir également des biens de la vie ,

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et de cette opinion découle la pratique de l'hospitalité, qui , parmi ces nations , est moins une vertu qu'un de- voir. L'auteur de ces observations ayant un jour re- présenté à des Indiens errans, qu'ils n'auraient pas laisser entrer leurs chevaux dans un champ qui lui appartenait, en reçut cette réponse : « Est-ce toi qui as fait croître cette herbe? Ne te plains donc pas de ce que nous avons pris notre part des faveurs que le grand Etre t'accorde pour l'usage de tous. » Leurs attentions , leur respect pour les vieillards, leur profond sentiment de justice, leur jugement doué d'une rare sagacité, ont frappé M. Heckewelder. Il garantit l'exactitude du fait suivant, arrivé en 1793 , au village de La Chine , près de Montréal , sur le Saint-Laurent. Deux Indiens , d'une taille gigantesque , se battirent à la suite d'une querelle , et l'un d'eux tomba percé d'un coup de couteau; son assassin parcourut tout village, s'é- rriant qu'il méritait la mort , et , prosterné dans la place publique, il attendit en vain pendant long-tems le coup du tomahawk (1). Dans son désespoir, il courut se présenter à la mère de sa victime , la con- jurant de le délivrer du fardeau de la vie ; cette femme, touchée de son courage et de son repentir , l'adopta , et il ne cessa de l'aimer et de lui tenir lieu du fils que, dans un moment de fureur , il avait sacrifié. Ces In- diens n'ont aucun code de loi , et cependant leurs chefs n'éprouvent aucune difficulté à les gouverner. Afin de ne pas perdre le souvenir de leurs traités d'alliance,

(1) La hache de guerre des Indiens. Ces sauvages, naturellement très braves, se servent à la guerre d'un assez grand nombre d'armes offensives ; l'usage des armes défensive* leui csl totalement inconnue j elles seraient regardées comme une marque do lâcheté.

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et de ne pas oublier leurs diverses relations politiques , ils ont coutume de se réunir une fois tous les ans, et de repasser tous les faits de leur histoire. Sous l'om- brage de quelques arbres, les Indiens sont convoqués en assemblée générale ; le feu du conseil est allumé: le plus habile orateur , faisant les fonctions de prési- dent , range sur un large morceau d'écorce , ou sur une «couverture, » les pièces justificatives de leur diploma- tie; c'est le calumet de la paix , d'argile noire ou rouge , la hache de la guerre, de longues ceintures couvertes de wampum (1) (coquillage qui leur sert de monnaie); immobiles , ils écoutent le discours avec la plus grande attention , mais sans regarder le rapporteur; la ma- jorité des voix décide du résultat des délibérations. Ils ont conservé de la vie et des actions de Guillaume Penn des souvenirs si doux , que notre auteur les a sou- vent vus assemblés dans un endroit retiré de la foret , choisir un lieu bien sec , et y dérouler les traités , ou , suivant leur expression , y étendre tes parûtes de cet illustre philanthrope. « Aujourd'hui , disaient-ils à M- Heckewelder , nous ne pouvons plus nous réunir sous l'ombre de nos arbres ; nous n'avons pas même une maison pour le conseil ; nous sommes contraints de délibérer dans ces horribles lieux, entrecoupés de digues et de fossés , en présence de ces armes terribles,

(1) Les Indiens appliquent avec beaucoup d'art ces coquillages sur des morceaux de peaux ; ils les arrangent de mille manières , les teignent de diverses couleurs; et c'est avec ces productions naturelles, dont ils se servent comme d'une écriture, qu'ils rédigent les actes de leurs traite's. « Il est heureux , «lisent-ils , que les blancs écrivent en noir sur du papier; car sans cela, ils s'em- pareraient de tout le wampum , et il n'en resterait pas pour les Indiens. »

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de ces canons dont la bouche béante semble toujours prête à nous dévorer : comment pourrions-nous alors dire librement notre avis, ainsi qu'il convient a des frères ? »

Les Indiens sont, en général, physionomistes ; ils jugent assez exactement du caractère par les traits. Fis observent que les blancs parlent beaucoup trop , ce qui ne convient qu'à des femmes : « Nous , nous par- » Ions peu , et l'un après l'autre. » Ils ne peuvent con- cevoir pourquoi les Européens travaillent toujours à acquérir des richesses : « Un homme qui doit un jour » mourir, doit simplement amasser assez de provisions » pour parvenir jusqu'au pays des esprits. » Presque tous les voyageurs ont parlé de leur éloquence , et d'a- près notre auteur , ces récits ne sont point exagérés. Il en cite une foule d'exemples , choisis dans des discours qu'il a entendu prononcer. Une tribu de Deîawares ayant été, à regret, excitée à la guerre contre les Américains long-tems ses alliés, fit une expédition heureuse dans leurs terres , et leur prit un grand nombre de prisonniers. A son retour, le chef de la tribu se présenta , à la tête de ses guerriers, devant l'officier anglais commandant au Détroit , le 9 décembre 1810; il fut reçu dans une nombreuse assemblée d'Indiens et d'Anglais , parmi lesquels se trouvait M. Heckewelder ; le chef , tenant d'une main sa hache de guerre, et de l'autre un scaI/> humain (1), prononça un- long dis—

(1) La partie supérieure de la peau du erane, dont les Indiens dépouillent leurs ennemis, Lorsqu'ils les oui tués dans le combat. Un guerrier est d'autant plus estimé , qu'il peut en montrer un plus grand nombre. Avant de citer un fragment il on discours indien , il est. bon de remarquer qu'ils s'expriment toujours ca parlant, dans la première personne.

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cours dont nous ne pouvons donner que les dernières phrases : « Maintenant, Père (c'est ainsi qu'il appelait

> le général anglais) , voici ce que j'ai fait avec la hache que tu m'as donnée (montrant le scalp). J'ai fait

> ce que tu as désiré , et j'ai trouvé que la hache était tranchante. Cependant, je n'ai pas fait tout ce que j'aurais pu faire ; non , je ne l'ai pas fait , mon cœur a défailli; j'ai senti au-dedans de moi de la compas- sion pour tes ennemis. \J innocence (les femmes et les enfans) n'eut aucune part à nos querelles ; voilà pourquoi j'ai distingué, j'ai épargné. J'ai pris de la

chair vivante que je t'ai envoyée ; Tu verras

qu'elle est de la même couleur que la tienne. Père , je me flatte que tu ne détruiras pas ce que j'ai sauvé ; toi , Père , tu as les moyens de soutenir ce qui, avec moi, périrait de faim; le guerrier est pauvre , et sa cabane est toujours vide ; mais toi ,

» Père, ta maison est toujours remplie. » Cette péro- raison nous paraît aussi remarquable par son élo- quence laconique , que par le sentiment d'humanité qui l'embellit encore. On pense bien que les prières de l'Indien, qui conjurait le général anglais d'épargner les prisonniers des Américains, autrefois ses amis, fu- rent exaucées. L'auteur ajoute qu'il lui serait impos- sible de décrire l'impression que ce discours, prononcé d'un ton lent et solennel, produisit sur toute l'as- semblée. Les Indiens aiment les métaphores , ils les prodiguent dans leur style oratoire. Veulent -ils ex- primer, que quoique la guerre règne dans toute sa fu- reur, on ne doit point songer à la paix, ils disent : Les rivières roulent du sang, mais il ne faut pas 1 a i s - » ser croîtra l'herbe sur la roule qui mène au combat. » Pour consoler un ami de la perte d'un parent, et pour

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raconter les devoirs pieux qu'ils ont remplis sur sa tombe. ils emploient. cette jolie comparaison : « Je connais la » cause de ta douleur ; j'ai couvert un endroit avec » de la terre fraîche , j'y ai répandu des feuilles, et j'y » aiplantéde jeunes arbres, pour t'en dérober la vue. > Il n'existe peut-être pas sur la terre un peuple plus cérémonieux, dans ses relations domestiques, que les Indiens de la Pensylvanie ; le trait dominant de leur caractère, c'est l'orgueil, et l'auteur en donne plu- sieurs exemples que nous regrettons de ne pouvoir rap- porter. Nous ne le suivrons pas non plus dans ses longs détails sur leur adresse à surprendre leurs ennemis, souvent en imitant les cris de plusieurs animaux, ou le chant des oiseaux. Dans l'été de 1^55, un horrible assassinat fut commis dans le village de Shamokin ; les habitans voulaient en tirer vengeance sur un cé- lèbre chef indien Delaware ; celui-ci répondit que sa nation était incapable de commettre un tel crime, et qu'il s'engageait à découvrir les meurtriers lise mit à la tête d'un détachement de soldats , qu'il conduisit lentement, à travers le plus épais de la forêt, dans un endroit très boisé, situé sur le penchant d'une mon- tagne ; il déclara alors qu'il était certain de trouver les meurtriers dans le voisinage, parce que, disait-il, il est sûr qu'ils ont passé par ce lieu ; en même tems , il fit. remarquer aux gens de l'escorte que la mousse des ro- chers avait été foulée par le poids de* pieds , qu'en quelques endroits elle était déchirée et éparpillée; il leur montra de petits cailloux qui , ayant été dérange- de place par le choc , avaient roulé jusqu'au fond du ravin; il ramassa des brins de bois qui avaient été rompus: enfin , dit-il , « la couverture (le nrnnteau) d'un Indien certainement a élé traînée sur ce buisson , cav

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les feuilles y sont courbées, et beaucoup plus aplaties que partout ailleurs. » Les soldats regardaient l'Indien, avec étormement, et ne voyant rien de tout ce qu'il indiquait, se croyaient trahis. Enfin, lorsqu'ils furent arrivés à un endroit oii la terre était molle , leur guide s'écria que les ennemis étaient au nombre de huit ; et aussitôt, au détour d'une colline, ils aperçurent de très près les feux d'un camp d'Iroquois Mengwee. Le chefDelaware voulait commencer l'attaque; mais les soldats , saisis de frayeur à la vue de l'attitude féroce des sauvages, à moitié endormis et couverts de sang, entourés de scalps humains nouvellement arrachés, se retirèrent avec précipitation (r).

Ces Indiens montrent le plus grand respect pour les ambassadeurs. Notre auteur a eu occasion de lire une de leurs notes diplomatiques ; elle était ainsi conçue : •< Je renvoie dans ton sein , sains et saufs , les messagers » que tu m'as envoyés ; en réponse au discours que » tu m'as fait adresser , mes jeunes guerriers sont » allés te voir. » La nature de cette visite se devine ai- sément ; elle annonce une invasion prochaine. Les mœurs domestiques de ces Indiens offrent aussi plu- sieurs particularités remarquables ; ils se conduisent envers leurs femmes avec la plus grande douceur, et , dit notre auteur , « ne se donnent jamais la peine de » disputer avec elles. » Lorsque des orages troublent la maison conjugale, le mari prend son fusil, reste à la chasse dix ou vingt jours , et ne rentre que quand il juge la colère de sa dame apaisée. Ils endurent les souffrances de la faim et de la soif avec un rare cou-

(i) C'est du chef Rolland , celui même qui conduisit les soldais, que M. Heckewelder tient cette anecdote

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rage. L'auteur voyageait dans le nord de l'Amérique avec une tribu Delaware ; les vivres vinrent à man- quer ; heureusement, l'un d'eux tua un chevreuil , car ils allaient se laisser mourir de faim, plutôt que de manger un chat sauvage qu'ils avaient cependant fait apprêter. Très recherchés dans leur toilette, ils sa cou- vrent la peau de dessins et de figures peintes et non ta- touées. Ils ont un grand nombre de médecins -sorciers , et encore plus de spécifiques. L'art de guérir se réduit , chez ces nations, à ce seul principe : Beaucoup d'une bonne chose doit nécessairement faire beaucoup de bien. Leurs médecins s'habillent d'une manière si horrible, que l'un d'eux surprit beaucoup M. Heckewelder , qui le rencontra dans une forêt : « ce n'est pas, disent-ils , pour effrayer le malade, mais pour épouvanter la ma- ladie. » Dans le but de déraciner, chez ces Indiens, les idées superstitieuses qui les tourmentent si souvent, dans l'année 1776 un quaker nommé Anderson les as- sembla, et déclara qu'il était prêt à s'exposer aux plus terribles maléfices de leur plus habile sorcier. Après plusieurs conjurations qui restèrent sans effet, Ander- son se moqua tellement de la puissance des charmes, que le magicien , craignant de perdre son état, prévint rassemblée que « c'était le sel dont les blancs se nourris- sent, qui détruisait la force de ses euchaiitenicns. » Cette réponse satisfit les Indiens, et leur médecin continua d'être plus sorcier que jamais. 11 ne faudrait pas croire qu'au milieu de ces peuples sauvages , ce qu'on appelle en Europe de V esprit , sans pouvoir le définir , soit to- talement inconnu. M. Heckewelder cite un grand nombre de réparties spirituelles , qu'il a entendu faire à ces Indiens. Nous ne rapporterons qu'une seule de leurs comparaisons, qui nous paraît offrir une allusion extrê-

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meruent ingénieuse. Les Delawares ont remarque , de- puis Iong-tems, que les Anglais et les Américains, dans leurs guerres continuelles, ne s'affaiblissent pas , et que ce sont eux seuls qui souffrent de leurs démêlés. Us comparent ces deux puissances « à un instrument qui ressemblerait à des ciseaux, composé de deux lames tranchantes disposées de manière que r lorsqu'on les approche l'une de l'autre, elles coupent seulement ce qui se trouve entre deux , sans perdre leur poli, ni détruire leur tranchant. »

Nous négligeons une foule d'autres détails remplis d'intérêt, pour arriver à leurs idées mythologiques, qui renferment plusieurs circonstances originales. Us pen- sent que la terre est la source commune de tous les êtres vivans , et qu'ainsi que le germe des plantes, ils vivaient dans son sein, avant d'en habiter la surface. Us ont conservé le souvenir des animaux qui y demeu- raient avec eux , et les traitent encore avec certains égards; ils ne tuent pas le serpent à sonnette, qu'ils appellent grand-père , ainsi que plusieurs autres du genre crotalus ; ils épargnent surtout plusieurs petits animaux rongeurs ( les lapins , les écureuils ) , parce que, disent-ils , « il serait possible qu'ils fussent nos pa- rens. » Notre auteur a recueilli des faits nombreux, qui prouvent que ces Indiens se croient alliés à certaines classes d'animaux. La première tribu des henni Lenape est nommée la tribu de la Tortue , « l'Amérique ayant été élevée du fond de la mer sur le dos d'une tortue; » la tribu Loup occupe le second rang. M. Heckeweldfr assure qu'ils sont très fiers de cette origine, et que , dans tous leurs traités , ils ont soin d'enregistrer le sou- venir de cette noble extraction. Leur manière de compter les saisons paraît assez simple : ils divisent

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Tannée en mois , qu'ils nomment d'après leurs pro- duits principaux ; le mois d'octobre est le mois de la Moisson ; janvier, le mois des Ecureuils. On n'a point encore expliqué quel ingénieux instinct les guide dans ces immenses forêts qu'ils parcourent dans tous les sens , et sans jamais s'égarer : notre auteur pense qu'en général les arbres sont moins couverts de mousse , de lichens et d'autres plantes parasites, et qu'ayant l'é- corce plus coriace du côté du tronc situé vers le nord , cette circonstance sert de boussole aux Indiens. Plu- sieurs avaient déjàhasardé cette explication, qui laisse beaucoup à désirer.

On a pu remarquer , dans le cours de cette analyse , que M. Heckewelder revient souvent , et toujours avec plaisir, aux bonnes qualités des Indiens, et que son ouvrage a plutôt l'air d'une apologie que d'une his- toire. Mais il ne prétend point cacher une partie du tableau , et si quelques traits des mœurs de ces peu- ples , parmi lesquels il a vécu long-tems , lui ont ins- piré un sentiment d'horreur, il a bien fallu cependant: qu'il se résignât à les décrire. Les traitemens qu'ils font subira quelques-uns de leurs prisonniers, ces hor- ribles détails répétés jusqu'à satiété dans les ou- vrages sur l'Amérique, sont confirmés par le récit de notre auteur; il assure cependant que ces cruels sa- crifices ont toujours été extrêmement rares, et n'ont jamais lieu que lorsqu'une tribu a de grandes ven- geances à exercer. 11 s'élève avec force contre le peu dcsoin qu'on a apporté jusqu'ici à civiliser ces Indiens, et se plaint vivement de ce qu'au lieu de travailler à adoucir leurs mœurs _, on les ait presque constamment excités à la guerre, soit contre les Européens , soit entre eux. On leur a appris à regarder l'arrivée des

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blancs en Amérique comme un événement funeste ; ils anticipent avec joie l'effet d'une de leurs prédic- tions, dont ils attendent avec impatience l'accomplis- sement , « que lorsque les blancs cesseront de tuer les hommes rouges, et se seront emparés de toutes leurs terres , alors la grande tortue qui porte cette île (l'A- mérique ) sur son dos, se précipitera au fond de l'Océan, et noiera tous les étrangers, comme cela est déjà arrivé il y a très long-tems; et que lorsqu'elle se sera élevée de nouveau au-dessus de la surface des eaux, les Indiens rentreront une seconde fois dans la possession de leur ancienne patrie.

Après avoir essayé de présenter quelques traits de l'intéressant Mémoire de M. Heckewelder, qui , négli- geant les phénomènes naturels , s'est principalement attaché à décrire les mœurs et le caractère des Indiens de la Pensylvanie , nous devons ajouter que ses nom- breuses observations , fruit d'un long séjour chez ces peuples , sont toujours racontées avec une absence de prétention, une naïveté même, qui semble en garantir la justesse. Il serait peut-être à désirer qu'il eût adopté une marche plus régulière , plus d'ordre et de méthode ; mais, ainsi qu'il le fait remarquer, le talent de l'écri- vain peut difficilement s'acquérir parmi les sauvages et au milieu de leurs forêts. Témoin de leurs bonnes qualités, attaché à ces Indiens par les liens de la recon- naissance et de l'amitié, il paraît avoir écrit dans le but de détruire l'impression défavorable, que les récits de quelques observateurs superficiels avaient laissée , et principalement de répondre aux accusations de cer- tains hommes d'État , qui, fatigués de l'opiniâtre ré- sistance de ces nations à l'oppression européenne, ont trouvé qu'il était plus facile de les calomnier que de

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les soumettre. Avant de prétendre dissiper les nuages du préjugé qui enveloppaient leur histoire , l'auteur paraît s'être dépouillé entièrement de toute idée de pré- vention ou d'orgueil. Cependant, quoiqu'il ait tracé le tableau de leurs habitudes d'une main hardie et fidèle , quoiqu'il n'ait dissimulé ni leurs défauts ni leurs vertus, on s'aperçoit facilement, par la couleur générale de son livre, qu'il reproche aux blancs d'être la première source des crimes si souvent imputés aux Indiens. Le tems n'est pas éloigné leurs races primitives n'exis- teront que dans le souvenir; ces peuples ne seront connus que par des traditions incertaines et dénaturées ; les progrès des arts et de la civilisation auront adouci la sauvage indépendance de ces hommes de la nature ; , réunis à un gouvernement républicain , ils auront appris qu'il existe une liberté compatible avec l'ordre social : alors, on sera trop heureux que des voyageurs philosophes aient observé les mœurs de ces tribus éteintes; et malgré d'aussi grands changement dans la configuration physique et dans l'état moral de l'Amérique, on aura au moins sauvé de l'oubli l'his- toire des Indiens du nouveau monde. C. CoQUSREL.

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Voyage dans l'intérieur de l'Afrique, aux sources du Sénégal et de la Gambie , fait , en 1818, par Gaspard Molli en (i).

Depuis la mort du célèbre M ungo-Park , les tentatives infructueuses de plusieurs autres voyageurs, et la mal*

(1) Paris, 1820. 2 vol. in-8°, ensemble de quarante-deux feuilles «in quarl , plus une carte et des vues dessinées et gravées par Ambroise Tardieu. Chez Ambroise Tardieu , v<uve Courcier, Delaunaj, Policier, l'Advocat, Mongie aîné, Et. Ledoux , et UoFsange frères. Prix, 12 fr.

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heureuse issue des expéditions récentes du major Ped- die , du capitaine Campbell , enfin du capitaine Tuckey en 1816, on ne conservait qu'une faible espérance de voir pénétrer de nouveaux voyageurs un peu avant dans l'intérieur de l'Afrique. En effet, l'insalubrité du climat, la difficulté des transports, la férocité des Maures, et une foule d'obstacles arrêtent à chaque pas le voyageur le plus robuste et le plus intrépide. On ignorait encore la véritable situation des sources du Sénégal , de la Gambie et du Rio-Grande. Après une année de courses pénibles à travers les déserts et des montagnes incultes et escarpées , ou bien dans des pays infestés de bêtes féroces, un jeune Français vient de découvrir les principales sources de ces fleuves. N'ayant pu parvenir jusqu'à celle du Niger, il s'est procuré sur sa position des renseignemensqui semblent positifs. Ces heureuses découvertes suffiraient pour pla- cer M. Mollien au nombre des voyageurs distingués, puisque le sort de nos relations avec le centre de l'Afrique , pays si riche en métaux précieux , tient beaucoup à la connaissance de la direction des ri- vières , de la nature de leurs bords , des barres qui en interrompent le cours , et des communications qui les unissent : mais, il se recommande encore par des ob- servations de mœurs très piquantes , et par la des- cription soignée du sol et de ses productions. Le théâtre de ses excursions ou de ses remarques est vaste; il embrasse plus de neuf degrés en latitude, près de douze en longitude. Sa description , simple et rapide, est toujours attachante: moins il cherche à produire des effets et des impressions, plus il émeut vivement. Il introduit partout le lecteur , comme par la main , soit dans les champs fertiles que baignent les

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fleuves, soitdans des déserts sauvages, ou dansla case hospitalière du nègre, ou bien à la cour des petits rois de l'Afrique. Si vous vous attendez à des aventures extraor- dinaires et romanesques , vous ne les trouverez pas en lisant ce voyage ; mais si vous cherchez des pein- tures de mœurs, des portraits neufs en leur genre, une physionomie morale , différente de ce que l'on connaît ; si vous vous intéressez au sort d'un voya- geur qui court dix: fois le danger de périr, et qu'un courage peu commun , une rare persévérance , et aussi sa bonne fortune , arrachent à une mort certaine et conduisent à son but ; vous serez pleinement satisfait de la lecture de sa relation.

L'ouvrage a conservé la forme du journal que tenait M. Mollien; et comme un itinéraire n'est guère suscep- tible d'analyse, je me bornerai à en détacher quelques traits.

L'auteur était un des passagers à bord de la Méduse, naufragée en 1816 sur la côte d'Afrique. Du Cap-Vert, ou ils étaient campés , M. Mollien fît d'abord des excur- sions sur le continent, à Podhor et aux Escales , afin de se familiariser avec la connaissance des nègres et des Maures ou des Africains de race arabe , et de prendre une première idée, soit des rives du Sénégal . soit du Sahara ou grand désert, contrée affreuse que les Maures seuls peuvent habiter. Nomade par habitude, le Maure l'est encore par nécessité. En effet, il est chassé d'un lieu à un autre , ou par les pluies du tro- pique, ou par la marche des sables. Le sol sa tente même est assise, étant pour ainsi dire em- portée par les vents, il est condamné à errer sans cesse, et le chameau le transporte, lui, sa famille et ses biens, des rives du Nil à celles du Niger, et de

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«:elles-ci à celles de la Gambie ou du Sénégal. Qui le dirait? ces hommes , jaloux de leur liberté , ont des esclaves qu'ils traitent avec la dernière barbarie ; et tandis qu'ils prodiguent à l'étranger , non chrétien , l'hospitalité la plus généreuse , ils sont cruels et impi- toyables pour leurs serfs. La tribu la plus féroce est celle des Bédouins Oulad Ahmed. C'est celle qui en- levait et assassinait, il y a vingt ans, les malheureux Français isolés dans les déserts d'Alexandrie. Ces bri- gandages n'annoncent que de la lâcheté ; mais la guerre entre les chefs maures présente des traits étonnans de bravoure et d'audace. Des enfans et des femmes se font admirer par le même courage ; le voyageur en apporte des exemples frappans.

Jetons d'abord un coup-d'oeil sur la configuration physique du pays parcouru par M. Mollien, et des contrées adjacentes sur lesquelles il a recueilli des no- tions toutes nouvelles. Au sud du Sahara ou grand désert, coule de l'est à l'ouest, et sur un sol uni et sablonneux , le Bâ-Fing ou le Sénégal (1), par le dix- septième degré de latitude. A deux degrés et demi plus au sud , court parallèlement la Gambie sur un terrain semblable ; enfin , a trois degrés plus encore au midi,. le Rio-Grande coule dans la même direction, et sur un sol également uni, formé de sable et d'ar- gille. Ces trois fleuves viennent également du sud, et

(\)Ba-Jîng signifie le fleuve noir ; c'est ce quiavait faitconfondre si long-tems , par les premiers voyageurs, le Niger des anciens avec le Sénégal , et avait fait croire , contre le rapport d'Hérodote , et contre le fait , que le cours du Niger était de l'est à l'ouest. Le Niger s'appelle Dialli-bd ou Joliba ; le Rio-Grande , Coni-bri;vt la Gambie, Bd-Diman ; ce qui signifie ta rivière qui est toujnur\> rivière ( ou jamais h sec).

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leurs sources sont très voisines Tune de l'autre, sur- tout celles des deux derniers. Le point culminant d'où ils partent tous trois, est par quatorze degrés un quart longitude ouest, et par dix et demi environ de latitude nord , à peu de distance de Timbo. Le Sénégal fait un grand contour par le nord-est, avant de se diriger vers la mer, et la Gambie trace un arc moins grand et concentrique ; tandis que le Rio-Grande va directe- ment à l'Océan , à l'ouest de la grande chaîne. Mais la Gambie revient sur elle-même vers le sud , pendant plus de cinquante lieues, et elle ne reprend sa route qu'après avoir traversé un défilé entre des montagnes. Les bassins de ces fleuves, et ceux des affluens, sont dessinés par des ramifications de la rhaîne principale dont Timbo occupe l'un des sommets. C'est à huit journées de cette petite ville, vers le douzième degré de longitude , qu'est , selon M. Mollien , la vraie source du Niger ou Dialli-bd , à onze journées au sud-est de celles du Sénégal. De-là , en s'avançant vers l'est, le terrain s'élève de plus en plus jusqu'au septième degré de longitude. Le Niger coule entre deux mon- tagnes qui partent de la grande chaîne, et se dirigent au levant.

Toute cette contrée est divisée en une multitude de petits royaumes; les principaux pays sont Cayor , le Fouta-toro, qui a, dit-on, deux millions d'habitans ; fiambouk , le pays des Yolofs , Sàlum , Oulli , Bondou , Fouladou , le pays des Mandingues, Tenda , Dentilia , Kabou , Sangala , Ouasselon , le Fouta-diallon , Balia , Kankan , Sangarari , Firia , Soliman et Kmn anko; c'est entre ces deux derniers pays qu'est, selon M. Mollien, la source du Dialli-ba. Au sud, est la Guinée.

Deux religions se partagent la contrée : l'islamisme et

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le paganisme. Les mahométans sont les plus civilisés ; au milieu des payens mêmes, ils ont l'avantage du cré- dit et de l'influence, et l'on est étonné que, depuis douze siècles, la religion musulmane n'ait pas encore pénétré partout : les prêtres mahométans s'appellent Mara- bout ; ils obtiennent de la considération dans tout le pays. C'est peut-être par ce motif que le voyageur choisit pour guide un d'entre eux, appelé Diai-Boukari. Cet homme a été pour lui du plus grand secours, quoi- que sa fidélité se soit démentie une fois , dans une cir- constance critique.

Outre la nation des Maures, qui exerce partout une certaine supériorité, on compte plusieurs peuples dis- tincts: les Yolofs , les Laaubés , les Mandingues , les Foulahs , les Serracolets, etc. ; les uns sont payens , les autres mahométans. LesFoulahs, ou Poules, originaires du nord de l'Afrique , et de couleur rouge, habitent plusieurs royaumes différens; ils diffèrent eux-mêmes, suivant le gouvernement du pays ; ils sont tous ma- hométans. Dans le Bondou , ils sont doux , affables , hospitaliers , affectueux ; dans le Fouta-toro , rudes , importuns, cruels et insolens. En revanche, les pre- miers sont sans industrie, pauvres, mal vêtus; les seconds, laborieux et adroits. Ici, le gouvernement approchée de la forme républicaine ; , il est monar- chique et absolu. Jamais notre voyageur n'oublie de faire ces rapprochemens instructifs ; on peut même dire qu'il les pousse fort loin , puisqu'il va jusqu'à comparer des pratiques sauvages avec les institutions des peuples policés.

LesFoulahs, qui se sont alliés aux naturels, sont noirs, ils sont aujourd'hui plus nombreux que les rouges. La peuplade la plus hospitalière est ceJJe des Serracolel*

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Le Yolof est d'une haute stature , ses traits sont nobles et réguliers; mais il est mou et sans énergie: son caractère est plus généreux que celui du Foulab en général. Malgré la puissance absolue du damel ou roi , ses sujets les plus puissans osent parfois lui ré- sister; mais de-là il y a loin au régime féodal, dont l'auteur croit avoir reconnu ici l'existence. C'est le frère du damel qui lui succède , bien plus souvent que son fils.

La nation Poule a encore une espèce de chef, appelé almamy 5 c'est-à-dire iman ; celui du Fouta-toro ré- side à Sedo, qui a six mille aines : son pouvoir s'exerce sous le bon plaisir d'une sorte d'oligarchie théocra- tique, qui nomme ou dépose le prince à volonté. Ce qui prouve combien sa puissance est bornée , c'est que la protection qu'il accorda à notre voyageur, ne put le garantir des vexations des chefs. Le tableau que fait M. Mollien de ce gouvernement , est curieux et digne d'être étudié.

On ne s'attend pas à trouver en Afrique une police exigeant des passeports ; c'est pourtant ce qui arriva à l'auteur a Banaï, dans le Fouta-toro. Ne pouvant satis- faire à cette formalité, il fut arrêté et détenu jusqu'au retour des ordres de l'iman. On lui fournit, en atten- dant, des provisions pour lui et les siens.

Un trait de courage , digne des Spartiates, est cité par le voyageur. Dans un combat entre les gens de Cayor et de 13aol , ceux-ci , pour se mettre dans l'im- possibilité de fuir, chargèrent leurs habits de sable, et , après avoir vendu chèrement leur vie , se firent tous tuer jusqu'au dernier.

Les Yolofs, comme les autres peuples que j'ai nommés, ^ont superstitieux à l'excès : leur ignorance fait qu'ils

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attachent une grande v«rtu à des talismans qui con- sistent en des papiers écrits. Les Marabouts exploitent , à leur profit, cette excessive crédulité. Notre voyageur , qui s'en aperçut, ne dédaigna pas d'en tirer parti. Quand il avait besoin de riz , il traçait des mots ou des figures sur des morceaux de papier que ses hôtes lui demandaient, afin de s'enrichir ou d'être guéris de leurs maladies. Une fois , il passa un jour entier avec Boukari à composer des gris-gris à qui mieux mieux (c'est le nom qu'on donne à ces talismans) , et il fut richement payé en miel et en lait.

Les Poules du Fouta-diallon , dont Timbo est le chef- lieu , sont violens et avides. Leur humeur est triste et farouche ; leurs femmes sont d'une rare effronterie ; mais on trouve chez eux de l'adresse, de la propreté, quelques notions des astres , une sorte de goût eu- ropéen ; ils sont sobres et laborieux, le sol étant peu fertile. Musulman fanatique, ce peuple déteste les, payens et leur fait une guerre acharnée. Ils mettent de l'art dans leur chevelure, et l'auteur a remarqué qu'ils divisent leurs cheveux en petites tresses , à la manière des anciens Egyptiens.

Voici le prix des denrées dans le pays. Un esclave, ou cinq bœufs, ou cent pagnes (pièce d'étoffe très étroite, longue d'une aune un sixième), s'échangent pour un fusil à deux coups et deux bouteilles de pou- dre ; une callebasse pleine d'eau , un litre de mil , une mesure de lait , ou une brassée de foin , pour un collier de verroterie.

Dans plusieurs des pays que nous avons cités , le voyageur trouva des écoles suivies par un grand nom- bre d'enfans. Chose singulière , c'est la nuit qu'elles sont fréquentées; ils lisent à la clarté du feu. Après

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les dangers qu'il eut à subi^ aucun tourment ne lui fut plus incommode que l'importunité de ces enfans, bourdonnant sans cesse autour de lui , plus de cin- quante à la fois , occupés à le visiter, à le déshabiller et à le fatiguer de toutes façons (i). « J'ai toujours, dit le voyageur, frémi dans mon voyage à l'aspect d'une troupe d'enfans ou de femmes ; ces êtres faibles sont le tourment du voyageur dans l'intérieur de l'Afrique. »

M. Mollien a eu connaissance, dans le Fouta-toro , d'une confrairie semblable à celle des francs-maçons. Il y a des épreuves : on renferme le récipiendaire pendant huit jours ; on le met à la diète. Des hommes masqués s'assurent de son courage; quand il est initié, il jure de ne point révéler les secrets de l'ordre : ces hommes sont devins , et passent, auprès de gens si cré- dules, pour commander aux élémens.

Ce voyage renferme des observations curieuses sur l'état des femmes en Afrique. L'auteur n'eut pas tou- jours à s'en plaindre; il reçut plus d'une proposition de mariage, et sans doute il n'eût tenu qu'à lui de devenir un jour almamy ou damel. En général , les femmes ne sont point belles ; cependant il rend justice à celles du Fouta-toro. Voici le portrait qu'il en donne ; plus d'un trait semble avoir été puisé en Europe.

« Les femmes sont jolies et bien faites; elles ont le visage allongé, et les traits fins; leurs cheveux sont

(i) Peut-être 1rs jeune a Africains, rëcemmenl formés à Saint- Louis , &ns l'école française , <t répandus maiateiianl tur les ri- ves du Sénégal, parviendront-ils à communiquera leurs compa- triotes quelques idées tle civilisation. Ils ont aidé leur maître à composer un vocabuloii '< ivolof , mandingue el français. (Voy. la Revue Encyclopédique, T. V, p. 16G. el Journal cTEduca tÎM ,T. VIII et I\

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longs, elles les tressent autour de la tête; elles ont le pied petit, mais les jambes un peu arquées; généralement elles sont moins grosses que les négresses. Elles char- gent leurs cheveux d'ornemens d'ambre jaune et de corail ; leur cou , de verroterie ou d'or; elles mettent un voile de mousseline sur la tête ; quelques-unes por- tent une camisole à manches ; elles ont , comme les né- gresses , une pagne autour des reins. Vives , passionnées , elles ont toujours un air riant , et semblent ne soupirer qu'après le plaisir ; leur vertu résiste rarement à un grain de corail ; elles sont peu susceptibles d'un atta- chement délicat ou même durable ; très malignes , selon l'expression de mon marabout , elles emploient leurs charmes pour secouer le joug et partager l'em- pire de la case: ce ne sont plus des esclaves, comme les femmes Yolofes ; ce sont des épouses , maîtresses de maison. Elles obéissent, mais quand elles veulent, et les maris sont souvent obligés de leur céder; quel- quefois elles les menacent de les conduire chez le chef du village pour divorcer : si les choses en viennent à ce point , elles ont recours aux larmes pour toucher leur juge. « Pourquoi maltraites - tu ta femme , dit celui-ci au mari? Une femme est un être faible , sans force , sans appui , tandis que l'homme possède tout ; va rappeler la tienne, et, pour apaiser sa juste colère, fais-lui un présent. » Jamais la paix n'est signée, qu'il n'en coûte au mari un bœuf ou un esclave. Cette diffé- rence de mœurs entre les Yolofs et les Poules , donne lieu de penser que la civilisation est plus avancée chez ces derniers que chez les nègres ; car on a observé que , dans les pays oit les femmes jouissent de quelques droits , elle a fait plus de progrès que dans ceux oii elles ne sont comptées pour rien. »

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Les Serracolets sont moins galans que les Foulahs ; ils préfèrent la propriété d'un âne de Cayor, si utile pour leurs travaux , à tout , même à la possession d'une femme. A la vérité, ce précieux animal, sobre ici, comme il l'est partout, est de plus très fort, plein de rares qualités et vraiment digne du panégyrique de Buffon. Aussi notre voyageur lui a consacré plus d'une page , dictée par la reconnaissance.

On peut lire , dans le premier volume , la descrip- tion d'une fête nuptiale; tous les convives étaient en blanc. L'auteur compare la fête à une noce de village très animée ; tous les assistans se livraient à la danse et à la gaieté , excepté l'épousée qui semblait aban- donnée à une profonde douleur. L'usage le veut ainsi.

M. Mollien vante beaucoup les mœurs hospitalières des nègres ; mais , sans compter qu'on lui a refusé dans plusieurs endroits, tout, même l'eau et le feu, je trouve qu'il y a un peu de mauvaise humeur à envoyer les Européens en Afrique, pour y chercher des leçons de civilisation.

Le climat n'est pas partout aussi désagréable poul- ies Européens ; en général , il est funeste dans les pays plats, plus ou moins voisins de la mer, depuis Ovtare et Bénin jusqu'au Sahara. Les pluies du tropique durent six mois ; les eaux s'écoulent lentementdans les régions qui sépareut les montagnes de l'Océan ; de-là, les fièvres et les dissenteries. Dans les montagnes , l'in- fluence des pluies n'est pas aussi malfaisante: c'est au mois de mai qu'elles commencent , et elles continuent avec une violence dont il est dimeile de se faire une idée ; alors le pays est inondé comme par un déluge. Selon M. Mollien, c'est le plus grand obstacle à réta- blissement des Européens. Les monts Tangué ou Badou

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sont les plus élevés sur toute la chaîne ; de-là on dé- couvre le pays à plus de vingt lieues à la ronde ; les nuages se forment au-dessous de la cime, et des torrens de pluie s'y précipitent ; l'air y est très-frais ; le sol est ferrugineux et granitique.

On ignore communément en Europe combien les nuits sont froides en Afrique. Ce n'est pas seulement par opposition avec la grande chaleur du jour; mais la température descend en effet très-bas , quelquefois même, mais rarement, jusqu'au terme de la congé- lation. J'ai plus souffert du froid en Egypte qu'en France , surtout dans le désert ; et je ne suis point surpris que M. Mollien fasse la même réflexion.

C'est principalement dans le royaume de Bambouk, à l'est du Bondou , que l'on trouve les mines d'or et celles de fer. Notre auteur ne put s'y rendre, à cause de la guerre ouverte entre ce pays et le Bondou ; mais il recueillit des renseignemens qui se trouvent d'accord avec ceux d'un voyageur appelé Cosle. Les puits d'où on tire l'or à Satacou , sont au nombre de 1 200 ; le mi- néral est mêlé de fer en grains et d'émeri ; on le lave pour en séparer l'or. Cependant, selon d'autres ren- seignemens que l'auteur a puisés dans le Fouta- diallon , c'est le Kankan , situé à quinze jours à l'est de Timbo, qui possède le plus d'or. Dans le village de Bourré, on pratique sous terre de très longues gale- ries , afin d'extraire le métal. Cet endroit mériterait mieux que tout autre d'être surnommé le Pérou de l'Afrique: c'est de-là que l'or est transporté à Tom- buclou , et il est possible que les Achainties, chez qui M. Bowdich a observé récemment une quantité étonnante de ce métal précieux , le tirent de la même contrée.

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Le Fouta-toro est le pays le plus riche en mines de fer; notre voyageur se rendit à celles de Canel. On fait, à la surface des collines, des trous profonds de quelques pieds ; on en tire des pierres jaunes très riches en fer; c'est le minerai. On le fond dans des four- neaux de forme conique et hauts de 6 pieds. Le fer est d'une excellente qualité , parfaitement ductile ; on en fait des chaudières battues. A Langue-Bana , village habité par des Serracolets , presque tous les habitans ont des fourneaux. Ils battent le fer avec une masse de granit , entourée d'une bande de cuir, la- quelle est attachée à des courroies qui servent à sou- lever la masse : par ce moyen , ils parviennent à former des barres longues de huit pouces.

Les principales cultures sont le mil , le colon, l'in- digo, le riz, le maïs et le tabac. Le plus grand arbre connu est le Baobab ; plusieurs fournissent des bois propres à faire des meubles, tels que des lits, des écuelles , etc. ; quelques-uns donnent des fruits succu- lens : le gommier est un des arbres le plus répandus; les citronniers et les orangers qu'on rencontre dans le Kabou , y ont été apportés par les Portugais.

On remarque une multitude de lions , de panthères, d'hyènes , de chacals, de vautours, de serpens, etc. La giraffc et le sanglier sont communs dans le 'pays de Galam. Partout ou «oit le corbeau, la pintade, la tourterelle, l'aigrette, le colibri , le lapin, la perdrix , etc. Mais les autruches , les singes . I*S éléphans, sont moins nombreux : ccux-ei sont arrêtés par les montagnes du Fouta-diallon , el ne peuvent les franchir. Dès que la nuit commenee , les hyènes font entendre des hurlemens lAgàbres , el les lions, â'affreui rugissemens ; alors, les chiens, frappés de

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terreur , n'osent aboyer. Il y a des serpens assez gros pour dévorer des hommes et des bœufs. Les animaux domestiques sont le chameau , le bœuf , l'âne , le cheval , la chèvre, la poule, le chien, etc. : les che- vaux sont rares et moins estimés que l'âne pour les traversées des déserts ; celui-ci , comme le chameau , supporte la faim, la soif et la fatigue pendant plusieurs jours de suite: l'âne noir est plus estimé que le rouge ; peut-être est-ce par suite d'un préjugé contre la couleur rousse.

La nourriture commune de l'Africain est une bouillie faite de mil, appelée Kous-Kouf. Il fait usage du lait ^ du beurre , des pistaches , du miel , du sel et des œufs ; sa boisson est l'eau pure ; il se nourrit aussi de poule* et de viande.

Les principaux peuples que nous avons nommés ont chacun son idiome ; le Foulah ou Poule , le Yolof, le Mandingue , le Bambara ou le Serrère : cette der- nière nation est indigène ; c'est elle que les Foulahs \ ou hommes à teint rouge, repoussés du nord vers le midi, par l'invasion des Mahométans, trouvèrent en possession des rives du Sénégal et chassèrent dans le sud : leur mélange avec les Serrères et les Yolofs , a produit une race mixte , appelée Torodos. Il est résulté aussi de l'arrivée des Maures , que beaucoup de mots arabes se sont introduits dans ces différentes langues. L'auteur a rassemblé, à la fin de son ouvrage , trois essais de vocabulaires yolof , poule et serrère.

Après avoir passé en revue ce qui regarde les mœurs, le sol, le climat et les productions du pays, je dirai une partie des fatigues et des dangers que le voyageur a soufferts. Quoique ses aventures n'aient rien desail- lant, elles sont instructives et propres à prémunir ceux

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qui auront le courage de marcher sur ses traces, contre une foule de désagrémens ou de périls qui les attendent , et qui peuvent faire échouer les plans les mieux combinés. Les instructions que M. de Fleuriau , commandant la colonie française au Sénégal, avait données à M. Mol lien, consistaient dans les points suivans : découvrir les sources du Sénégal, delà Gambie et du Niger; s'assurer de l'existence d'uue communication entre les deux fleuves ; connaître la distance du Sénégal à la source du Niger ; observer les montagnes , la nature du soi et les contours des rivières; reconnaître les moyens de descendre le Niger jusqu'à son embouchure ; visiter les mines de Bam- bouk. Le voyageur paraît avoir réussi complète- ment sur les quatre premiers points ; sur le reste, il a recueilli des renseignemens de la bouche des Mara- boutes et des hommes instruits dupays. Ils lui dirent : que les Poules étaient établis en deçà et au-delà de Tombuctou , et que le Dialli-bâ se jette dans le Nil ; mais, selon le major Remell, il coule dans un pays moins élevé que celui ou Bruce a vu le Nil en Abyssinie. Peut- être d'autres voyageurs , appuyés sur les découvertes précédentes, résoudront ce fameux problème de géo- graphie. Malheureusement, la mort de M. Ritchic . dont l'entreprise était si bien commencée , recule en- core nos espérances (i).

(0 Cette triste nouvelle vient, d'arriver à Londres, an moment l'on se réjouissait du rétablissement de M. Ritcliie, qui av;ut pris la fièvre à Mourzouk. On ne saurait trop déplorer la fiu pie coce de cet habile et intrépide voyageur. Muni dYxeellens instru- rnens, et «loin: de connaissances aussi variée^ qu'étendues, il promettait les plus heureuses découvertes sur I intérieur de L'Afrique. Son dessein était de la traverser du nord-est au sud-

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Notre voyageur partit de Saint- Louis, le 28 jan- vier 1818; son bagage consistaiten deux fusils, dix livres de poudre, trois livres et demie de corail , deux livres d'ambre jaune, dix-huit masses de verroterie, quatorze livres de tabac, une hache , une couverture, deux ou- tres, deux poignards et trois boussoles. Il avait un cheval et un âne chargés de ses provisions, trop peu considérables pour tenter l'avidité des nègres et faire échouer son entreprise.

M. Mollien avait cru d'abord devoir prendre l'habit, maure ; mais les hommes de cette nation étant la ter- reur des naturels , et le costume le défendant mal des moustiques, il fut bientôt obligé d'y renoncer , et d'en- voyer chercher à Saint-Louis ses vêtemens à l'euro- péenne ; il continua de les porter pendant long-tems: cependant , arrivé au Bondou , il se fit faire un habil- lement à la manière des nègres. Quand on songe à la différence de langue, de religion, de mœurs et de caractère des peuples qu'il traversa , on a de la peine

ouest. Ildevait passer de Mourzouk à Bournou, compléter les ob- servations de Hornemann, se rendre au Niger, le remonter jus- qu'à Tombuctou , examiner le Wangara , et s'assurer si le fleuve s'y perd ? ou si, au contraire , il tourne au sud pour se jeter dans la mer Atlantique, soit à la cote de Guinée, soit par l'embou- chure du Zaïre; visiter les villes de Ghana, Haoussa, Ouassena ; ensuite se rendre aux comptoirs anglais , en Guinée. Peut-etreau- rait-il pu passer au pays des Achanties, que M. Bowdich a ob- serve' et décrit le premier avec tant de succès, et l'Angleterre entretient maintenant un consul. Ce vaste projet accomplira élevé M. Kitcliie au-dessus de Mungo-Park , de Bruce, et de tous les voyageurs en Afrique.

]\ous attendous avec impatience la publication du voyage fait récemment par M. Cochelet dans l'intérieur de l'Afrique. M. Co- chelet vient d'arriver à Paris.

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à concevoir comment un blanc . seul , en habit d'Eu- rope , a échappé aux périls qui le menaçaient à cha- que pas. Deux choses ont contribué à l'en sauver: d'abord sa présence d'esprit et son courage, ensuite la fidélité et le rare dévouement de son guide. Il paraît aussi, d'après l'ensemble de son ouvrage, quoique l'auteur n'en dise rien , qu'il parlait aisément le yolof. Boukari avait amené son fils et. un esclave; mais, le vovageur craignant qu'il n'en devînt plus timide, lui déclara qu'il fallait le renvoyer à Saint-Louis. Ainsi, il resta seul avec son guide. L'événement a prouvé que sa hardiesse n'était pas de l'imprudence. A l'en- trée dans le pays de Fonte , comme il voyageait la nuit dans la foret, avec une petite caravane, un lion sortit du fond d'un baobab, en poussant des rugisseinens ter- ribles , et il les suivit à cent pas de distance pendant un quart-d'heure. La terreur générale répandue dans la troupe fit marcher tout le monde rapidement . femmes , cnfans et traînards ; le lion s'arrêta. A Bala , premier village Poule , notre voyageur fut volé de son poignard ; ses compagnons de voyage l'obligèrent de retourner sur ses pas pour réclamer l'objet volé. Le chef de Bala le fit retrouver, et lui envoya sou fils avec un présent: chez nous on ne rend pas toujours la jus- tice à si bon marché. A Diaba , le voyageur est arrêté par une troupe considérable. En vain il allègue la protection deBourb-Yolof , ou de l'empereur des Yolofc et d'Almamy, qu'il venait de visiter. Un conseil devieil- lards s'assemble ; la cause est plaidée avec une sorte de solennité. Malgré les efforts de ses avocats , il est condamné à retourner vers Almamy , et à laisser en dépôt ses marchandises. Cependant il parvint à échap- per à ce nouveau danger.

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Son fidèle marabout était de Senopalé. Arrivé à ce village , il y trouva sa sœur et sa nièce. L'accueil affec- tueux qu'il en reçut , rejaillit sur notre voyageur qui fut frappé d ela figure de ces deux femmes, à en juger par le portrait suivant : « La sœur et la nièce de Bou- kari s'étaient richement parées , pour nous faire hon- neur : leurs oreilles, leurs cheveux et leur cou étaient chargés d'or , de corail et d'ambre ; elles portaient aussi beaucoup de grelots d'argent... Les deux parentes de Boukari étaient jolies; elles avaient le visage long; les traits fins , les formes délicates, la taille svelte et bien prise, la peau d'un noir d'ébène... La modestie de ces deux femmes m'enchantait ; chaque fois que je les re- gardais , elles baissaient les yeux et se couvraient de leur voile de mousseline, etc. »

Quand ils furent sur le point de quitter le Bondou , pour entrer dans le Fouta-diallon , Boukari refusa obstinément de continuer, à moins qu'on n'emportât deux outres pleines d'eau ; ce qui était à la fois inutile et impraticable» M. Mollien prit la résolution hardie de le congédier. Qu'on se représente maintenant notre voyageur , enfoncé à cent quatre-vingts lieues dans les terres , seul homme blanc , sans guide, ne sachant ni le poule ni le mandingue, accablé de la fièvre, aban- donné à lui-même au milieu de tous les périls, ayant devant lui trois jours de marche dans un désert ; ce- pendant il résolut d'avancer, et même il monta à che- val pour continuer sa route. La nuit, un nègre le fit entrer dans sa case. Comme il s'abandonnait à de tristes réflexions , il y aperçoit son guide. L'ne 11011- \elle dispute s'élève; Boukari ose le menacer avec un fusil dont il s'était emparé. Dans cette lutte, le voya- geur devait succomber infailliblement : une caravane

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survint à propos pour les séparer. Enfin , Boukari sen- tit ses torts ; et depuis ce jonr il s'attacha au service de notre voyageur, comme l'ami le plus sincère et le plus dévoué.

Souvent, pendant le cours du voyage, M. Mollien fut le médecin malgré lui : l'opinion des nègres est qu'un blanc est nécessairement versé dans la médecine, et quand ils invoquent des remèdes, il faut absolument qu'il les satisfasse. -A Boié , sa case devint un lieu de consultation. Il fut obligé de prescrire des remèdes aux femmes et aux vieillards. Les maux les plus com- muns sont la siphylis , la goutte et les goitres.

A Niébel, un iman lui défendit de passer outre , et; l'arrêta jusqu'à ce qu'il connut si Almamy de Timbo consentait à son passage ; c'était un coup monté par la femme de l'iman , afin d'extorquer des présens du voyageur : elle-même vint le trouver, et lui demanda , d'un ton à n'être pas refusée, tout ce qui lui convenait de son bagage. « Dans ce pays , dit-elle à Boukari , les femmes conduisent les affaires de leurs maris; je puis faire aller le blanc à Timbo. » Le voyageur ne douta plus qu'elle ne lut la cause de son arrestation; il fut contraint de lui donner beaucoup d'ambre et de corail pour l'apaiser. L'iman vint à son tour prendre sa part des dépouilles. Après l'avoir menacé d'un ton Furieux, il exigea qu'on lui remit tout ce qu'il \ ou lui , il fallu! céder : les habitans du village étaient tous disposés ou ne peut plus mal. I o marchand d'esclaves . ;* j> pcl* lioubou , prit la défense du voyageur dans cette occa- sion ; M. Mollien chercha , par tous les moyens, à se l'attacher , et celui-ci se décida à l'accompagner; niais il cachait un dessein perfide, qui échappa à la prudence de notre voyageur. \ mesure qu'ils s'avan-

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oaient vers le sud, ils s'élevaient toujours de plus en plus. Enfin , M. Mollien arriva au pied de la grande chaîne des monts Tangué ou Badou , dirigée du sud au sud -est. Il eut une peine infinie à gravir la montagne, entourée de précipices, et si escarpée, qu'il lui fallut pousser son cheval par derrière, tandis qu'un de ses compagnons le tirait par la bride. Par- venu au sommet, il eut un immense horizon sous les yeux : de-là on découvre le pays à vingt lieues à la ronde. Mais la santé du voyageur commençait à s'affai- blir par des marches pénibles, par la mauvaise qualité et même le défaut d'alimens. L'épuisement fut au com- ble , après deux jours entiers passés sans nourriture. Enfin , à Fobé , on lui donna de l'eau, des fruits, du miel et du maïs. Un chevreau , qu'il se procura , ré- para un peu ses forces; son marabout, épuisé de faim comme lui , refusa cependant d'y toucher , parce que l'animal avait été tué de la main d'un payen. Bientôt, les torrens d'eau pluviale qui inondèrent le pays , cau- sèrent une humidité excessive; le voyageur fut saisi d'un violent accès de fièvre. Le tamarin, dont il avait usé avec succès , fut impuissant ; le quinquina lui man- quait; il n'avait à sa disposition aucun autre remède que l'eau et le riz. La dyssenterie se déclara , et fit des progrès alarmans. Epuisé par le mal , M. Mollien se préparait à mourir. Tl remit au fidèle Boukari ses journaux , S3S effets et ses dernières volontés ; tout fut disposé, jusqu'aux funérailles. Le lendemain, une crise salutaire arrêta la fièvre ; mais ensuite le mal redoubla, compliqué de vives douleurs aux mâchoires. Touché? de sa situation, dos nègres lui apportèrent de prétendus remèdes , entre autres un énorme pain de riz , cuil au soleil, bien plus fait pour l'étouffer que pour le gué-

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rir. Pour comble de maux , son guide Boubou, chez lequel il logeait à Bandéia, conçut l'affreux dessein de se défaire de son hôte. Depuis long-tems , il convoitait son bagage ; il crut le moment favorable: il fit servir à M. Mollien et à Boukari , une poule empoisonnée. A peine en eurent-ils goûté, qu'ils éprouvèrent de vio- lentes douleurs ; un esclave qui en mangea une partie, pensa mourir. Ce méchant homme avait défendu à ses femmes de lui donner le moindre secours. Heureuse- rnens, une d'elles, bravant ses menaces , eut l'huma- nité de partager ce qu'elle possédait avec le malheu- reux, voyageur, et le sauva de la mort. Pendant que celui-ci était gissant, Boubou, furieux, vint lâchement le menacer ; celui-ci eut le courage de saisir sou fusil et de chasser le misérable de sa case. Ce ne fut pas la seule entreprise que les gens du lien , soulevés par Boubou, tentèrent contre lui. Comme on comnien- çalt à savoir dans le pays qu'il avait visité les sources, et qu'on eel très ombrageux sur ce point , il courait un autre péril. Alors, il résolut de fuir , malgré le déla- brement de ses forces, et d'aller à Geba , comptait portugais, situé à plus de cent lieues de Bandât. 11 trouva heureusement un guide. On parvînt à l'asseoir sur son âne, et il partit secrètement. Déjà il axait atteint la rivière, lorsque le cruel Boubou accourut et le força de rentrer au village. ]Notre voyageur trouve un autre guide, car le premier l'avait trahi. A peine .-tait-il en route qu'il est arrêté une seconde lois. Enfin , après mille difficultés, dont il ne se lirait jamais qu'en distribuant du corail , de l'ambre et de la pou- dre , il parvint à s'échapper à tous les pièges, et partit pour Geba , dans vu état de faiblesse difficile à ima- giner . toujours mine* par la fièvre, ,1e passe sous

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silence les fatigues sans nombre de ce nouveau voyage. C'est dans les bois qui couronnent les montagnes de Bourré qu'habite l'orang-outang. Le singe y est très commun; son cri ressemble à celui d'un épagneul; il est dépourvu de queue. A l'aide des branches d'arbres , il se forme une espèce de case ; on prétend que sa rencon- tre est dangereuse pour lés négresses. L'orang-outang n'est pas le seul singe qui soit dans ce cas. Dans le pays de Galam , une femme portant du miel et du lait, fut attaquée par une troupe de singes, de trois à quatre pieds de haut (l'auteur n'en dit pas l'espèce) ; ils lui jetèrent des pierres et la frappèrent avec des bâtons. Les habitans du village voisin se rendirent à l'endroit était la troupe ennemie , et en tuèrent plusieurs à coups de fusil ; mais ils furent eux-mêmes blessés à coups de pierre ou mordus grièvement.

En se rendant à Géba , M. Mollien traversa plusieurs fois le Rio-Grande. Le caïman y est commun et très dangereux pour les voyageurs. Les ânes sauvages sont en grand nombre dans le pays. Arrivé à Jarun , il trouva des cases construites en pierre. Depuis trois jours , il éprouvait les horreurs de la faim : le pays souffrait de la disette. Pour obtenir un peu de riz , il fut obligé de le payer avec le chapeau et la tunique de Houkari , son ambre et son corail n'ayant pas de prix aux yeux des habitans. La fièvre et la dyssenterie ne le quittaient point. Dans cette triste situation , quel remède qu'un repas composé de noyaux écrasés et bouillis ensemble ! cependant ij fut obligé d'en accepter plusieurs aussi délest. ables. Souvent ses compagnons de voyage crurent qu'il allait succomber. Arrivé à Kanso- raly , il envoya Roukari avec une lettre ù. Géba , qui n'en était q u'à six lieues. Le lendemain . il le vil revenir avec

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du vin, du pain Irais, du sucre et du tabac , que lui en- voyait le gouverneur portugais , M. Dirqui. Personne n'avait pu comprendre sa lettre écrite en français ; un Yolof avait servi d'interprète entre Boukari etle gouver- neur. Celui-ci, touché des souffrances de notre voya- geur, le fit presser vivement de venir résider à Géba, pour se rétablir. Ainsi, après cinq mois des plus cruelles privations , M. Mollien allait retrouver une nation européenne. 11 fit son entrée à Géba dans un état digne de pitié, se soutenant à peine sur son àne, la barbe lon- gue et épaisse, avec un costume de nègre, en lambeaux. Le récit de ses malheurs éloigna les soupçons ; les soins de la femme du gouverneur contribuèrent à le rétablir. Géba est un gros village , bâti dans le pavs des Mandingues ; les maisons sont en terre; ce lieu est très mal-sain ; la population est composée de noirs et de mulâtres. Dans ce comptoir, on reçoit les cuirs, la cire , l'ivoire et les esclaves qu'on transporte à Hissa o, fort portugais , à soixante lieues au sud-ouest. Notre voyageur obtint une barque pour s'y rendre par la rivière de Géba , dont les eaux fangeuses recèlent beau- coup d'hippopotames. Il arriva, percé par la pluie ; depuis trois jours il n'avait point mangé. Les nègres et les habitans l'insultèrent et le couvrirent de huées. Le gouverneur de lùssao , M. de Mattos, sans être dé- tourné par l'aspect misérable <\u vovageur, l'accueillit avec bonté et. lui fit donner une chambre, des habits neufs , des aimions choisis et les soins les plus géné- reux. La fièvre l'avait tellement épuisé, qu'il garda le lit jusqu'à la (in de la saison pluvieuse. Des officiers portugais , jaloux d'un accueil aussi bienveillant , cher- chèrent à indisposer contre lui le gouverneur , en rap- pela ni la prise ne Lisbonne par l'année française , et

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l'attaque de Bissao par. une de nos frégates; mais rien ne put altérer la bienveillance de M. de Mattos , qui lui fournit encore le moyen de se rendre sur la Gambie.

Les maisons de Bissao , sur la côte , sont de pierre , et ert terre dans l'intérieur ; il y a un grand fort bâti en pierre. La garnison , composée de noirs et de mu- lâtres avec quelques blancs , est sans souliers , sans uniforme. Toute leur solde consiste en feuilles de tabac. Le gouverneur et le commandant sont les seuls qui mangent du pain et boivent du vin. Le commerce consiste en ivoire , en sel , en cire , en or et en esclaves. La place est à la discrétion des Papels pour les vivres. M. Mollien fut témoin de la paix conclue entre eux et les Portugais , qui se soutiennent dans ce comptoir , par leur condescendance envers les habitans, plutôt que par la force ; aussi sont-ils préférés à toute autre nation européenne : il y a peu d'années que les Bisa- gos massacrèrent la garnison anglaise établie à Bulama. La cire se vend 20 à 24 piastres le quintal ; la livre d'ivoire, 6 fr. ; un esclave, 1 25 piastres ; le riz, i piastre, les 3o livres ; la poudre , 70 piastres le quintal ; le ta- bac . de 3o à piastres ; un fusil , 6 à 8 piastres , etc

L'auteur , pendant son double séjour à Bissao, re- cueillit une foule de renseignemens neufs sur les Bisagos , les Papels , les Balantes qui se nourrissent de rats , les Yolas , et divers autres peuples qui commer- cent avec le comptoir; sur leurs mœurs, leur nouri- ture, leur culte et leurs habitudes guerrières, ainsi que sur les productions de leur pays.

Le 1er novembre 1818 , le voyageur prit congé de M. deMattos, et monta une pirogue pour retourner à Geba ; les Mandingues qui étaient à bord se prirent de querelle : en voulant séparer les combattans ,

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