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REVUE

DE PARIS.

XLV.

IMPRIMERIE DE H. FOURNIER ET C'^,

RUE DE SEI^E, 14 BIS.

REVUE

DE PARIS

fS^occve^ t^cf^e. ^y^nnee ^S3'^.

TOME QUARANTE- CINQUIÈME.

PARIS,

AU BUREAU DE LA REVUE DE PARIS,

QDAI MALAQUAIS, 17.

1857.

Digitized by the Internet Archive

in 2010 with funding from

University of Ottawa

http://www.archive.org/details/revuedeparis4546vr

JOBISME.

I.

André à Hubert.

Maudits soient les poètes , avec leur hypocrite amour des champs, de la nature, de la solitude et des fleurs. Je t'avouerai franchement que j'en ai quelquefois été dupe dans ma vie, et que, lorsque j'ai pris la résolution de venir ici passer la belle saison, je m'étais fait à moi- même un tableau tout à-fait séduisant des plaisirs champêtres et des doux loisirs de la retraite.

J'avais trouvé ici une charmante habitation, une petite maison blanche avec des volets verts, et un jardin devant la maison. Des fe- nêtres la vue s'étendait au loin sur des jardins et sur des bois. Quand Rose est entrée dans la maison, elle a sauté de joie et m'a embrassé. Elle courait partout avec une joie d'enfant. Pendant une semaine nous avons visité toutes les promenades , parcouru les belles allées des bois, couvertes de leur dôme de feuilles et tapissées de gazon et de mousse. Nous buvions du lait, nous cherchions sous l'herbe les petites perles parfumées du muguet ; nous nous mettions les mains en sang dans les buissons d'églantiers pour avoir leur première rose d'un pourpre pâle. Le premier jour de pluie nous a désenchantés. Nous avons regretté les théâtres et le café Anglais. Depuis ce temps nous avons passé bien des journées maussades, qui ont mis quelque aigreur entre Rose et moi. Les femmes n'ont qu'un culte , une croyance , c'est ce qui leur plaît. Ce qui leur plaît est sacré; elles lui

6 REVUE DE PARIS.

sacrifient tout avec le plus touchant héroïsme. Rose ne comprend pas qu'il n'y a pas moyen pour moi de vivre à Paris. Je n'ose pas lui dire que depuis deux ans c'est pour elle que j'ai dépensé un peu plus de deux cent mille francs, qui composaient tout le reste de ma fortune; que je n'ai d'espoir que dans l'héritage d'un cousin, héritage dont je n'ai jusqu'ici qu'un procès, et que les quelques créances douteuses qui me restent à recouvrer sont toutes nos ressources jusqu'à l'issue de ce malheureux procès. Elle assure qu'elle sera morte d'ennui avant quinze jours si je ne la tire d'ici. Je ne sais que faire. Je ne connais personne ici, et ne puis lui offrir la moindre distraction. Ce- pendant le seul voisin que nous possédions nous a procuré quelques instans de gaieté. Ce voisin est une robe de chambre surmontée d'un bonnet de fourrure. Si nous supposons qu'il y a dedans un corps et une figure, c'est par induction que nous portons ce jugement, puis- que nous n'avons pu découvrir jusqu'ici que le bonnet et la robe de chambre. Le voisin a un fort beau jardin très bien entretenu, et les plus beaux chiens de chasse que j'aie jamais vus. De nos fenêtres nous dominons entièrement son jardin. Il a l'air d'un homme parfaitement insociable; il n'a pas salué Rose une seule fois, et a semblé ne pas s'apercevoir qu'il a pour voisine la plus belle fille de Paris. Rose s'est piquée et a imaginé de jeter par la fenêtre, dans ses plates- bandes scrupuleusement sarclées , des boisseaux d'avoine et de che- nevis, qui germent, poussent, et font de son jardin le champ le plus sauvage et le plus inculte. Il y a un mois, elle a laissé tomber plein un carton de graines de pavots. Une poignée de ces graines en con- tient un peu plus de cinquante mille. Elle m'a appelé ce matin toute joyeuse , en me disant que les pavots commençaient à germer et à couvrir le sol de leur glauque feuillage. Elle a cru devoir y joindre aujourd'hui de la graine d'oignon et de la graine de carotte. Depuis quelques mois tout pousse dans ce malheureux jardin, excepté ce qu'y met le propriétaire, qui ne soupçonne pas la cause d'une sem- blable fécondité. N'a-t-elle pas exigé, il y a quelques jours, qu'au risque de me faire tirer un coup de fusil par un jardinier je descen- disse la nuit chez le voisin, au moyen d'une échelle, et que j'allasse peindre capricieusement les caisses qui renferment ses grenadiers et ses lauriers-roses. L'une a été peinte en noir et semée de larmes blanches; une autre a reçu la caricature du voisin; une troisième a été couverte de bandes tricolores. Néanmoins voilà huit jours qu'il est absent, et cet innocent plaisir de le taquiner nous est enlevé. Oblige-moi, mon cher Hubert, d'aller chez mon homme d'affaires

REVUE DE PARIS. t

t'informer s'il y a lieu d'espérer que ce billet de trois mille francs que je lui ai remis soit escompté ces jours-ci.

n.

Tu ne m'as pas répondu. Tu ne sais pas ce que c'est que d'atten- dre une lettre, et une lettre qui doit terminer une foule d'odieux pe- tits tracas. Depuis quatre jours, il s'est établi entre mon domestique et moi une lutte opiniâtre. Il m'a présenté son livre de dépense du mois; c'était, dans ma situation, la plus grande hostilité possible. J'ai pris le livre et je n'ai rien dit. On ne saurait avoir trop de recon- naissance pour un domestique qui aurait l'esprit ou plutôt le cœur de vous épargner ces humiliantes tracasseries. Mais ils semblent, au contraire, se faire un perGde plaisir de votre embarras et prendre une revanche. Je ne garderai pas celui-ci. Le lendemain, le livre que j'avais laissé sur la cheminée sans l'ouvrir, se trouva placé sur mes gants, de telle sorte que je ne pouvais les prendre sans toucher l'o- dieux petit livre. Je le jetai de mauvaise humeur sur le parquet. Le lendemain matin, je le trouvai sur les pans de mon habit, de telle sorte que, prenant l'habit pour le mettre, je jetai le livre à terre. Je le ramassai et le mêlai à d'autres livres.

Ce matin je sortis de bonne heure; j'étais prêt, et je me félicitais d'échapper pour cette fois à la persécution de mon ennemi et de son mémoire, lorsqu'en mettant mon chapeau je sentis me tomber sur la tête le maudit mémoire qui était dans le chapeau.

J'irai demain à Paris. Il faut absolument que je revienne avec de l'argent. Ne sors pas que je ne sois arrivé; nous passerons la journée ensemble, et après-demain nous partirons pour la campagne, tu resteras avec nous aussi long-temps que tu le pourras.

m.

Un duel.

Les boutiques commençaient à s'ouvrir dans les rues de Paris. On n'entendait encore d'autre bruit que les pas lourds des maçons se rendant à l'ouvrage, le trot pesant des chevaux de laitières dont les charrettes secouaient leurs boîtes de ferblanc. Un bruit moins sac- cadé, un trot un peu moins lourd sans être plus vif, un trot de deux chevaux inégaux se fit entendre au détour de la rue de Grammont,

s REVUE DE PARIS.

et une citadine ne tarda pas à paraître. Elle s'arrêta à une porte à laquelle était déjà une autre voiture à peu près semblable. Deux jeunes gens étaient dans la voiture qui arrivait ; l'un des deux des- cendit, entra dans la maison, et revint quelques instans après.

Cocher, à Montmartre I

Il monta dans la citadine, qui se mit en route. Alors il dit à son compagnon :

Ton affaire est arrangée. Le pistolet à vingt-cinq pas ; on mar- chera jusqu'à dix. Le rendez-vous est à Montmartre. Ils nous suivent.

La veille, André était arrivé à Paris, selon sa promesse. Il n'avait pas rencontré son homme d'affaires. Le soir, il était allé au spectacle avec Hubert.

Dans les soirées parfumées de l'été, il est difficile de se décider à entrer dans un théâtre fétide , à moins que l'on n'en fasse un con- traste destiné à augmenter le plaisir de la fraîcheur que l'on goûtera en sortant. En un mot, l'été on ne peut raisonnablement aller cher- cher au théâtre que le plaisir d'en revenir.

Dans la foule, un homme marcha sur le pied d'André, et ne ré- pondit à son observation que par des jurons et des invectives. Hubert répondit en riant ; l'inconnu se fâcha et lui donna sa carte. André donna la sienne en retour.

Ma foi! disait-il chemin faisant à Hubert, il est difficile d'avoir un duel plus ridicule. Je ne me sens pas le moins du monde altéré du sang de mon adversaire, et cela nous fait perdre un temps précieux ce matin.

Je ne sais, disait l'adversaire dans l'autre fiacre, pourquoi cet écervelé tient à se battre pour une pareille vétille, et il me fait man- quer une chasse aux cailles que je comptais faire ce matin.

Au haut de la côte, les deux voitures s'arrêtèrent. Hubert et l'au- tre témoin se rejoignirent. André marcha en avant; so7i enytemi suivit à une vingtaine de pas.

Après quelques instans de dialogue, ils s'arrêtèrent dans un champ près de Clignancourt, mesurèrent les pas et chargèrent les armes. Alors les deux ennemis s'approchèrent.

André considéra son adversaire, parut fort surpris, et dit :

Mais il y a ici un étrange quiproquo ; ce n'est pas avec monsieur que j'ai affaire.

Mais, reprit l'autre, monsieur n'est pas l'homme avec lequel j'ai échangé ma carte hier soir.

REVUE DE PARIS. ^

C'était, dit André, à la sortie du théâtre du Vaudeville. -- Oui.

Vous m'avez marché sur le pied?

C'est-à-dire, c'est vous qui avez marché sur le mien.

Non pas.

Mille pardons.

C'est vous.

C'est vous.

N'importe, dit André, nous nous sommes querellés et nous avons pris rendez-vous.

C'est précisément cela.

Alors il n'y a pas d'erreur ; je vous croyais plus mince.

Et moi je vous croyais plus gros.

Allons, messieurs , dit André, les armes.

Les armes, dit sir John.

Attendez, dit André , et il sortit une carte de sa poche.

Sir John Knîu. Esq.

C'est bien moi.

Alors en place.

En place.

On compta encore les pas , et les adversaires se trouvèrent en face l'un de l'autre. André boutonna son habit pour couvrir un gilet qui aurait pu le trahir, et dit :

A vous, sir John.

Je ne tire jamais le premier, reprit sir John. A vous donc, monsieur Brasseur.

Comment , s'écria Hubert , monsieur Brasseur?

Monsieur Brasseur? dit André.

Monsieur Brasseur, répéta sir Knitt, et cherchant dans la poche de son gilet , il en tira une carte et lut.

M. Paul Brasseur.

Ce n'est pas moi, dit André.

Ce n'est pas lui , dit Hubert.

En effet, dit sir John , mon homme était plus gros.

Et le mien l'était moins, dit André.

Il avait les cheveux blonds et des moustaches , et nous n'en avons ni l'un ni l'autre.

-ÎX) REVUE DE PARIS.

C'est comme le mien.

A force d'explication , on finit par comprendre qu'après une que- relle et un échange de cartes avec sir John , M. Paul Brasseur avait eu une pareille querelle /et un pareil échange avec André, auquel, au lieu de donner sa propre carte, il avait donné celle de sir John qu'il venait de recevoir.

C'est une erreur, dit Hubert.

C'est peut-être un trait d'esprit et de bon sens, dit sir John; il aura pensé que, s'il se trouvait deux hommes assez fous pour pren- dre au sérieux une semblable querelle, c'était entre eux qu'ils de- vaient se battre. Messieurs, dit sir John en saluant André et Hubert, pardon de vous avoir fait lever si matin. Moi, je suis chasseur, et cela n'a rien de contraire à mes habitudes. Si vous vouliez accepter à déjeuner à V***, vous seriez les bien-venus.

Merci , dit André , nous irons à V'**, mais ce sera seulement dans quelques heures. J'y ai un pied à terre, et mon ami viendra y passer chez moi quelques jours.

Ce sera donc pour demain, dit sir John, et il donna à André une autre carte sur laquelle il écrivit au crayon son adresse à la campagne.

On se serra la main, et on remonta en voiture.

Chose singulière, dit André, mon ennemi de tout à l'heure n'est autre que mon voisin, que, pour la première fois, je vois hors de sa robe de chambre et de son bonnet de fourrures.

A ce moment , Hubert porta la main à son gousset de montre, puis sembla se rappeler oîi était sa montre.

André, quelle heure est-il?

André fit le même mouvement , et indiqua d'un geste un souvenir semblable.

N'importe, il y a au moins quatre heures que nous avons ce cocher. As -tu de l'argent?

Non, et toi?

Pas le moins du monde.

Pourvu que je trouve mon homme d'affaires. Cocher, un peu plus vite. Et le cocher donna un coup de fouet sur la sellette du cheval de gauche , et un second coup de fouet sur le trait de l'autre cheval.

L'homme d'affaires était chez lui; mais l'effet était difficile à pla- cer. H avait eu beaucoup de peine à obtenir une quasi -promesse

REVUE DE PARIS. tt

pour quelques jours plus tard. Hubert et André , rentrés dans leur voiture , se regardèrent sans parler.

allons-nous , dit le cocher?

vous m'avez pris , dit André.

Les deux amis firent un paquet de leurs habits , et les allèrent mettre en gage , puis partirent gaiement pour la campagne.

Nous aurions intituler ce chapitre : Récit exact et circon- stancié du grand et mémorable combat, qui n'eut pas lieu, entre André et sir John Knitt, esq.

ÏV.

Les crimes de Black.

Sir John , en rentrant chez lui , fut reçu par son jardinier qui lui dit :

Ah ! monsieur, Black a encore fait des siennes.

Ce Black , dit sir John , est donc décidément un animal mal- faisant.

Monsieur, il a étranglé et dévoré quatre lapins dans la ga- renne.

Dans la garenne? et comment y est-il entré?

C'est ce qu'on ne peut comprendre sans le voir, et ce qu'on ne croit qu'à peine après l'avoir vu. Il a rongé la porte de chêne et a passé à travers.

Quatre lapins! ce Black est réellement terrible, dit sir John; comment en est-il venu à manger le gibier? le meilleur pointer de toute l'Ecosse!

Black était, en effet, un de ces beaux chiens écossais au poil fauve, rude comme les soies d'un sanglier, et cependant si ras et si uni, qu'on distingue à travers le mouvement des muscles; c'était un mon- tagnard aux pieds longs et étroits, à l'œil vif et saillant, comme un cheval arabe.

Mais depuis quelque temps il n'était bruit que de ses forfaits, et le jardinier, ainsi que les autres domestiques , en faisaient chaque jour d'épouvantables récits.

Black mangeait les lapins dans la garenne , les œufs et les poulets dans le poulailler; il s'introduisait dans l'office, cassait les porcelaines et emportait le beurre et le filet de bœuf froid, réservé pour le dé- jeuner. Black avait récemment dévoré une paire de bottes et des harnais, les portes les plus fortes ne l'arrêtaient pas, il mangeait

12 REVUE DE PARIS.

les portes pour se mettre en appétit; jamais la bête du Gévaudan, jamais le sanglier tué par Méléagre, ne firent autant de ravages que le pointer de sir John. Il était tellement venu en usage, dans la mai- son, de lui mettre tout sur le dos, tant on le jugeait capable de tout, que, si un rosbeef était trop cuit, le cuisinier disait : C'est la faute de Black , contre lequel j'ai été obligé de défendre la crème , et pen- dant ce temps-là le rôti a brûlé.

Si les petits pois gelaient, si le vin de Bordeaux était trop froid, si le vin de Champagne ne l'était pas assez, si le thé était trop faible ou trop fort, si les boites de sir John le gênaient, si le dîner n'était pas prêt à l'heure ordinaire, on trouvait toujours moyen d'en attri- buer la cause à ce scélérat de Black.

Black recevait de sévères corrections, mais il paraissait peu sen- sible aux coups de fouet; car si, le lendemain d'une exécution, sir John demandait pourquoi on ne lui servait pas de pigeons, le maître d'hô- tel répondait : Il n'y a plus de pigeons, Black les a mangés.

Il faut en remettre dans le pigeonnier.— Il n'y a plus de pigeonnier, Black l'a détruit.

Le lendemain malin, les deux amis se présentèrent de bonne heure chez sir John Knitt. Celui-ci était levé et prêt à partir. Les domes- tiques offrirent à Hubert et à André des fusils et des carnassières. L'équipement du maître de la maison était on ne saurait plus com- plet. Les Anglais ont des outils pour boutonner les guêtres , et des outils pour réparer les outils à boulonner les guêtres. Un Anglais qui va pêcher à la ligne se fait suivre d'un fourgon.

Tout à coup un chien tomba par-dessus un mur ; c'était Black que l'on avait renfermé , mais qui, au mouvement des gens, dans la maison , avait bien compris qu'il était question de chasse. Il avait sauté à travers un carreau et avait le museau ensanglanté ; une fois dans la première cour, il était séparé de la seconde, était son maître, par une muraille. Il avait grimpé sur une charrette et s'était élancé au hasard. Alors il commença à bondir et à hurler de joie. Il venait flairer la veste de chasse et les guêtres de sir John ; il les reconnaissait ; on allait chasser, plus de doute ; ses yeux lançaient des éclairs ; il allait à la porte, se retournait pour voir si on le sui- vait; revenait sur ses pas, gémissait.

Mais sir John lui dit sérieusement : Black, au chenil. Le pauvre Black leva sur son maître un œil morne et terne, et s'en alla en ram- pant, la queue basse, vers une porte qu'on lui ouvrit. Là, il se re- tourna, et leva sur son maître un dernier regard, un regard plein

BEVUE DE PARIS. 13

de reproche et de prière; puis il entra, et on referma la porte sur lui.

Jusqu'au départ, il resta dans la paille, la tête tristement couchée sur les pattes; puis quand il eut entendu fermer la grille, il fit en- tendre un sourd gémissement qu'il continua jusqu'au retour de son maître.

Il n'est rien de touchant comme la douleur d'un chien; on est telle- ment sûr qu'elle est exempte d'affectation , et que ce n'est ni un mas- que ni une parure ; elle est si franche , si naturelle.

Je ne vous raconterai pas une chasse aux cailles. Si vous êtes chasseur, vous la connaissez ; si vous n'êtes pas chasseur, cela n'au- rait pas pour vous le moindre intérêt.

Seulement à ce propos , je citerai un livre imprimé en 1788.

a Lorsque le temps du passage des cailles, pour retourner en Afrique, est arrivé, c'est-à-dire vers la fin d'août, il se fait, aux en- virons de Marseille, une chasse fort agréable. On a des jeunes mâles, auxquels on a soin de ne donner que peu à manger; au mois d'avril on les aveugle en leur passant légèrement sur les yeux un fil de fer rouge; au mois de mai on les plume sur le dos, aux ailes et à la queue, etc., etc. »

Sir John et André eurent les honneurs de la chasse. Hubert ne tua rien, mais ne manqua pas de donner une raison suffisante à chaque coup inutile. L'oiseau était trop loin ou trop près. La poudre était humide , le plomb trop gros ou inégal. Il avait eu le soleil dans l'œil. Une racine l'avait fait trébucher.

On trouva à une halte un excellent déjeuner ; puis on se remit en marche. La chaleur était horriblement pesante; on voyait monter de l'horizon' au zénith de gros nuages noirs , couverts d'une légère mousse grise. Il semblait que le ciel s'abaissait sur la terre pour l'étouffer. Bientôt quelques larges gouttes s'échappèrent des nuées, puis ils se fondirent en eau. Sir John ne se résignait pas à rentrer et affirmait à ses compagnons que ce n'était qu'un nuage. Mais le nuage semblait une coupole de plomb , et rien ne prouvait qu'il ne conti- nuerait pas de pleuvoir toujours à l'avenir, jusqu'à la fin des siècles.

On se décida au retour, et l'on fit deux lieues sous une cataracte. Arrivé à sa porte , sir John dit aux deux amis :

Allez vous changer, et revenez bien vite dîner.

15i REVUE DE PARIS.

V.

Comment André et Hubert vinrent à bout d'une chose impossible.

André et Hubert entrèrent chez André sans se parler. Rose les attendait à la fenêtre et les reçut en riant de tout son cœur.

Voilà , dit-elle , comment devrait finir toute partie de plaisir dont les femmes sont exclues.

Chère Rose, dit André, vous ne voyez encore que la moindre partie de nos infortunes.

Eh bienl dit Hubert, que fais-tu là?

Et toi?

Ce têtu de chasseur nous dit d'aller changer , tu sais parfaite- ment que nous ne possédons plus d'autres habits que ceux qui nous couvrent.

Ou plutôt qui ne nous couvrent pas.

Plaisante... Et au lieu de nous poser en Spartiates, de répon- dre que quelques gouttes d'eau ne nous gênaient pas , tu tournes fièrement du côté de ta maison et je suis forcé de te suivre. Cela lui est facile à dire à ce damné de chasseur : Allez changer.

Rose fit allumer un grand feu et se retira.

D'abord , dit André , nous allons changer de linge , puis tordre et faire sécher nos habits.

Il y en aura pour quatre heures.

Alors il y a un autre moyen, c'est d'écrire à l'Anglais que, nous trouvant subitement indisposés, nous le prions de nous excuser et de dîner sans nous.

Et il se met à écrire la lettre. Comme il allait la donner à porter, Hubert l'arrêta.

Nous sommes sauvés.

Comment?

Certes , il est agréable de remettre des habits bien secs et bien lustrés, au lieu de garder des vêtemens trempés, traversés, noyés; mais ce n'est pas seulement dans un intérêt de bien-être que nous avons besoin de changer, c'est aussi dans un intérêt de vanité, pour ne pas paraître n'avoir qu'un habit. Eh bien ! si le premier but ne peut être atteint , il faut nous contenter de l'autre. Voici nos habits bien tordus , je vais mettre les tiens , et tu mettras les miens. La différence de couleur suffira pour nous donner l'apparence conve- nable, et chacun de nous aura effectivement changé d'habits.

REVUE DE PARIS. 15

VI.

On dîna splendidement. Après le dîner on but du punch ; il vint un moment l'on eut tant bu, qu'on sentit plus que jamais le besoin de boire encore. Sir John reconduisit chez eux Hubert et André. Celui-ci fit de nouveau punch et l'on passa à boire une par- tie de la nuit. A minuit Rose se retira pour dormir. Un peu après, une grande et mutuelle tendresse s'empara des buveurs, qui senti- rent le besoin de s'ouvrir réciproquement leur ame , et de se racon- ter leurs affaires les plus secrètes. Ces confidences furent interrom- pues par un grand bruit partant de chez le voisin. C'était un mélange de cris de coqs , de gloussemens de poules qui couraient et volaient dans le poulailler.

Allons, dit sir Knitt , c'est encore Black qui fait des siennes.

vn.

Sir John Knitt, écuyer, à M^e Rose André.

« Madame ,

« Mon pointe7' Black s'étant encore, la nuit dernière, livré à de nouveaux et coupables excès, j'ai pensé devoir mettre un terme aux crimes que depuis long-temps il amasse sur sa tète. Il sera donc, ce matin, jugé devant toute ma maison. Veuillez, madame, accepter à déjeuner chez moi avec M. André et son ami, et assister au jugement et , tout le donne malheureusement à croire, à la condamnation et à l'exécution de Black.

c( J'ai l'honneur d'être , madame ,

« John Knitt, esq. «

vni.

La vertu trouve tôt ou tard sa récompense.

Après le déjeuner, on fit paraître Black.

Le pauvre chien vint lécher son maître. Sir John était ému.

Black , lui dit-il, je t'ai vu naître, je t'ai choisi entre cinq, et tes quatre frères ont été noyés; je t'ai élevé, je t'ai instruit; je t'ai fait, chasser autant qu'un honnête chien peut le désirer; je ne t'ai pas fait courir en vain; à chaque arrêt que tu as fait, tu as vu tomber ta vie-

16 REVUE DE PARIS.

time ; ton chenil a toujours été bien sec et bien soigné ; chaque jour j'ai veillé moi-même à ce qu'on remplaçât la paille du jour précé- dent ; et c'est toi , Black , c'est toi qui es devenu un mauvais tueur de poules, un pilleur de basse-cour ; c'est toi qui ne chasses plus que les côtelettes et les filets de bœuf. Je ne garderai pas un semblable chien ; tu as mis le comble, hier, à ta rapacité. William, dit-il au jardinier, emmenez-le au bout du jardin , et qu'il soit pendu.

Est-ce sérieusement, dit Rose, que vous parlez ainsi?

Oui, madame.

William voulut emmener le chien; mais il se débarrassa et vint se jeter dans les jambes de son maître , montrant autant de terreur de quitter sir John, qu'il en' eût montré de mourir, s'il eût pu compren- dre son sort.

Sir John regarda son pointer si beau, si noble, si vigoureux, si ardent à la fois et si sage, si grand chasseur, si soumis, si cares- sant; s'ils eussent été seuls ensemble, sir John eût embrassé sou chien ; mais la vanité qui fait les Brutus , le soutint ; il renouvela l'or- dre, et William reprit Black.

Mais enfin, dit Rose, quel est donc cet horrible crime commis la nuit dernière, et qui a décidé la condamnation du pauvre Black?

Madame , dit William, il s'est introduit dans le poulailler, et il a tué et dévoré quatre poulets.

Rose regarda William, lui ôta Black des mains.

Pauvre Black, lui dit-elle, tu ne mourras pas ; tu es sous ma protection et sous celle de la justice.

Sir John, dit-elle, Black est innocent; la nuit dernière, quand vous étiez à boire chez moi , j'ai entendu un grand bruit dans votre poulailler ; je n'étais pas couchée, je me suis mise à la fenêtre, et j'ai vu vos gens tordant le cou à vos poulets et en faisant une fricassée générale. Black n'y était pas et est le seul innocent du crime dont on l'accuse et qu'ont commis ses accusateurs. J'en ai parlé ce matin à une femme qui me sert, et elle m'a dit tout ce qui se passe chez vous : vos domestiques mangent vos poulets et vos pigeons et mettent leur mort sur le compte de Black, qui ne consentirait pas même à en man- ger les os. Black est un chien fidèle et un bon chasseur.

Madame, madame ! dit sir John fort ému, êtes-vous sûre de ce que vous dites?

Demandez-le à William , qui n'ose regarder ni vous, ni moi, ni son intéressante victime.

Ah! drôle! c'est toi qui seras pendu! s'écria le maître de William.

REVUE DE PARIS. 17

William ne fut pas pendu. Mais il arriva qu'un matin, à peu de temps de là, sir John, forcé de faire un long voyage, vendit ses che- vaux et donna ses chiens , excepté Black.

Monsieur, dit-il à André, votre femme , ou votre maîtresse , peu importe, a sauvé la vie à Black. Je ne peux ni le vendre ni le donner, à moins que ce ne soit à un ami et à un honnête homme, sur la parole duquel il me soit permis de compter. Je vous donne Black à deux conditions, que vous allez me jurer de remplir : d'abord, vous ne laisserez Black, sous aucun prétexte, propager sa race; si par hasard le cas arrivait , vous feriez pendre ou noyer les chiens qui en proviendraient. Black est le dernier rejeton d'une belle race écossaise. J'ai encore dans mes terres deux de ses frères, condam- nés comme lui à un célibat rigoureux. Je ne veux pas que cette race courre les rues. En secondlieu, vous ne lui apprendrez pas àrapporter.

Oh! ohl fit André.

Vous ne lui apprendrez pas à rapporter? répéta sir John Knitt.

Mais mon cher, dit André, faut-il donc que je rapporte moi- même , ou que je poursuive à travers les luzernes une perdrix dé- montée ou un lièvre blessé?

Monsieur, dit sir John en reculant d'un pas , croyez-vous qu'un chien comme Black soit fait pour être votre domestique?

Venez avec moi et vous le verrez chasser, ajouta l'écuyer. Il prit son fusil, et, suivi de Black et d'un épagneul, il sortit dans la plaine; ils se promenèrent une demi-heure. Soudain, Black tomba en arrêt, immobile; sir John tira sa tabatière.

Votre chien est en arrêt, dit André

Sir John re répondit pas, ouvrit la boîte doublée d'or, saisit len- tement une prise , la savoura, referma la boîte et la remit dans sa poche. Puis il avança; une perdrix isolée se leva et fut immédiate- ment pelottée. Black la regarda tomber et revint auprès de son maî- tre qui rechargeait son fusil.

Alors l'épagneul , qui n'avait pas guété et ne s'était pas permis de prendre jusque-là la moindre part à la chasse , sortit de derrière sir John, alla chercher l'oiseau et le rapporta, puis se remit à son poste.

C'est un perdreau, dit Hubert qui arrivait.

Mon cher Hubert, dit André, je regrette de vous voir arriver pour dire une sottise.

A la Saint Remy

Tous perdreaux sont perdrix.

TOME \LV. SETTEMBRE, 2

IS REVUE DE PARIS.

IX.

La citation de ce dicton de chasseur démontre assez clairement que l'on était arrivé au mois d'octobre, et qu'il ne restait aucun prétexte à donner à Rose pour habiter phis long-temps la campaf^ne. D'ailleurs André avait touché ses mille écus , partie en argent , partie en valeurs à courte échéance. L'on vivait à Paris, comme beaucoup de gens y vivent , c'est-à-dire avec un présent si laborieux, si difficile, qu'on n'a pas le temps de s'occuper de l'avenir.

Néanmoins, ce qui rendait la position d'André de plus en plus dif- ficile , c'étaient des dettes dont le nombre et l'importance n'avaient fait que s'accroître depuis plusieurs années.

A chaque instant il faisait les rencontres les plus désagréables ; un bottier le saluait, un tailleur l'abordait avec son foulard sous le bras.

André, il est vrai, mettait le plus grand soin à éviter les rues demeuraient ses créanciers; mais quelquefois il était trahi par le ha- sard. Il y avait un très grand nombre de rues par lesquelles il ne pouvait plus passer; quelquefois il lui fallait faire des détours in- croyables pour aller d'un point à un autre. Quelqu'un qui l'aurait vu sortir de la rue Saint-Lazare, il demeurait, remonter la rue Xeuve-Saint-George et sortir par la barrière Pigalc, ne se serait guère douté qu'il allait rue du Mont-Blanc, chez Hubert. Cependant il y arrivait en redescendant par la barrière de Clichy, en évitant la rue de Clichy, prenant la place de l'Europe , la rue de Londres , la rue du Rocher, traversant la rue Saint-Lazare sur un autre point, suivant la rue de l'Arcade et la rue Saint-Xicolas d'Antin.

Il y avait , pour André, une Heue et demie de la rue d'Artois à la rue de Grammont. Ce point du boulevard et les rues adjacentes lili étaient devenus impraticables; les boulevards surtout présentaient, sur presque toute leur ligne , de très grandes difficultés. Paris était, pour lui, un immense ilcscri , malheureusement /ro/) ^cjfp/e.

Un jour, Hubert lui dit : Tu étais premier clerc, lors de la mort de ton père , pourquoi n'achètes-tu pas une étude d'avoué? M. Lenoir est un ancien ami de ta famille, il ne peut tarder à se retirer des af- faires , va le voir.

André fit une visite à M. Lenoir, qui le reçut à merveille et vint au- devant de ce qu'André avait à lui dire.

HEVUE DE PARIS. 19

X.

M. Lenoir à André.

ff M. et M"* Lenoir prient M. André de leur faire l'honneur de pas- ser la soirée chez eux vendredi prochain. On fera de la musique, ff On se réunira à huit heures. »

XI.

André , qui était allé deux fois déjà chez M. Lenoir, ne reconnut pas l'appartement, tant il avait subi de métamorphoses pour la so- lennité du jour. L'étude et la salle à manger étaient devenues des salons. On avait enlevé les tables, les cartons et les buffets, que l'on avait entassés sur le carré et sur l'escalier qui montait à l'étage su- périeur; on n'avait pu enlever tout-à-fait la trace des pains à cache- ter qui, le matin encore, tenaient à la muraille une affiche ainsi conçue :

SUR lilCITATIO:!^

ENTRE MAJEURS ET MIXEURS

En l'étude et par le nilnit«tère de 191^ I^enolr, ete.

Quelques têtes de clercs chevelus avaient également laissé une empreinte sur le mur ; il était resté dans l'un de ces deux salons une odeur de papier moisi, et dans l'autre un parfum de nourriture; les tables de jeu étaient dans le cabinet de l'avoué ; le salon était fort beau et parfaitement éclairé ; la chambre à coucher de madame ser- vait de petit salon, et il n'y avait rien à dire contre, si ce n'est une chose, qui ne serait ni comprise ni appréciée à cause de l'usage gé- néral où sont les femmes de Paris de laisser pénétrer tout le monde dans leur chambre à coucher.

Il y avait dans ces diverses pièces à peu près trois fois autant de monde qu'elles en pouvaient contenir, et c'était un démenti formel à cet aphorisme : le contenant est plus grand que le contenu.

Tous les hommes étaient habillés de noir et avaient des cravates blanches, toilette qui est restée en toute propriété aux gens du palais.

Le grand salon était plein de femmes assises dont quelques-une s

30 REVCE DE PARIS.

étaient olo5-;anu\s: il y ;-\\;i:t noanmoins dans! l'onsomblo quelque chose d'un peu provincial et manière.

Là. du reste, comme dans toute réunion, on achetait la vue de chaque jolie femme par l'apparition nécessaire de trois vieilles, mère, cousine ou tante, qui Tentouraient comme l'enveloppe hérissée d'une chàtai>;ne sa^ oureuse.

La maîtresse de la maison avait une belle \ ois, et néanmoins lais- sait chanter ses invitées, ei aimait qu'elles chantassent bien. M. Le- noir était un homme de bonne mine, avec des airs si jeunes encore, qu'on était tenté parfois de prendre ses cheveux gris pour de la poudre : c'était un homme d'esprit, qui n'en avait que très peu perdu au milieu des .^ens de robe, lesquels avaient eu le rare désintéresse- ment de ne lui pas prendre ce qu'il perdait.

Quelques hommes s'étaient >;lissés derrière les femmes ils se tenaient debout appuyés contre le mur, sans espoir de changer de position de toute la soirée ; toutes les portes et les issues étaient gar- dées et obstruées. Pans les autres salons, on parlait d'affaires, de dossiers, de chicanes, de plaidoiries: il y avait presque uniquement, des notaires, desavoués, des huissiers, des a\ocats. des agréés; on reconnaissait quelques premiers clercs à leur élégance particulière, un gilet en soieponceau, laissant apercevoir une chemise de grosse toile, fermée par une épingle en strass, dont le pseudo-diamant n'est -guère moins gros que le régent, une cra\atede satin blanc, des gants verts et les bas de coton. Ces excès de parure, ce luxe asia- tique, ne sont jx>iut blâmés: on sait qu'il faut que tout premier clerc fasse un beau mariage pour payer la charge qu"il médite d'acheter, et l'on admet facilement qu'il ne néglige rien pour charmer les yeux.

André traversa l'étude et la salle à manger, et s'arrêta dans le Cabinet du patron: il y avait un fauteuil libre, il s"y plaça, et prêta foreille à ce qu'on chantait dans le salon ; cependant ses yeux ne restaient pas oisifs, et il lui semblait, par une bigarre hallucination, qu'un grand nombre des tigures qui l'entouraient ne lui étaient pas inconnues, sans qu'il lui fût possible d'adapter à aucune un nom humain, d'y rattacher un souvenu".

L'n monsieur lii: - lever et venir à lui.

Monsieur ne r... pas.

Non . monsieur.

.le m'appelle....

Ce r.om m'est iujonr.u.

Je dcm.cuie rue Qoiucampois.

REVUE DE PARIS. 21

Je ne saurais dire en quel lieu du monde se trouve la rue Quin- campoix.

C'est moi qui suis chargé de l'affaire Grange.

Ah! monsieur, je vous reconnais très bien; c'est vous qui m'avez fait 180 francs de frais pour un petit billet de 55 francs; je suis heu- reux de voir votre flgure.

Je vous ai écrit ce matin. I Un papier timbré?

Non ; je vous avertis qu'il ne me reste plus qu'à faire afflcher la vente de vos meubles, si sous trois jours vous n'avez pas fini ce petit compte Grange.

Monsieur, dit André , croyez-vous que la musique de la Juive soit réellement de la musique?

Il lui tourna le dos, traversa la pièce, et se dirigea vers le salon. La musique était finie, après avoir duré trop long-temps, comme toute musique de salon ; on allait danser et jouer. Quelques vieillards et quelques premiers clercs invitèrent les danseuses. Presque tous les autres hommes s'établirent aux tables de bouillotte.

A ce moment, André alla saluer M""' Lenoir, et lui dit ;

Je voudrais bien savoir le nom d'un petit monsieur qui m'ob- serve depuis mon arrivée, et évite cependant avec soin que nos re- gards se rencontrent. Il est là-bas ; un habit noir et une figure jau- nâtre.

Ah ! dit M"* Lenoir, c'est M. Piaulard de Bourgneuf...

Certes, dit André, je le reconnais on ne peut mieux, mainte- nant; il plaide contre moi dans un procès que l'on m'intente à propos de l'héritage de mon cousin. Je l'ai entendu plaider, il y a peu de temps, dans une autre affaire, et je suis sorti, me félicitant de l'heu- reux hasard qui me le donne pour adversaire ; je n'aurais pu m'en choisir moi-même un meilleur.

Mais voici encore une figure que j'ai vue quelque part 1

C'est un avoué ; mais il vient à vous, je vous laisse.

Eh! monsieur, dit l'avoué à André , je suis charmé de vous ren- contrer ici. Votre rentrée dans le monde me démontre que vos af- faires vont mieux , et que vous pouvez faire honneur à un petit enga- gement pour lequel j'ai obtenu un jugement contre vous.

Et tout en prononçant ces paroles, l'avoué faisait l'inventaire de sa victime, il cotait son élégance, supputait le prix de son gilet et de sa cravate , appréciait la finesse du drap de son habit.

Vous savez , ajouta-t-il , que le jugement est par corps ?

22 REVUE DE PARIS.

Et VOUS, monsieur, dit André, vous savez, sans doute, que le soleil est couché !

A ce moment , M* Lenoir vint demander à André s'il voulait jouer. C'était son intention; mais l'avoué ayant pris une carte, il n'osa s'ex- poser à montrer quelques philippes d'argent aux yeux de son rapace interlocuteur ; il répondit :

Je préfère danser.

Et il alla engager une femme. Dans le quadrille il dansait, il avait pour vis-à-vis M* Piaulard de Bourgneuf , qui, après la contre- danse , inscrivit sur son agenda :

MEMORANDUM.

Epoux Sutteau contre André.

« Le prétendu légataire danse deux mois après la mort du testa- teur, quand sa cendre, etc. »

André, qui n'avait dansé que pour ne pas jouer, se retira à l'écart; mais chaque personnage lui paraissait un huissier. Si quelqu'un ti- rait son mouchoir de sa poche , il lui semblait que ce carré blanc était une sommation. Sa situation ne ressemblait pas mal à celle de M. Pourceaugnac entre les apothicaires. Comme il passait près des tables d'écarté , M'' Lenoir l'appela , et lui dit :

Voulez- vous parier vingt francs pour moi.

André mit un louis sur la table , et continua sa promenade. Quand il revint, il avait perdu, et M* Piaulard avait écrit sur son calepin:

MEMORANDUM.

Epoux Sutteau contre André.

S'écrier : or Eh! messieurs, que fera de cette fortune le prétendu héritier, si vous la lui laissez? Il la jettera en proie au jeu, dont il est, etc., etc. »

Vous perdez sans sourciller, dit à André l'huissier de la rue Quincampoix qui s'était rapproché de lui.

Monsieur, dit André, c'est au moins un argent que vous ne me prendrez pas.

Il se dirigea vers la porte.

Eh quoi! vous partez? dit gracieusement M"" Lenoir.

Oui , madame , je vous remercie de votre invitation ; votre soi- rée était délicieuse.

BEVUE DE PARIS. 23

Il pleuvait, et André, arrivé sous le péristyle, se félicitait d'avoir gardé la citadine qui l'avait amené, lorsqu'il reconnut, descendant derrière lui, l'avoué qui l'avait interpellé.

Voilà un mauvais temps, dit l'avoué, mais je demeure à deux pas; et, d'ailleurs, on ne peut garder une voiture toute la soirée. Si vous voulez traverser la rue avec moi, je vous prêterai ensuite mon parapluie.

André n'osa pas dire qu'il avait une voiture ; ce luxe, presque hos- tile, eût augmenté la fureur des poursuites de l'avoué. II marcha dans l'eau avec ses souliers minces , et ce ne fut qu'après avoir en- fermé l'avoué chez lui qu'il revint prendre sa citadine.

Le lendemain il était enrhumé.

Le surlendemain, il alla voir M* Lenoir, qui le reçut froidement, et éluda toute occasion de reparler de leur affaire.

Un soir André dit à Rose :

Ma chère enfant, il faut que je vous parle sérieusement. Si nous nous étions trouvés réunis par un de ces amours qui sont toute la vie , qui mettent ceux qui les éprouvent à l'abri de tout malheur, qui ne les sépare pas, je vous dirais : a Chère Rose, je suis ruiné; j'ai perdu mon procès; je n'ai plus de ressources. Je ne veux pas être le parasite de ceux qui ont été les miens quand j'avais de l'ar- gent. Je ne me sens pas le courage de redevenir clerc dans une étude, ni de passer pauvre, honteux, mal vêtu, devant mes émules de folies et de dépenses, qui n'en sont pas encore j'en suis. De ma fortune, il me reste une petite bicoque en Normandie, une sorte de chaumière, composée de quatre chambres et entourée de pommiers. C'est ce que vous m'avez quelquefois entendu appeler en riant mon château de Roberchon. Je vais vendre les meubles qui garnissent encore cet appartement autrefois si somptueux. J'ai une petite valeur à escompter. Je partirai avec 1,000 francs ; avec 1,000 francs on vit presque un an là-bas. Pendant cette année, je trouverai bien moyen de gagner 1,000 autres francs. Nous vivrons seuls, loin du monde, loin des souvenirs.

« Mais, chère enfant, notre Maison n'a été qu'une association de gaieté, d'insouciance, de plaisirs. Je n'ai plus ni gaieté, ni insou- ciance , je n'ai plus surtout de plaisirs à vous offrir. Il faut nous dire adieu. Vous êtes jeune et belle, la fortune et les plaisirs ne vous manqueront pas. o

Rose avait écouté les paroles d'André avec stupéfaction. Elle mit sa tête dans ses mains, resta quelque temps silencieuse, puis lui dit ;

24 REVUE DE PARIS.

Vous ne m'aimez pas , André ; mais moi, je vous aime et je ne vous quitterai pas. Je partirai avec vous ; je serai châtelaine du châ- teau de Roberchon. Félicitons-nous, nous avons joui des plaisirs qui ne nous abandonnent qu'au moment nous allions les abandonner par dégoût et par ennui.

J'ai quelques bijoux, dont le prix paiera notre voyage et notre installation dans votre château , qui a sans doute besoin de répara- tions. Si toutefois le vent ne l'a pas emporté tout entier, il est possi- ble qu'une chèvre en ait brouté la toiture.

Il y aurait sans doute une foule d'excellentes raisons à me donner contre ma résolution ; mais tout doit céder, et céder à ceci : Je vous aime et ne vous quitterai pas.

Malgré vos soins ingénieux pour me cacher le dérangement de vos affaires, malgré la touchante bonté qui vous en a fait souffrir seul, sans m'associer à vos privations, il y a long-temps déjà que j'ai tout deviné ; ainsi ma résolution n'est pas un élan , un mouvement irréfléchi, dont je ne tarderais pas à me repentir. C'est une pensée mûrie et arrêtée long-temps avant aujourd'hui.

XII.

Ce que coûtent 283 francs , outre une valeur de 300 francs.

M. Lenoble?

Monsieur, il n'est pas levé.

Pensez-vous qu'il tarde beaucoup?

Voilà plusieurs personnes qui l'attendent. Si monsieur veut faire de même.

Et André entra dans une salle à manger, dallée de carreaux noirs et blancs, servant d'antichambre, se trouvaient, en effet, trois personnages qui passaient le temps de leur mieux , en attendant que M. Lenoble fût visible. L'un se promenait en long et en large, s'exer- çant à ne marcher que sur les dalles noires. Un autre regardait les quatre gravures hétérogènes qui ornaient la salle à manger : l'Enlè- vement d'Europe, le Soldat laboureur, une Vierge à la chaise et le Coucher de la mariée. Quand il avait fait le tour, il recommençait. Le troisième était assis, et jouait à peu près la scène du Bouffe et le Tailleur, un personnage , voulant se préparer à une discussion importante, fait seul une répétition , joue son rôle et celui de son in-

REVUE DE PARIS. 25

terlocuteur, s'adresse à lui-même des objections, que lui-même réfute victorieusement.

Monsieur, vous avez une fille?

Parbleu ! monsieur, je le sais bien.

Monsieur, elle est douce et gentille,

Monsieur, cela ne vous fait rien.

Il paraissait que ce brave homme avait à demander à M. Lenoble un service qu'il lui importait beaucoup d'obtenir. On distinguait par- fois quelques-uns des mots qu'il marmottait, surtout des paroles qu'il prétait à M. Lenoble, qu'il supposait récalcitrant et parlant d'une voix impérieuse et plus haute que la sienne, qu'il rendait hum- ble et suppliante.

. 11 m'est impossible d'accorder un nouveau délai.

Mais, monsieur

Je comprends votre position , mais j'ai besoin de mes fonds.

Et d'ailleurs qui me garantira votre exactitude?

Monsieur, ma parole.

Vous me l'aviez donnée.

C'est vrai, mais des circonstances...

Elles peuvent se représenter.

Alors...

A ce moment on annonça que M. Lenoble était dans son cabinet. L'homme au dialogue, qui était le premier arrivé, entra le premier.

Il resta près d'une demi-heure, et sortit radieux. Sans doute il avait obtenu ce qu'il demandait.

C'était au tour de celui qui se promenait. Un quart d'heure après, M. Lenoble parut en le reconduisant.

Messieurs , dit-il à André et à l'admirateur des gravures , je suis désolé , mais je suis obligé de sortir; il m'est impossible de vous recevoir aujourd'hui. Demain je vais à la campagne, je ne reviens qu'après-demain soir ; le jour d'après je déjeune en ville, c'est donc seulement le jour suivant que je pourrai causer avec vous.

Mais, mon cher monsieur Lenoble, dit André, c'est la quatrième fois que je reviens.

J'en suis vraiment désolé ; mais impossible autrement. A sa- medi donc, messieurs, je vous salue bien»

ai REVUE DE PARIS.

André fut exact; il attendit une heure et demie, et fut admis au- près de M. Lenoble.

Mon cher monsieur André, je suis désolé de vous avoir fait attendre ; mais j'ai tant d'affaires. Je suis tous les matins assiégé comme vous l'avez vu. Il y a bien long-temps que l'on ne vous a rencontré. Avez-vous donc été à la campagne? Ah! vous êtes chas- seur. Je ne chasse pas, mais mon grand-père était grand chasseur. Mon oncle, feu le mari de ma tante Laure, qui demeure avec moi, était aussi un chasseur renommé. Je me rappelle une histoire que je ne crois pas vous avoir racontée...

Quand André avait fait le calcul de ses ressources, il avait dit : Un billet de 300 fr. que je ferai escompter par Lenoble. Ci 300 fr. Mais au moment de faire la proposition d'escompter le billet, il com- mençait à apercevoir une partie des objections que Lenoble pouvait lui faire, et quoique Lenoble lui eût déjà raconté l'histoire de son oncle, il n'osa pas l'arrêter court, et se résigna à subir de nouveau la narration.

Puis-je vous être bon à quelque chose? dit enfin M. Lenoble.

C'est une bagatelle, dit André ; un billet de 300 francs que vous m'obligerez de m'escompter.

Ah! dit Lenoble, je fais bien peu d'escompte maintenant; j'ai fait des pertes ; le commerce va si mal. Hier encore j'ai fait des rem- boursemens importans ; je n'ai pas du tout d'argent.

A ces paroles, André sentit au dedans de lui-même des bouil- lonnemens d'indignation , de la lâcheté avec laquelle il avait écouté la vieille histoire de M. Lenoble.

Cependant, ajouta celui-ci, je ne voudrais pas vous refuser. Un gros chat vint grimper sur les genoux d'André. Le chat muait.

Prenez garde, dit M. Lenoble, il va vous salir.

Mais André avait repris avec l'espoir toute sa lâcheté, il se prit à caresser le chat, et fit un grand éloge de sa beauté et de la dou- ceur de son poil.

Mais pour le moment je n'ai pas du tout d'argent. André repoussa le chat.

Revenez le 5, dans quatre jours, nous tâcherons de vous faire votre affaire.

André allait se lever; M. Lenoble continue le dialogue.

Que faites-vous? on dit que vous vivez avec une fille de théâ- tre. Vous avez tort, tous les honnêtes gens vous blâment.

BEVUE DE PARIS. 27

André se sentit rougir d'indignation contre M. Lenoble et contre lui-même ; de personne il n'eût souffert de semblables questions , ni un blâme ainsi formulé. Il se contint en pensant que c'était la der- nière fois qu'il aurait à subir de pareilles corvées.

Après tout, continua M. Lenoble, j'ai été jeune aussi, c'est-à- dire jusqu'à vingt-deux ans ; on la dit jolie ; je l'ai vue un soir avec vous, elle m'a paru bien faite, ses hanches surtout, mais sont-elles réelles ?

Et M. Lenoble entra dans des détails excessivement intimes au sujet de Rose.

André d'abord Gt des réponses évasives et embarrassées, puis ne répondit plus. M. Lenoble changea alors de sujet ; il lui demanda à quelle heure il rentrait, à quelle heure il se levait le matin, ce qu'il mangeait.

Enfin, il laissa aller le malheureux André ; mais sur le carré , il le rappela.

Eh bien! dit-il, venez dîner avec nous, le 5, sans façon, la for- tune du pot.

André se rappela que le 5, il devait mener Rose dîner à une cam- pagne, où ils s'étaient rencontrés pour la première fois et que pro- bablement ils ne reverraient jamais. Néanmoins il n'osa pas refuser l'invitation de M. Lenoble.

Celui-ci le rappela encore.

A propos , votre ami *** vous donne quelquefois des billets de spectacle, ayez donc une loge pour le 5.

Le 5, André envoya trop tard chez son ami, il ne put avoir de loge; à quatre heures, il se décida à en payer une au bureau.

Il y avait, à dîner, M. et M"' Lenoble et leur tante, avec un grand monsieur qu'André ne connaissait pas.

Comme on se mettait à table , M. Lenoble dit à André tout haut :

J'ai votre affaire. Envoyez demain matin, entre huit et neuf heures.

A table, on parla de choses et d'autres. M. Lenoble avait de grandes prétentions à la prévision de l'avenir, et pour plus de certi- tude dans ses prophéties, il ne les faisait jamais qu'après l'événe- ment. C'est un procédé qui n'est pas très rare, et au moyen duquel certaines personnes se sont fait la réputation de connaître parfaite- ment les hommes et les choses, et d'avoir le coup d'oeil juste et in- faillible. Voici, du reste, la recette de ces réputations ;

28 REVUE DE PARIS.

Vous lisez sur un journal : La Russie a commencé les hostilités contre la Circassie.

Très bien. Jamais de votre vie vous n'avez parlé de la Russie, vous ne savez pas le moins du monde est la Circassie , cependant vous dites à tout le monde : J'avais bien prédit que la Russie atta- querait la Circassie.

On vous dit : M. "' est mort à quatre-vingt-deux ans.

Vous ne connaissez pas M. "', et ce n'est que par l'annonce de sa mort que vous apprenez qu'il vivait. Vous répondez : Cela ne m'é- tonne pas , j'avais toujours dit que ce gaillard-là passerait quatre- vingts ans.

Quelquefois vous soutenez en face à votre interlocuteur que c'est précisément à lui que vous aviez dit la chose , vous précisez le jour, l'heure, c'était à dîner, au Café de Paris, vous étiez auprès de Tony, vous aviez un habit bleu à boutons de métal. Et l'interlocuteur finit par croire que c'est lui qui manque de mémoire, ou que vous le pre- nez pour un autre auquel vous avez réellement parlé.

Mais jamais M. Lenoble n'avait eu une position plus avantageuse pour avoir prévu et prédit n'importe quoi , que celle que lui donnait la présence d" André et sa position, vis-à-vis de lui, d'obligé ne te- nant pas encore le bienfait. Il est bon de remarquer que M. Lenoble, sous différens noms, prenait à André à peu près huit pour cent d'es- compte, que c'était le taux légal dans sa plus large extension; que c'était une affaire sur laquelle M. Lenoble faisait un bénéfice , et que cela ne passait à l'état de service que parce qu'il plaisait à M. Le- noble de le prendre ainsi.

Eh bien! dit M. Lenoble, "* a manqué. Je l'avais toujours prévu. Vous souvient-il, monsieur André, que je vous en ai parlé il y a un an.

Parfaitement, dit André, qui n'avait pas vu M. Lenoble depuis quinze mois.

Quand on a un peu de tact et d'expérience, dit M. Lenoble, quand on est doué d'un jugement sain, d'un coup d'œil sur, il est peu de choses qui puissent étonner. Les choses les plus imprévues m'ont déjà depuis si long-temps frappé par leur nécessité, que je les considère comme accomplies avant qu'elles aient commencé à se ma- nifester. M. André peut dire que dès 1827 j'avais prévu les événe- mens du mois de juillet 1830.

Et il regarda André pour attendre sa réponse.

REVUE DE PARIS, 29

C'est vrai, dit André.

Je ne le lui fais pas dire , ajouta M. Lenoble. On vint à parler de l'amitié.

Pour moi, dit M. Lenoble, M. André sait que je suis obligeant. André s'inclina en signe d'assentiment.

Eh bien! continua M. Lenoble, je n'ai jamais obligé que des ngrats.

M. Lenoble ne disait pas que ses services ressemblaient en général à ceux qu'il rendait à André. La plupart des gens, même de ceux qui obligent réellement, font tomber les services de si haut sur la tête de leurs obligés, qu'ils les blessent presque toujours, et que, non seu- lement ils n'obtiennent pas de reconnaissance, mais qu'ils ne peu- vent parvenir à se faire pardonner leurs bienfaits. La récompense d'un service doit être l'influence heureuse qu'il exerce sur celui qui le reçoit et la bienveillance tacite qu'il en ressent. Je me déflerais de ceux qui se débarrassent en paroles de la reconnaissance qu'ils ne veulent pas garder dans le cœur.

On se mit en route pour le théâtre. Le grand monsieur offrit le bras à M"* Lenoble, qui était une petite femme grosse, rose, assez ragoûtante. Et André fut obligé de se charger de la tante Laure. Il faisait beau ; on n'était pas loin du théâtre; on alla à pied.

André , préoccupé , comme on peut le penser, au moment de quit- ter Paris pour toujours , et d'adopter une existence qui lui semblait encore un rêve, fut obligé de faire les honneurs de sa loge, que M""' Lenoble ne trouva pas assez de face. Il lui fallut dire à la tante Laure le nom de tous les acteurs, et répondre aux questions de M. Lenoble sur les intrigues et les aventures des actrices, lui qui ja- mais n'avait pu rester un acte entier sans sortir de sa loge, ou qui prenait le parti de s'endormir au fond.

Il avait môme acquis à ce sujet une faculté digne d'envie. Quand il voyait poindre une de ces scènes éternellement reproduites au théâtre, éternellement ennuyeuses, éternellement applaudies; quand on disait dans la tragédie :

Je te l'ai déjà dit et veux bien le redire , etc.

ou bien :

Te souvient-il cncor la fameuse journée, etc.

ou dans la comédie, quand on approchait deux fauteuils.

A la seule prévision du récit ou de la scène filée, il se penchait dans son coin et s'endormait profondément.

30 REVUE DE PARIS.

A la sortie, il pleuvait à verse; on prit un fiacre. M. Lenoble indi- qua son adresse, quoique André demeurât plus près que lui du théâ- tre. Il descendit avec sa femme et la tante Laure, et dit à André :

Soyez assez bon, mon cher monsieur André, pour jeter mon- sieur chez lui en passant. A demain matin; n'oubliez pas.

demeurez-vous? dit André au grand monsieur.

Rue des Trois-Couronnes.

E y avait une lieue un quart pour aller, autant pour revenir. André rentra chez lui à une heure et demie. Le lendemain matin , André reçut de M. Lenoble 285 francs.

XUL

Mlle Jenny Mathieu à Emmeline Lenoir.

« Il y avait bien long-temps, ma chère Emmeline, que je n'avais reçu de lettre de toi, et plus d'une fois je t'ai accusée d'oublier, au miUeu des plaisirs de Paris, de pauvres campagnards relégués dans une petite bourgade au bord de la mer. Je te remercie bien de ta lettre et de ce que tu m'y apprends. Je ne sais que te dire en retour. Depuis un an et demi que j'ai quitté Paris, ma vie a été monotone et calme au-delà de toute expression. Sais-tu qu'il y a un an et demi déjà d'écoulé depuis la soirée oîi nous avons vu, chez ton père, ce beau jeune homme triste auquel ton père devait céder son étude, et que toi et moi nous supposions devoir être ton mari. A propos de lui, il faut que je te parle d'une chose qui m'a bien frappée il y a un an.

« Nous déjeunions dans la salle à manger, quand il entra tout à coup un grand chien fauve, qui vint s'installer au milieu de nous, et prit de la meilleure grâce quelques friandises que je lui donnai. Il avait l'œil Nif et intelhgent. Mon père, qui a chassé autrefois, l'ad- mirait en connaisseur, et disait :

C'est un des plus beaux chiens que j'aie vus, et il n'y en a pas en France quatre comme lui.

cf Lorsque nous entendîmes un coup de sifflet aigu, le chien laissa un os qu'il rongeait, se tourna vers la porte, que l'on avait refermée, et voyant ouverte la fenêtre, qui heureusement n'est qu'à six ou sept pieds du sol, s'élança à travers avec la légèreté d'une biche, et disparut.

A qui est ce chien? demanda mon père au domestique qui nous servait.

C'est au marchand de canards.

REVUE DE PARIS. 3t

Vient-il souvent?

Presque tous les jours.

Vous m'appellerez quand il sera là.

« Trois ou quatre jours après, comme nous étions encore à déjeu- ner, on vint dire à mon père que le marchand de canards était à la cuisine. Il ordonna de le faire entrer.

« A peine l'eus-je aperçu qu'il me sembla que jel'avais déjà rencon- tré quelque part. C'était un grand jeune homme d'une trentaine d'an- nées, hâlé par le vent et le soleil, s'exprimant parfaitement bien et éludant les questions de la façon la plus spirituelle; tout ce qu'on put savoir de lui, c'est qu'il demeure à trois lieues de Trouville, qu'il habite une petite maison qui lui appartient, qu'il connaît dans les en- virons un étang couvert de canards sauvages , dans la saison froide ; que, pour suppléer à la chasse de l'hiver, il en a pris quelques-uns vivans qui commencent à lui faire une basse-cour assez nombreuse et lui permettent de faire son commerce en toute saison.

Vous n'êtes pas du pays !

J'y suis né.

Mais , à votre langage , on voit que vous avez reçu une excel- lente éducation.

Je n'en suis pas plus mauvais chasseur pour cela. Il salua et se retira.

c( Ce n'est qu'après son départ que je réussis à me rappeler oii je l'avais vu et je le dis à mes parens , qui rirent beaucoup et m'appelè- rent folle. Cependant, ces manières distinguées, le mystère dont il entoure sa vie passée, et surtout la similitude du nom, les rangea presque de mon avis. Nous apprîmes que le marchand de canards s'appelle André.

c( Il est revenu quelquefois. Une fois mon père a voulu le question- ner, il s'en est allé, et a affecté depuis de ne pas même entrer dans la cuisine pour vendre ses canards. Depuis nous ne nous en sommes plus occupés. »

XIV.

Emmeline Lenoir à /enny Mathieu.

ff Mon Dieu ! quelle singulière chose , ma chère Jenny, quoi ! c'est M. André que tu as retrouvé à Trouville, et dans une semblable si- tuation ! Quand tu l'as vu chez nous , il y avait déjà plusieurs années que je le connaissais. Dès-lors, sa fortune avait subi, je le savais.

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une grave altération; mais deux ans avant, c'était un des hommes les plus élégans de Paris. 11 avait de beaux chevaux, et on le ren- contrait partout, toujours brillant, toujours remarquable entre les autres , par sa bonne grâce et par un petit degré d'impertinence qui n'était pas très désagréable.

« Je t'avouerai, ma chère Jenny, que, sans être ce qu'on appelle amoureuse de M. André, je n'étais pas sans m'occuper de lui, et d'ailleurs il m'avait semblé, à diverses reprises, que ma famille avait des intentions sur lui, et que lui-même faisait, à moi , quelque atten- tion. Il n'a plus été question du mariage , ou plutôt il n'en a jamais été question, de ce mariage que j'avais peut-être rêvé. Je n'ai pas cru devoir en mourir de douleur ; cela ne m'empêchera pas d'épouser un autre, mais M. André ne me sera jamais tout-à-fait indifférent, et tout ce qui me rappelle son souvenir a pour moi quelque chose de doux et de triste à la fois.

« Voilà , ma chère Jenny, ce qu'il faut que tu fasses pour moi. Il est évident que tu ne te trompes pas : M. André a quitté Paris , il y a quinze mois, et personne ne sait ce qu'il est devenu. Je savais, d'au- tre part, qu'il avait, en Normandie, une petite propriété qu'il ap- pelait en riant son château de Roberchon.

c( André est malheureux; informe-toi de lui, donne -moi tous les détails que tu pourras te procurer; j'ai de l'argent à moi, nous le lui ferons parvenir secrètement.

a Je compte sur toi, ma bonne Jenny, pour l'exécution de ma com- mission et aussi pour la rapidité de cette exécution. »

XV.

Jenny Mathieu à Emmeline Lenoir.

«Voici, ma chère Emmeline, tous les détails que j'ai pu obtenir, ils t'affligeront probablement ; mais il n'eût servi à rien de te les ca- cher, et d'ailleurs c'aurait été priver de ton secours une personne qui en a bien besoin.

« Il y a presqu'un an et demi, un jeune homme vint visiter une mauvaise maison, abandonnée depuis long-temps, située au milieu d'une petite prairie , formant avec elle une propriété connue sous le nom épigrammatique de château de Roberchon. La toiture était en- foncée, les portes hors des gonds. En quelques jours, des ouvriers eurent rendu la bicoque à peu près habitable , et le jeune homme s'y installa avec une petite femme, jeune et jolie, qu'il appelait Rose.

REVUE DE PARIS. 33

Les-voisins s'occupèrent beaucoup d'eux pendant quelque temps. On ne tarda pas à s'apercevoir qu'ils étaient fort polis et fort obligeans. D'ailleurs c'était le moment de récolter les pommes et de faire le cidre , on cessa de songer à eux. Bientôt, cependant, on recommença à parler du voisin André : on le citait comme le meilleur chasseur du pays , et on le vit bientôt aller vendre le gibier qu'il tuait dans les communes environnantes. Ce qu'il tuait surtout, c'étaient des oiseaux de passage dont la chasse est des plus fatigantes : elle se fait l'hiver, la nuit, et à chaque instant il faut entrer dans l'eau jusqu'à la cein- ture ; c'était un rude métier pour un jeune homme accoutumé à toutes les aises et à toutes les élégances de la vie. Mais ce qui chagri- nait le plus M. André, c'était son chien Black. Black est un chien de plaine et de montagne , un pointer écossais , comme dit mon père, et ces chiens ne rapportent pas et n'aiment pas l'eau , surtout l'hiver. Le pauvre Black, entraîné par l'amour de la chasse, par son atta- chement pour son maître, nageait néanmoins dansl'eâu glacée pour aller chercher le gibier dans les endroits André ne pouvait par- venir; car il évitait cette peine à son chien chaque fois que l'eau n'était pas trop profonde et qu'il y pouvait aller lui-même. Bose, quand ils rentraient , faisait un grand feu pour les réchauffer tous deux; elle les soignait, leur préparait leur dîner. Elle voulut, une fois qu'André était trop fatigué, aller vendre elle-même le gibier; mais quelques expressions peu honnêtes qu'on lui adressa lui firent tant de peur, qu'elle n'osa plus recommencer.

« Dans ses chasses , André avait fait connaissance avec quelques autres chasseurs, qui, moins habiles tireurs que lui, l'enviaient tout en l'admirant. Un soir il en rencontra un qu'il n'avait pas vu depuis long-temps.

Et l'ami, lui dit André , avez-vous donc été malade que l'on ne vous rencontre plus ?

Non , dit l'autre, mais j'ai abandonné le métier de chien que je faisais , je ne suis plus chasseur, je suis contrebandier ; je risque , il est vrai, quelques mois de prison; mais, pour cela, il faudrait me prendre , et aussi la confiscation de marchandises qui''ne sont pas à moi. Mais je gagne de l'argent, je vis bien, et je n'attrape plus de rhumatismes. Vous êtes fort, vous êtes leste et bon coureur, vous devriez vous mettre des nôtres, vous vous en trouveriez bien.

Je verrai, répondit André. Et il n'y pensa plus.

« Mais il ne tarda pas à sentir les premières atteintes de rhuma- tismes et de douleurs aiguës, que devait nécessairement lui donner

TOME XLV. SErTEMBRE. 3

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une vie semblable. Rose lui donnait tous les soins possibles. Quel- quefois elle lui disait : Je ne veux plus que tu ailles à la chasse. Mais elle se rendait à la nécessité, et André y retournait le lendemain. Il arriva, une nuit, qu'André ayant abattu un canard, Black ne voulut pas aller le chercher. André lui dit sévèrement : A l'eau! Black alla jusqu'au bord, regarda son maître d'un air suppliant, et se coucha à terre. André regarda était tombé le gibier ; il y avait trop d'eau pour qu'il pût lui-même aller le chercher; il se tourna vers son chien, et lui répéta avec colère : A l'eau!

« Il arrive quelquefois que les meilleurs cœurs s'irritent contre la compassion qu'on leur inspire, ou plutôt contre l'impuissance qu'ils éprouvent de soulager le malheur qu'ils ont sous les yeux.

« Black entra dans l'eau et rapporta le canard ; mais il était saisi d'un tremblement convulsif qu'il garda jusqu'au retour; en vain on le réchauffa, on le frotta; il trembla ainsi pendant deux jours, et le troisième jour au matin, il mourut.

«Il n'y a que les malheureux qui sachent à quel point on peut aimer un chien.

«Je me rappelle, chère Emmeline, à une époque j'étais bien malheureuse et bien triste, quand je pleurais, ma petite Zoé, qui m'a bien fait pleurer à son tour quand elle est morte , cette pauvre pe- tite bête montait sur mes genoux et se montrait plus caressante que de coutume ; je baisais avec tendresse sa bonne petite tête soyeuse, cr Ce fut une grande tristesse dans la cabane, et quand André vint ici vendre ses canards , comme notre domestique lui disait : Black n'est pas avec vous ? il répondit : Il est mort, et il se prit à pleurer. « Tous les jours André souffrait davantage de ses douleurs ; ce pauvre jeune homme était devenu pâle, et marchait quelquefois courbé comme un vieillard.

« Il rencontra le contrebandier. Quand vous voudrez, dit-il, je serai des vôtres.

« De ce jour, il fit la contrebande, gagnant plus d'argent avec au- tant de fatigues, mais avec des fatigues qui disparaissaient dans le sommeil, et n'amassaient pas sur lui des douleurs intolérables. On le revoyait quelquefois ici ; mais ce qu'il venait vendre, c'était du tabac, c'était des poteries anglaises, des dentelles, et il remportait toujours quelque chose pour Rose, un bonnet, un fichu, etc.

« Une fois il fut pris, battu par les douaniers, et il passa quinze jours en prison. Rose passa ces quinze jours à pleurer. Il songea, avec terreur, que c'était par hasard qu'on ne l'avait pas retenu trois

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mois, et que s'il était resté trois mois en prison , Rose serait morte de faim ; de ce jour, il ne sortit plus sans son fusil. En vain Rose le suppliait de n'en rien faire ; elle craignait quelque malheur.

(( Chère Rose , disait-il , il vaut mieux que le malheur arrive à eux qu'à moi; je ne me laisserai plus prendre.

(rlJne autre fois, il fut encore surpris parles douaniers; mais il les tint en respect en les couchant en joue. Un d'eux s'avança et lui tira un coup de fusil ; André courut à lui et le jeta à terre d'un coup de crosse ; puis s'enfuit.

G Un soir, il faisait un temps magnifique ; le soleil se couchait sur la mer en face de Trouville ; tout l'horizon était d'une splendide cou- leur jaune; on voyait se dessiner en noir, comme des silhouettes, sur ce fond éclatant, les petits bâtimens des pêcheurs avec leurs voiles carrées. Rose avait voulu sortir et accompagner André.

« Tu connais Trouville; tu devais revenir encore y prendre des bains cette année, et je t'attends encore.

« Ils arrivèrent sur la hauteur, à ce point du chemin de Honfleur, oii la route se sépare en deux, l'une se prolongeant encore avant de descendre à Trouville, l'autre descendant à Vierville, qui est comme un nid de mouettes au bord de la mer, et il y a un poste de douane.

« Nous sommes allées plus d'une fois ensemble sur cette côte, où, de loin, par-dessus des haies de houx épineux, on aperçoit la mer qui semble à l'horizon toucher le ciel abaissé sur elle.

cf Tu te rappelles qu'à cet endroit il y a dans un mur de jardin une niche creusée , et dans cette niche une sainte Vierge.

« André avait les yeux fixés sur la mer et suivait du regard un petit navire plus étroit que les autres ; c'était un contrebandier qui fuyait la terre après avoir abordé et enfoui dans le sable de la fa- laise, dans un endroit convenu, la cargaison qu'y devaient prendre André et ses compagnons. '

Maintenant, dit André à Rose, retourne chez nous, voilà le jour tombé tout-à-fait; il faut que je me cache dans les roches.

J'ai peur, ce soir, dit Rose, tu devrais rentrer avec moi; nous avons encore de l'argent, tu te reposerais cette nuit.

î Impossible, ma bonne Rose; on compte sur moi; vois-tu, la mer est basse; il faut que je prenne ma route par-dessous la falaise; adieu.

ff Rose essaya encore de le retenir, mais ce fut en vain. Il lui donna un baiser sur le front et descendit , non sur le chemin de Trou-

3.

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ville, ni sur celui de Vierville, mais à travers les champs et par-des- sus les haies.

c( Pour Rose, elle le suivit des yeux aussi long-temps qu'elle le put; puis elle se mit à genoux et adressa à la Vierge de la niche une fervente prière, après quoi elle retourna lentement chez elle, la fatigue de la promenade ne tarda pas à l'endormir, en répétant sa prière à la Vierge.

« Sainte Marie , mère de Dieu , disait-elle , veillez sur lui ; sainte Marie, ayez pitié de moi; je ne sais ce qui va lui arriver, mais il va lui arriver quelque chose; mon Dieu, que deviendrai-je? que fait-il en ce moment? peut-être il se bat; on le poursuit ; on le frappe...

« Elle pleura long-temps , puis elle s'endormit d'épuisement.

« Pendant ce temps, André se glissait à travers les roches à l'en- droit du rendez-vous , en écoutant dans l'ombre le faible signal au- quel se reconnaissaient les contrebandiers; tout à coup il s'arrêta et prêta l'oreille; c'était bien le signal; il répondit et se tint debout. Il vit alors se dresser des têtes et des yeux briller; il entendit du bruit derrière et se retourna; il se levait aussi du monde derrière lui; cela faisait au moins quatre hommes, et ses compagnons ne de- vaient être que deux. Il était trahi! A peine avait-il eu le temps de s'en apercevoir, qu'il vit en même temps qu'on se rapprochait de lui. Il s'élança, renversa d'un coup de crosse un de ses agresseurs et prit la fuite. On lui tira deux coups de fusil qui le manquèrent, mais qui servirent de signal aux autres douaniers. André gravit la falaise par un chemin que personne n'avait jamais osé tenter. Arrivé en haut, il fut saisi par deux hommes armés auxquels il échappa par une se- cousse violente; puis, il continua sa course par dessus les haies, haletant, s'arrêtant parmomens, écoutant, jusqu'au moment il arriva à l'endroit il avait quitté Rose , auprès de la niche de la Vierge. Là, il s'arrêta et arma son fusil. Les douaniers ne tardèrent pas à le rejoindre, et un furieux combat s'engagea dans la nuit; deux hommes furent tués, un des douaniers et André.

« Tout cela , chère Emmeline , s'est passé il n'y a pas plus de huit jours. Le malheureuse Rose ne peut se consoler. Je suis allée la voir hier. J'ai laissé un peu d'argent chez elle; mais cela ne peut être qu'un secours de quelques instans. Je lui ai parlé. C'est une bonne et douce fille, qui a maintenant au cœur un chagrin pour toute sa vie. J'ai envie de la prendre auprès de moi. »

Alphonse Karr.

VOYAGES.

aasaosrsaa»

19 juillet 1837.

C'est réellement une magique puissance que la navigation. Cette baguette de fée, qui, la brise aidant, vous porte en quelques jours, souvent même en quelques heures , d'un pays à un autre , et vous met tout d'un coup en face de mœurs, de cieux et de paysages nouveaux, par une de ces brusques transitions qui étonnent et charment à la fois l'œil du voyageur. La chaise de poste qui vous emporte, sur une route bien unie, vous laisse voir, quel- que rapide qu'elle soit, ces dégradations insensibles qui conduisent de l'un à l'autre les peuples limitrophes, et fondent ensemble les nuances les plus opposées. Mais par mer , rien de tout cela : la page du vaste livre que vous ouvrez au hasard ne ressemble en rien à la page qui précède; ici tout est neuf, imprévu , piquant; les ressemblances et les contrastes ressortent plus vivement par ce brusque rapprochement de deux peuples que sépa- rent cinq ou six degrés de latitude, et qu'à quarante heures de distance vous pouvez comparer ensemble.

C'est ainsi que le 17, à sept heures du matin, nous nous trouvions en- core dans le port de la Corogne, et que le 18, à minuit, nous mouillions sous les forts du Tage , après avoir franchi , en trente-neuf heures de mar- che, la distance de cent vingt lieues marines, ou six degrés de latitude, qui sépare ces deux points. La brise fraîche du nord-est, qui nous avait fait filer constamment neuf à dix nœuds par heure, nous avait abandonnés ù quelques lieues de la terre; nous craignions déjà une de ces accalmies subi- tes, qui dans les latitudes un peu chaudes, arrêtent tout court le navire à

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l'entrée du port, et détruisent souvent tout le bénéfice de la traversée la plus heureuse. Mais un pilote portugais qui était venu nous joindre à bord sur un des plus étranges bateaux que j'aie vus de ma vie , bateau que je ne puis mieux décrire qu'en le comparant à un marsouin, avec son avant ar- rondi en bosse, qui semblait bondir sur la lame, nous prédit qu'en en- trant dans le Tage nous trouverions assez de brise et plus peut-être que nous n'en voudrions. J'avais bonne envie, en marin expert qu'on se croit toujours après quinze jours de mer, de rire de la prédiction; mais elle ne tarda pas une heure à s'accomplir A peine avions-nous doublé le cap da Roca, qu'une de ces raffales subites qui descendent des montagnes de Cintra, nous fit remonter la large bouche du Tage, à raison de onze à douze milles par heure , c'est-à-dire , à peu près le maximum de la vitesse de notre léger bâtiment.

La nuit était venue; mais sous le beau ciel du Portugal, et malgré la brise qui soufflait, comme disent les marins, « à décorner les bœufs, « la lune était si pure et si brillante, que nous distinguions presque comme ea plein jour cette longue file de forts, de maisons de campagne et de palais qui se continue sans interruption, pendant quatre lieues, sur la rive droite du Tage. Au plus fort du grain , lorsque nos canons de tribord plongeaient à moitié dans l'eau, qui atteignait presque le haut des bastingages, et que le mât pliait sous le poids de la grande voile, la frégate portugaise station- naire nous héla d'un coup de canon. Malgré l'envie que nous avions de poursuivre tout droit notre chemin, il nous fallut, sous peine de voir les boulets portugais faire connaissance avec les flancs de notre brick, met- tre en panne pour recevoir la visite d'un officier; opération fort peu agréable pour les visités comme pour le visiteur. Enfin celte formalité accomplie, nous reprimes notre route avec la brise qui nous avait patiemment attendus, et qui nous emporta plus vite encore qu'elle ne nous avait amenés; nous rangeâmes, à portée de pistolet, le fort Saint- Julian, par une passe étroite qui n'a guère qu'un quart de lieue de largeur, en glissant avec la rapidité d'une flèche à côté des brisans dont le vent nous apportait le bruit, et nous mouillâmes enfin dans l'admirable bassin du Tage, à côté de la belle frégate française la Dryade, de soixante canons, et d'une division anglaise forte de trois vaisseaux et d'une frégate, sous les ordres de l'amiral Gage.

On dort peu en mer, surtout un jour de mouillage. Le lendemain, au point du jour, j'étais déjà accroché aux bastingages pour reconnaître Lis- bonne et la saluer de ce premier coup d'œil de l'arrivée , auquel il est pi- quant de comparer le coup d'œil du départ. Il faut dire ici toute la vérité. Ce coup d'œil ne fut pas favorable à Lisbonne. Qu'on se représente, sur une étendue de près de deux lieues, un immense amas de maisons, véritable chaos de maçonnerie, entassées sans ordre les unes sur les autres, sans un seul grand édifice qui dominât les autres et servit de point de rappel. L'ex- trémité sud-ouest de la ville, qui nous faisait face, était de beaucoup la

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plus agréable : elle se composait du palais de la reine , dont nous ne pou- vions apercevoir que le toit , et d'un certain nombre de belles maisons grou- pées autour de ce palais. Bien que toutes fussent dénuées de style, et d'ua goût pitoyable, leur propreté , leur étendue, les jardins en terrasse, dont la noire verdure contrastait avec la blancheur des maisons , donnaient réel- lement à cette partie de la ville un aspect aristocratique. Mais, sur le bord de la mer, de grands magasins à lucarnes étroites lui imprimaient un ca- chet de roture et servaient comme de transition de la ville de la noblesse à la ville du commerce. Celle-ci , aux maisons hautes et serrées , sans un pouce de verdure pour reposer les yeux, a pour limites, d'un côté, le quartier d'artillerie , de l'autre l'arsenal , qui tiendrait tout entier dans un des bas- sins du Ferrol ; elle occupe un espace immense , et monte en amphithéâtre jusqu'au sommet de la longue et haute colline sur le penchant de laquelle est assise Lisbonne. Le point le plus élevé de cette colline est occupé par le château , amas confus d'édifices sans symétrie et sans beauté, qui ne se dis- tinguent que par leur élévation des toits des maisons de la ville.

Somme toute, Lisbonne, au premier aspect, donne bien l'idée d'une ca- pitale riche et puissante, mais ne ressemble en rien à une belle ville, ni surtout à une ville agréable. C'est Naples en laid , Naples moins la verdure, moins le Vésuve, et les îles de Capri et d'Ischia, et ces rians villages qui ressemblent à autant de cités. Le seul point du paysage l'œil se repose avec plaisir, c'est le palais neuf d'Ayuda , à un quart de lieue au sud-est de Lisbonne. Ce palais serait un des plus beaux du monde et pourrait rivaliser avec celui de Madi'id, s'il était terminé; mais tel qu'il est, c'est encore un bel et noble édifice et d'un goût assez pur, chose réellement édifiante pour qui connaît , de visu, le goût des architectes portugais. Sa forme est carrée, et rappelle, à la blancheur près et dans des proportions beaucoup plus humbles, le sombre et gigantesque Escurial. Le gros bourg d'Ayuda se serre au pied du château comme un diminutif de cité royale; puis, de tous côtés s'étendent les blonds et monotones coteaux quicerueut Lisbonne, cul- tivés jusqu'au sommet, et plantés de blé pour la plupart , mais sans un arbre pour égayer leur triste nudité. La rive du Tage opposée à la ville, à une demi-lieue de distance, n'offre qu'une falaise entièrement nue, dont la lon- gue crête laisse pourtant entrevoir çà et quelques blancs et gracieux vil- lages, cachés derrière ses ravins comme une Espagnole derrière sa ventana bien grillée. Au sud-est, le Tage forme un coude immense, dont la grève, à peine élevée au-dessus de son niveau, se confond avec le ciel et l'eau dans un pâle lointain. La plaine, que l'on distingue à peine à travers les hautes mâtures des vaisseaux de guerre, offre un aspect de prosaïque uniformité, et l'admirable pureté du ciel donne seule quelque intérêt et quelque éclat à ce monotone paysage.

Malgré l'immense population qui pullule dans les rues de Lisbonne, cette ville si bruyante et si animée est en voie de déclin plutôt que de prospérité.

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Elle a perdu avec le Brésil les élémens de richesse et de vie qu'y jetait le commerce d'outre-mer, et ce beau bassin du Tage,où mouillaient encore nous dit-on , en 1828, cinq cents navires marchands , n'en compte pas trente aujourd'hui. En ce moment, le pavillon anglais y flotte sur trois vaisseaux, une frégate et deux corvettes, sans compter de nombreux Rackets à voile et à vapeur. La France y est représentée, pour mémoire, par la Dryade , une de ces belles frégates neuves de soixante canons, qui ressemblent à un vais- seau, si ce n'est qu'elles sont bien plus légères et plus gracieuses; enfin, le Portugal y fait solennellement pourrir sur leurs ancres, un vieux vaisseau désarmé, le Don Juan, et deux ou trois frégates, tristes et éloquens emblè- mes de toute cette grandeur déchue du premier et du plus hardi de tous les peuples navigateurs du monde moderne.

En descendant sur la cale de Lisbonne, aux rayons d'un soleil qui, au dire de tous les officiers du bord, n'est guère plus brûlant aux Antilles, la pre- mière chose qui me frappa, dans la rue étroite etmontueuse qui descend le long du Tage, ce furent des Omnibus conslUulionnels , c'est le nom qu'ils portaient écrits en grosses lettres, avec le pavillon portugais, bleu et blanc. Ces omnibus , traînés par quatre chevaux avec un moço de mulas monté sur le premier cheval de gauche, sont, du reste, assez comfortables; ils sont exactement construits sur le modèle de ceux de Paris et ont été importés de France; c'est, du reste, une exception au monopole réservé à l'Angleterre de fournir au Portugal, en échange de ses vins, de ses oranges et de ses huiles, les bateaux à vapeur, les armes, les voitures de luxe, la quincaille- rie, les arts utiles, en un mot : quant à la France, elle prélève aussi son tri- but, mais sur les arts agréables , comme je ne tardai pas à m'en apercevoir à l'immense quantité de modistes, de coiffeurs, de tailleurs, de dentistes, de restaurateurs français, toujours français, et cruellement français, comme dit Charlet, qui étalaient sur toutes les boutiques leurs enseignes en trois lan- gues. D'un bout à l'autre de la Péninsule, l'Espagnol et le Portugais même, le plus entiché de sa nationalité, se croirait déshonoré, s'il laissait toucher son habit ou ses cheveux à d'autres mains] qu'à celles d'un de ces innombra- bles artistes que la Gascogne et la Provence envoient tous les ans en quête d'une fortune à faire sur les deux versans de la Péninsule. On a parlé d'une intervention de la France; mais cette intervention existe, elle a lieu tous les jours sans qu'on s'en doute : une légion toute française de tailleurs et de per- ruquiers a envahi la Péninsule, et combat, non pas pour la liberté espagnole, mais pro aris et focis, à l'abri de ce prestige du nom français qui les enri- chit et qui les protège. A Madrid seulement, on compte plus de dix mille de ces représentans de la nationalité française, et on lèverait certainement une armée de tous ceux qui sont disséminés sur le sol de l'Espagne.

Habitués que nous étions à la température délicieuse qui règne à bord d'un vaisseau qui fait route, nous ne nous attendions pas assez à l'effroyable chaleur qui nous accueillit à notre entrée dans Lisbonne. La situation de cette

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ville, bâtie en amphithéâtre sur la pente sud d'une longue chaîne de co- teaux , explique cette chaleur vraiment tropicale qui règne dans les rues, en dépit de la brise fraîche qui souffle constamment sur le Tage et assainit l'air empesté par les cloaques de la cité. Je me rappellerai long-temps notre visite au Paseyo , triste promenade de chênes verts, poudrés à frimas d'une poussière blanche et fine, et qui semblent n'avoir jamais été arrosés d'une goutte d'eau depuis le jour ils ont été plantés. Ce promenoir, ou plutôt ce rôtissoir public, hermétiquement fermé de grilles, sans doute pour mieux ressembler, comme l'Escurial, à un gril, est décoré d'une fontaine toute neuve, d'assez mauvais goût, dont les Portugais, nous dit-on, ne sont pas médiocrement fiers. Du reste, pas un rameau de verdure printannière, qu'Userait pourtant facile d'entretenir, comme à Madrid, par des rigoles creusées dans la terre et arrosées tous les jours. J'ai traversé Lisbonne en tous sens, sans y apercevoir même une branche d'oranger, de cet arbre dont le parfum embaume toute la côte de l'Espagne, depuis Porto jus- qu'à Barcelone. Il faut bien pourtant qu'il y ait des orangers à Lisbonne, car, bien que la saison fat passée, j'y ai trouvé partout en abondance les plus délicieuses oranges que j'aie jamais goûtées, et Séville, famous for oranges and women , comme dit Byron , aura fort à faire pour effacer l'arrière -goût embaumé que nous a laissé le marché aux fruits de Lisbonne, avec ses aga- çantes fruitières, bien connues dans les fastes de la marine anglaise et fran- çaise, et parlant également les deux langues.

En revanche, lesfemoles de Séville n'auront pas, je crois, grand' peine à l'emporter sur les femmes portugaises, à en juger du moins par les échan- tillons du beau sexe que nous avons aperçus dans la rue et aux balcons re- couverts de jalousie, des myriades de syrènes en peignoirs blancs aga- çaient les passans du geste et du regard. Le costume des femmes du peuple est éminemment disgracieux : il se compose d'un manteau de drap sombre à long collet, exactement comme ceux que l'on porte l'hiver à Paris, mode admirablement appropriée à la chaleur de trente degrés, à l'ombre, qui régnait dans les rues de la ville. La coiffure a pour base un de ces peignes gigantesques qu'affectionnent, je ne sais pourquoi, toutes les femmes des pays chauds. Sur cet échafaudage, élevé de trois pouces au-dessus de la tête, repose un fichu de gaze blanche, empesé jusqu'à la consistance du car- ton, avec les bouts noués sous le menton, et la pointe tombant derrière la tête. Cette blancheur raide et mate de la gaze fait merveilleusement ressortir les tons de bistre ou d'ocre jaune qui caractérisent la plupart des figures de manolas. Quant aux dames, j'en ai trop peu vu pour oser émettre une opi- nion sur une matière aussi délicate. J'aurais trop peur de ressembler à l'An- glais qui jugeait toutes les femmes de France d'après son aubergiste de Châteauroux. Toutes celles que j'ai rencontrées sont vêtues d'après les modes de France, qu'elles portent d'assez bonne grâce; mais, à mon grand regret, l'agaçante mantille m'a semblé complètement bannie des hautes comnie des basses régions de la société.

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Trois rues parallèles, coupées à angle droit et composées de maisons uni- formes, plus régulières que belles, conduisent de l'arsenal au Paseyo Publico, aux parties élevées de la ville. La rua de Œro , rue de l'Or ou des Orfèvres, est la rue de la Pais ou le Bond-Sireet de Lisbonne; c'est que les dandies portugais viennent le soir étaler leur grâce en attendant l'heure du spec- tacle, et les étrangers affluent dans les nombreux magasins qui peuplent cette rue, et la rua de Prata ou d'Argent, sa rivale plus modeste.

La chose à laquelle l'étranger s'habitue le plus difficilement à Lisbonne, c'est la langue portugaise; langue est ici un mot poli que nous substituons à celui de patois, qui serait beaucoup mieux placé; le portugais n'est, comme on sait , qu'un dialecte corrompu de la langue espagnole, et une fille dépravée qui renie sa mère. Il y a dans l'accent lourd et nazillard des fina- les, même dans la bouche des classes élevées, quelque chose qui exclut l'idée d'une langue raffinée et polie; l'on a peine à croire que l'immortel auteur de os Lusiadas ait pu emprisonner, dans une pareille langue, son génie digue d'un champ plus large et plus élevé. Hâtons-nous d'ajouter que presque toutes les personnes de la société parlent le français avec beaucoup de pureté, et que dans le peuple même, grâce à la colonie industrielle qui s'est établie ici, il est plus facile de se faire entendre en parlant français qu'espagnol.

Cette large et belle rue de l'Or, dont j'ai parlé plus haut, aboutit à une magnifique place au milieu de laquelle s'élève une statue équestre de bronze d'un assez triste goût, flanquée, sur ses deux côtés, d'un éléphant et d'uu cheval, aussi en bronze. Elle représente un des derniers rois de Portugal; j'ai oublié lequel. Trois lignes de bâtimens d'une architecture simple et grandiose entourent les trois côtés de cette place, terminée par le Tage qui s'étend à perte de vue, plus semblable sur ce point à une mer qu'à un fleuve, et forment un ensemble réellement imposant. Les administrations publiques et les tribunaux sont logés dans ces trois vastes édifices, qui se terminent près de la mer par deux grands pavillons, dont l'un n'est pas encore achevé ; l'autre est la Bourse, dont la situation est certainement une des plus belles du monde. Il n'y manque que des affaires. Les églises sont plus rares à Lisbonne que dans aucune autre ville de la Péninsule. Elles sont, comme presque toutes les églises espagnoles, trop chargées d'ornemens. La plupart d'entre elles sont modernes , et leur éclatante blancheur, le soin coquet avec lequel elles sont parées, réveille des idées plus mondaines que sérieuses. Mais les quelques heures qu'a durées mon séjour à Lisbonne ne m'ont pas permis, à mon grand regret, de faire dans toutes ses églises ce pèlerinage obligé dont un voyageur consciencieux ne peut se dispenser.

JN'otre visite à l'opéra italien de San Carlos a été plus longue et plus complète. Mais c'est qu'aussi le spectacle, dans une ville qu'on ne fait que traverser, n'est pas seulement un plaisir; c'est une étude de mœurs, un spécimen vivant de toutes les classes de la population , que quelques heures suffisent à passer en revue. La salle, fraîchement décorée, sans être d'un

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style bien pur, est agréable à l'œil ; le vaisseau en est large , la forme circu- laire, et l'immense loge de la reine remplit tout le fond du théâtre, depuis le premier jusqu'au cinquième rang de loges. Un opéra italien de Ricci, YOrfanadi Ginevra, et un nouveau ballet, \d,Venganza de unaMulher, fai- saient les frais de la soirée; l'assemblée n'était pas nombreuse, mais les toi- lettes des femmes étaient élégantes, et le peu que nous aperçûmes de la haute société portugaise répondait à l'idée qu'on se fait d'une capitale.

Il y avait réellement pour nous autres voyageurs, hier occupés à lutter avec la brise, et qui demain allions recommencer encore, quelque chose qui ressemblait à une féerie ou à un rêve, à nous trouver assis dans cette salle élégante, au son de cette délicieuse musique italienne, qu'on entend main- tenant résonner d'un bout du globe à l'autre, depuis Vienne jusqu'à Kio Janeiro. Cependant les honneurs de la soirée ne furent pas pour l'Italie , mais pour une jeune et jolie Française, la signora Galbi, que je ne déses- père pas de revoir un jour à Paris, si toutefois cette frêle et délicate orga- nisation de jeune femme peut résister aux fatigues de sa redoutable profes- sion. Bien que la musique de Ricci , plus gracieuse que forte, ne se prête pas souvent aux élans dramatiques , il est impossible de déployer un pathétique plus entraînant et plus vrai que la signora Galbi dans le rôle de l'orpheline de Genève. Son talent de cantatrice, sans être encore complètement formé, promet un jour une rivale aux Pasta et aux Grisi, et sa voix, plus pénétrante qu'agile, convient surtout aux fortes émotions de la tragédie lyrique. Mal- heureusement l'orchestre de Lisbonne, excellent du reste, ne sait pas s'ef- facer jusqu'à l'humble rOle d'accompagnateur, et condamne les chanteurs à crier la plupart du temps, sous peine de n'être pas entendus; six mois d'un pareil régime suffiraient pour fatiguer une poitrine plus forte que celle de la pauvre et gracieuse signora Galbi. Je regrette, pour l'honneur de la France, de ne pouvoir citer ici le nom français qu'elle a quitté en se ma- riant. Mais notons en passant que, depuis la prodigieuse consommation que l'on fait maintenant de chanteurs italiens, sur tous les points du globe, la France dispute peu à peu à l'Italie le monopole de cette mélodieuse denrée, et qu'elle rend à l'Italie même ce que celle-ci a été si long-temps en pos- session de nous fournir.

L'exécution de l'opéra fut satisfaisante, les acteurs passables et les chœurs excellons. Quant au ballet, il était au-dessous du médiocre; les gestes saccadés des comparses , partageant en mesure toutes les passions de leurs chefs, et répétant, comme des automates musicaux, la pantomime frénéti- que qu'ils leur voyaient faire, excitaient à la fois nos éclats de rire et les applaudissemens forcenés des spectateurs.

Il nous eût fallu au moins vingt-quatre heures de plus pour jeter seule- ment un coup d'œil sur les objets, les plus curieux que Lisbonne renferme, ou dans son enceinte, ou dans ses environs ; mais l'inflexible consigne était là, et il fallut partir le lendemain même de notre arrivée, sans avoir pu vi-

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siter ni Belem , ni le palais d'Ayuda , ni le bel aqueduc moderne qui fournit de l'eau à Lisbonne, et dont la grande arche a plus de deux cents pieds de haut. Nous aperçûmes seulement , en nous éloignant , les sommités de ses arches , c'est-à-dire tout juste assez pour regretter de ne pas en voir davan- tage. Lisbonne, du reste, ne s'était jamais présentée à nous sous un jour aussi favorable qu'au moment nous la quittâmes. Le côté par elle se montre aux vaisseaux qui remontent le Tage est, de beaucoup, le plus avantageux. La ville de la noblesse, la seule que l'on aperçoive, étend alors en éventail ses palais, ses terrasses et ses jardins, étages les uns au-dessus des autres , dans un pittoresque désordre. Le faîte est couronné par le palais de la reine, et par le dôme éclatant de blancheur d'une magnifique église qui donne un aspect oriental à toute cette partie de la cité, qu'un long en- clos, ceint de murs et planté d'arbres rabougris, sépare du bourg et du pa- lais d'Ayuda.

Quant à la rive du Tage , devant laquelle notre brick , aidé du flot et du vent, fuyait avec la rapidité d'une flèche, c'est une succession continue de palais, de forts et de maisons de campagne généralement fort peu éle- vés , mais remarquables au moins par leur blancheur et leur propreté , sinoa par le bon goût de leur architecture. La vieille lourde Belem, large édifice carré du plus beau style gothique , s'avance au loin dans le Tage , au-dessus d'un fort de construction plus moderne, à peu près en face du fort de Bu- gio, situé à l'extrémité d'une langue de terre étroite et basse qui garde l'entrée de la rive gauche. A quelque dislance du fort de Belem, est le château royal, ou plutôt la maison de plaisance du même nom, qui n'offre rien de remarquable. Non loin de s'étendent les galeries longues et basses de la corderie, et les murs grisâtres d'une vieille abbaye que je reconnus tout de suite, grâce aux souvenirs d'enfance que m'avait laissés une vieille gravure anglaise que se rappelleront peut-être quelques-uns de mes lecteurs.

Peu à peu cependant, Lisbonne reculait devant nous, et, à mesure que sa fourmillière de maisons se confondait dans un vague lointain, les dans coteaux de Cintra que nous apercevions à l'horizon, derrière la rive droite, se dessinaient plus nets et plus distincts. Une longue-vue en main, je passai toutle temps que nous demeurâmes en vue de la côte, à étudier les détails de ce frais et vert paysage, chanté par lord Byron, et qui forme un si déli- cieux contraste avec les coteaux nus et brûlés qui entourent Lisbonne de leur ceinture jaunâtre.

Sur ce sol désolé de la Péninsule le paysan a, pour les arbres, une sorte d'horreur superstitieuse , une chaîne de monticules dentelés comme les Alpes courait de l'est à l'ouest sur six lieues de longueur, revêtue de la plus luxuriante verdure; on eût dit, au milieu des sables de Sahara, un de ces mirages enchantés qui trompent l'œil du voyageur. J'avais beau parcourir de l'œil toute la sierra de Cintra, je ne pouvais parvenir à apercevoir un seul point qui ne fût recouvert de ce moelleux tapis; une vapeur humide

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s'exhalait avec la brise du soir de ces sombres et verdoyans ravins, et se groupait avec de molles ondulations autour des pics les plus élevés, d'où descendent ces soudaines raffales qui , chaque soir, balaient l'entrée du Tage. Il me semblait, malgré la distance , entendre le bruit des chutes d'eau qui se précipitaient sous les épais ombrages; de cette Suisse portugaise, plus délicieuse encore sous ces climats brùlans, j'apercevais de rians villages et de petites villes se dessinant comme des îlots blanchâtres au milieu de cette mer de verdure. Jamais paysage plus fantastique, jamais plus délicieuse féerie n'avait passé devant mes yeux, et de toutes les merveilles que je lais- sais à Lisbonne, sans les avoir visitées, rien ne m'a laissé d'aussi vifs regrets que Cintra, ce frais oasis jeté au milieu du désert cultivé qui entoure la reine déchue du Minho et du Tage.

Je ne peux pourtant pas quitter Lisbonne, sans dire un mot delà situation politique du Portugal, vue, comme la ville, à vol d'oiseau, et telle qu'un passager peut se la figurer du pont d'un navire. J'aurai, du reste, pour ga- rantie une autorité respectable, c'est celle du barbier-chirurgien-san^ra- dor (saigneur) , qui me fit la barbe sur la place même je débarquai. Sui- vant cette gazette parlante, il y avait eu quelques jours auparavant à Lis- bonne une révolution manquée, une façon d'émeute, ce qu'on appelle à Cadix une buUanga, comme qui dirait une ébuUition. Les équipages desbâtimens de guerre anglais et français avaient été consignés à bord, pour être plus sûrs de garder une stricte neutralité. Malheureusement, mon Figaro portu- gais, quoi qu'il hâblât assez bien l'espagnol, ne sut pas très clairement m'expliquer quels étaient les deux partis qui s'étaient trouvés en présence. Tout ce que je pus conjecturer, c'est que le duel était cette fois encore entre feu la charte de don Pedro, récemment enterrée, et la charte de 1820, ju- melle de la constitution de Cadix , et ressuscitée avec sa sœur; car le Portu- gal, malgré ses prétentions contre nature à former un état indépendant de l'Espagne, n'en est pas moins le très humble et très docile satellite de ce voisin qu'il déteste, et tourne invariablement dans la sphère celui-ci l'entraîne. Chaque révolution, chaque parodie môme de révolution qui agite lapucrta del Sol, a, quinze jours plus tard, son pendant à Lisbonne; et si don Carlos, par impossible, venait camper quelques mois dans le palais royal de Madrid, vous verriez bientôt don Miguel venir, en dépit de toutes les croisières, rompre à son tour une lance en compagnie du don Quichotte de l'absolatisme espagnol.

Tout ce que je pus entrevoir de plus clair dans le récit de mon barbier- nouvelliste, c'est qu'un certain parti, qui, si je devine bien, doit être celui des exaltados, avait offert à quelques bataillons de l'armée portugaise en- viron quatorze francs par homme pour les pousser à une insurrection; mais la reine en ayant donné dix-huit, cette largesse royale avait coupé court à toute velléité d'insurrection, et la balance avait décidément penché du côté d'un gouvernement qui savait faire valoir en sa faveur de si solides argumens

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Malheureusement, mon barbier ne sut pas me dire si ces prétoriens du Tage, dont la fidélité coûte si cher à ceux qui l'achètent, avaient touché des deux mains, l'enchère et la surenchère, avant de se décider en faveur de leur reine légitime.

Du reste, tous ces faits un peu obscurs devinrent bientôt plus clairs, car nous apprîmes en sortant du Tage ce que vous savez déjà depuis long-temps, c'est-à-dire qu'un brigadier portugais, à Elvas, avait fait soulever ses troupes en faveur de la charte de don Pedro, et, chose beaucoup plus dif- ficile à croire, leur avait payé tout l'arriéré de leur solde. Celte circonstance, jusqu'ici sans exemple en Portugal, prouve assez que le commandant d'El- vas n'est que l'instrument d'une volonté plus haute, et que le coup est parti de Lisbonne, le contre-coup ne tardera pas à se faire sentir. On sait que la jeune reine aime assez à jouer sa couronne à ce jeu périlleux des contre- révolutions , et que ses coups d'état ne sont le plus souvent que des coups de tête. Le mauvais succès de la première tentative n'a pas, comme on le voit, découragé l'aventureuse fille de don Pedro; mais pour tout dire, le bien comme le mal, doua Maria n'est pas pourtant sans excuse dans ses efforts opiniâtres pour ressusciter la charte de son illustre père; sans être un chef- d'œuvre d'organisation politique , cette charte vaut encore mille fois mieux que la constitution de 1820, actuellement en vigueur, et déplorable pendant de l'impossible constitution de 1812 en Espagne. Mais la différence entre les deux chartes vaut-elle les chances d'une guerre civile entre les partisans de la révolution à ses divers degrés, avec une contre-révolution en perspective? Le Portugal sera bientôt appelé à en décider. Je souhaite de bon cœur que la royauté de dona Maria ne paie pas les frais de l'expérience.

RossEEUw Saim-Hilaire.

LA VIE DÉVOTE ,

CHEZ LES PAÏENS.

SECOND ARTICLE.*

m. LIBERTÉ DE CONSCIENCE.

Quelque chose qui a puissamment contribué à la durée des empires parmi les païens, c'est d'abord la piété universelle et profonde qui se remarqua toujours au milieu d'eux ; ensuite, et l'un est peut-être la conséquence de l'autre, l'ignorance ils ne cessèrent jamais d'être de ce que nous appelons la séparation du spirituel et du temporel, des choses du ciel et des choses de la terre. Il y avait dans les divers états de l'antiquité tant de causes de trouble et de dissolution , que, s'ils avaient été encore tiraillés en deux sens contraires par deux influences séparées, l'influence religieuse et l'influence civile, il n'est pas douteux pour nous qu'ils n'eussent succombé bien plus promp- tement.

Les païens n'admirent jamais ce que les modernes ont nommé la liberlé de conscience. Il y avait, en tout gouvernement, des lois fon- damentales qui défmissaient les dieux reconnus et le culte exclusive- ment protégé, et tout hérétique, schismatique ou esprit fort qui n'a- dorait pas ces dieux et qui ne professait pas ce culte était sévèrement puni, puni de mort. On n'a pas oublié que chez les païens, en géné- ral, la puissance spirituelle était armée du glaive, et que, chez les

(I) Voyez la livraison du 15 août.

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Romains, en particulier, le chef de la religion était en même temps le chef de l'état, le pape et l'empereur.

C'est dans les mémoires sur Socrate que Xénophon, son élève et son ami, nous apprend que, parmi tous les peuples de la Grèce, la liberté de conscience était bannie comme une effroyable impiété ; qu'il y avait une religion que chaque état reconnaissait et faisait pro- fesser; un culte que les lois rendaient obligatoire, et aux règles du- quel nul n'avait le droit de déroger. Il ajoute encore que non-seu- lement personne n'avait le droit de se faire des dieux l'idée qui lui convenait et de les adorer à sa fantaisie, mais encore que chacun était tenu de prier ceux qui étaient reconnus par l'état , et de sacri- fier selon ses facultés. Les païens de tous les pays grecs punissaient donc non-seulement la liberté de conscience, mais encore l'indiffé- rence religieuse, deux choses , il faut le dire, assez voisines l'une de l'autre.

Chez les Romains existaient les mêmes obligations. Tertullien nous apprend dans l'Apologétique que le sénat décrétait les dieux, sur quoi il raille les païens, en disant qu'ils étaient trop bons de prier leurs divinités, elles qui en étaient réduites à cabaler auprès des sénateurs pour se faire reconnaître. Nous avons déjà dit comment et à quelle époque le sénat chassa honteusement quatre dieux de l'Italie, ce qui était en chasser leurs prêtres et leurs adorateurs.

D'ailleurs, n'aurions-nous pas le témoignage de Xénophon, de Tertullien et de vingt autres, sur l'inexorable orthodoxie des théo- logiens du paganisme, lesquels étaient en même temps les premiers magistrats politiques de leur pays, l'histoire ancienne est remplie d'ineffaçables souvenirs de la rigueur avec laquelle furent toujours recherchés, poursuivis et punis les protcsians qui se séparèrent de la communion païenne.

Xénophon écrivait peu d'années après la mort de Socrate, cette illustre victime de l'inquisition d'Athènes, et, quoique philosophe, quoique son disciple et son ami, il ne peut pas s'empêcher de le condamner, d'abord par sa propre conduite, car il était non-seu- lement fort religieux, mais encore dévot très fervent; ensuite en re- connaissant et en professant la religion de l'état, à laquelle tout bon citoyen devait être soumis , et que Socrate avait osé enfreindre. Les philosophes ont fait grand bruit , depuis plus de deux mille ans, de la mort de Socrate, et en vérité, quand on y regarde de bien près, on ne trouve pas bien le fondement de cet enthousiasme.

On a dit beaucoup et long-temps que Socrate s'était élevé au-des-

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SUS de la grossière religion des païens, et qu'il devait sa condamna- tion au spiritualisme transcendant, à l'aide duquel il avait pressenti les grandes vérités morales du christianisme. C'est une erreur. Xénophon, témoin oculaire, a rapporté le procès; et les détails sont ou peuvent être dans la main de tout le monde.

Celui qui, à notre avis, a jugé le mieux Socrate, c'est Caton-l' An- cien ; il l'appelait , dit Plutarque , un bavard et un séditieux. Or, on ne peut pas nier que la parole d'un homme aussi grave, aussi instruit, aussi rigide de mœurs que l'était Caton, ne soit d'une autorité fort grande, même pour apprécier un homme comme Socrate. Le fait est que Socrate se défendit lui-même devant ses juges d'avoir jamais méconnu les dieux de la Grèce, cf Quel est le motif , dit-il, qui auto- rise Mély tus à prétendre que je méconnais les dieux de la république, lorsque des inconnus, lorsque Mélytus lui-même m'ont vu prendre part à toutes les fêtes et sacrifier sur les autels publics? » Et un peu plus loin ; «M'a-t-on vu, déserteur du culte de Jupiter, de Junon, des autres dieux et déesses, sacrifier à des divinités nouvelles'? »

Ce qui révolta les juges de Socrate, ce fut d'abord l'insupportable orgueil avec lequel il parla de lui-même, ensuite ses prétentions d'illu- miné, qu'il affecta de justifier avec une assurance qui était une grande na'iveté, si elle n'était pas un grand charlatanisme. Ainsi, après avoir dit avec emphase qu'Apollon l'avait déclaré le plus sage des Grecs, et qu'on lui en voulait parce que les dieux avaient pour lui une con- sidération particulière, ce qui, au témoignage de Xénophon, fit le- ver les épaules aux juges, il se vanta de converser familièrement avec les dieux au moyen d'un intermédiaire qu'il appelait son génie, et de se servir des révélations qu'ils lui faisaient pour prédire l'ave- nir. « Chacun sait , dit-il , que la divinité dévoile l'avenir à qui elle veut. Ce qui annonce l'avenir, les autres le nomment chant des oi- seaux, prodige, divination; moi, je l'appelle génie. Une preuve que je ne mens pas contre la divinité , c'est que , toltes les fois que

j'ai annoncé a mes amis les desseins de l'être suprême, JA3IAIS

ILS ne m'ont trouvé en défaut. » Il faut avouer que des amis pa- reils, s'il en pouvait exister aujourd'hui, courraient grand risque de passer pour des compères.

Socrate fut ainsi condamné comme ne se conformant pas à la lettre des lois religieuses de son pays, quoiqu'il prétendit, au contraire, s'y être strictement conformé. Il ne fut donc pas le moins du monde martyr de la philosophie; nous croyons même qu'il était fort sincère quand il disait avoir sacrifié publiquement toute sa vie à Jupiter, à

TOME XLV. SEPTEMBRE. 4

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Junon, et aux autres dieux et déesses. Il mourut, du reste, d'abord en homme qui aime ses aises, puisqu'il choisit la ciguë, comme il en avait le droit ; ensuite en excellent païen , car il flt sacrifier un coq à Esculape.

L'histoire de la théologie romaine est bien autrement terrible et bien autrement sanglante que celle de la théologie grecque. Ici, il n'y a pas seulement un martyr, il y en a des milliers. On se demande, en lisant l'horrible récit des persécutions contre les chrétiens, sous Néron, sous Domitien, sous Décius, sous Valérien , sous Aurélien, sous Dioclétien, sous Maximien, sous Galérius, avait donc la mémoire et la bonne foi toute l'école philosophique du xviii^ siècle , laquelle a écrit en cent endroits que la religion catholique était la seulequi eût jamais exigé que les infidèles adoptassent ses croyances?

Et quelle terrible inquisition que l'inquisition romaine! Pendant trois siècles et demi, elle a siégé sur son tribunal de sang , citant et condamnant , car pour elle, citer et condamner n'était qu'une même chose, en Orient, dans la Grèce, en Italie, dans l'Espagne, dans la Gaule, dans tout l'univers d'alors, non pas des hommes soulevés, des hommes armés, des hommes ayant des chefs politiques, possé- dant des places fortes, et essayant de démembrer l'empire, comme les protestans voulaient le faire de la France ; mais des hommes pai- sibles, fidèles, industrieux , braves aux armées, l'exemple des vertus civiles et domestiques ; des hommes formant déjà , à la fin du m' siè- cle, la moitié de la population de l'Occident, et parmi lesquels, les Pères osent s'en glorifier, il était encore sans exemple qu'on eût ja- mais trouvé un assassin , même un voleur !

Et quels martyrs que ceux qui souffraient et qui mouraient sous les coups de cette inquisition! Ce n'étaient pas des philosophes ridiculement rempli d'eux-mêmes, comme Socrate;ils ne se vantaient pas, comme lui, d'un oracle d'Apollon qui les avait déclarés les plus sages de la Grèce ; c'étaient souvent des paysans grossiers, de pauvres veuves qui ne savaient pas hre, qui n'avaient appris ni la logique, ni la métaphysique, ni l'éloquence, qui n'avaient pas inventé la méthode de l'induction, comme Socrate, mais qui en savaient pourtant plus que lui sur les choses du corps et de l'ame, de la vie et de la mort, de ce monde et de l'autre; ce n'étaient pas des vieil- lards usés, se laissant mourir, comme Socrate, « parce que leur vue s'affaibhssait, parce que leur oreille devenait moins sensible, parce qu'en cette dégradation lente de leurs corps, ils commençaient à se déplaire à eux-mêmes, et que la vie n'avait plus d'attrait pour eux; »

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c'étaient souvent de jeunes hommes et de jeunes femmes, souvent des époux de la veille ou des époux de la journée, souvent des vierges, souvent des enfans, toutes personnes aimant la vie pour son vaste horizon, pour ses joies présentes , pour ses espérances futures; ce n'étaient pas des condamnés illustres, amis des grands hommes et des grandes dames, et auxquels les juges laissassent le choix de la mort, et qui choisissent, en effet, comme Socrate, «le genre de mort jugé le plus doux par des esprits sages, un genre de mort qui ménage la sensibilité des amis, et qui ne fait sur leur ame aucune impression douloureuse; » c'étaient des condamnés haïs, hués , frappés ; des condamnés qu'on mettait à la question unique- ment pour les torturer, car ils avouaient, et qui, lorsque leurs membres avaient été disloqués et brisés sur les chevalets, étaient jetés aux tigres, labourés de râteaux de fer, rôtis sur des brasiers, bouillis dans des cuves d'huile, sciés entre deux planches, brûlés vifs par grâce, dans une chemise de soufre.

0 Socrate! barbon efféminé , débaucheur de fils de famille , toi qui te plaisais tant, aux soupers de Callias, assis près du bel Autolycus, vainqueur du Pancrace aux grandes Panathénées, à voir jouer, baller et mimer des Auteurs de Sycione et des danseuses de Syracuse ; toi, qui parfumais, en compagnie d'Alcibiade et de Phidias, ta grande per- ruque asiatique, quand tu allais, les doigts pleins de bagues d'or et les sourcils peints au vermillon, t'asseoir sur des tapis de Babylone aux pieds de Théodote ou d'Aspasie, ces deux belles folles de leurs corps ; qu'aurais-tu dit si , lorsque Mélytus t'eut reproché d'avoir renié les dieux de ta patrie, et qu'Anytus, ce père, vengeur de tant de pères, t'eut crié en face, en plein tribunal, que tu poursuivais chaque jour son fils jusqu'au fond des tanneries dont il l'avait fait le directeur et le maître, les juges t'avaient livré sur-le-champ aux bourreaux , t'avaient enfoncé des pointes d'acier sous tes ongles si polis, t'avaient versé du plomb fondu dans ta bouche si délicate, t'avaient promené sur tout ton corps, fait aux molles voluptés, des râteaux de fer aux pointes aiguës et rougies? Aurais-tu trouvé, dans ta faconde intarissable , des paroles pour te comparer à Palamcde persécuté par Ulysse et chanté par Homère? ou, ce qui est plus grand et plus rare, aurais-tu souri à tes juges, oublié les bourreaux, et chanté des cantiques en regardant le ciel?

La théologie païenne fit donc tous ses efforts , et des efforts de toute sorte, pour maintenir l'unité de la foi; elle y parvint, jusqu'à ce que le christianisme l'eût renversée de fond en comble. Gequiren-

4.

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dait cette théologie forte et résistante, ce qui lui assurait à ce point le glaive de la justice dans la main , c'est qu'en même temps qu'elle était autorité religieuse, elle était autorité politique , et qu'il n'y avait pas, comme nous avons dit, dans les sociétés anciennes, cette lutte de ce que nous appelons le spirituel et le temporel, lutte qui crée, dans les états modernes, deux ordres d'intérêts contraires, et qui fait toujours de l'un le tyran ou la victime de l'autre.

Il ne faudrait pas croire que la mort de Socrate et la persécution des martyrs eussent été des accidens dans l'histoire de la théologie païenne; c'était le résultat d'un ensemble d'idées bien lié et bien complet. La politique de tous les peuples anciens était une politique religieuse, et, pour eux, défendre le culte, c'était défendre l'état. Il est même difficile de s'expliquer l'incroyable aveuglement des his- toriens modernes, qui n'ont pas aperçu, du premier coup d'œil, le caractère théocratique de tous les gouvernemens de l'antiquité. Les écrivains du xviii' siècle, par exemple, et tous ceux qui ont suivi leurs traces, se sont récriés bien souvent et bien fort contre l'esprit religieux qui avait déterminé le mouvement miUtaire des croisades. Que ces écrivaiens aient eu tort ou raison, ce n'est pas ce que nous avons envie de rechercher ici ; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'ils ont été dans une erreur profonde en affirmant, comme ils l'ont fait, que l'antiquité n'avait jamais offert de pareils exemples.

Pour réduire l'étendue de notre idée, nous citerons seulement la guerre du Péloponèse, la plus mémorable qu'ait faite la Grèce an- cienne, la plus longue, la plus terrible, la plus désastreuse, et celle qui a eu les plus grands historiens. Eh bien ! la guerre du Péloponèse n'a été qu'une guerre de rehgion, une espèce de croisade qui a duré vingt-sept années.

D'abord, ce furent les Lacédéraoniens qui sommèrent les Athé- niens d'expier l'outrage qu'ils avaient fait à Minerve en mettant à mort des supplians qui s'étaient réfugiés près de son autel dans l'Acropolis.

Ensuite, ce furent les Athéniens qui sommèrent, à leur tour, les Lacédémoniens d'expier le sacrilège qu'ils avaient commis au Ténare en enlevant des Hilotes qui s'étaient réfugiés dans le temple de Neptune.

Là-dessus la guerre s'alluma, et il s'agissait, comme on voit, pour Sparte, de venger Minerve, pour Athènes, de venger Neptune.

Cette guerre, qui ruina la Grèce, et qui avait été commencée pour la religion , est toute remplie d'épisodes religieux. Au commencement

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de sa deuxième année, Archidamus de Sparte fait le siège de Platée, et avant d'entourer la ville il met un genou en terre et prononce à haute voix une longue prière aux dieux. Durant sa huitième année, les Athéniens et les Béotiens se livrent plusieurs batailles, parce que ces derniers étaient entrés sur les terres d'Apollon , à Délium , s'y étaient établis comme en un lieu profane , et avaient puisé dans les citernes sacrées de l'eau qui servait aux ablutions. Durant sa neuvième année, dans une trêve qui se conclut entre les Athéniens et les Lacédémoniens , il est expressément convenu que chacun (T pourra jouir à sa volonté du temple et de l'oracle d'Apollon Py- thien. » Durant sa dixième année, les Athéniens chassent les habitans de Délos de leur territoire, sur ce que, pour une ancienne faute, ils furent jugés souillés et indignes d'être consacrés au dieu.

Thucydide, qui a écrit l'histoire de cette longue lutte, raconte tous ces traits, et bien d'autres, qui établissent pareillement que les Grecs se battirent vingt-sept ans pour leurs dieux. Il dit même, dans son troisième livre, que, depuis les temps les plus reculés, il se faisait à Délos des pèlerinages de toutes les parties de la Grèce , et que, de son temps, tous les Ioniens se rendaient en dévotion , chaque année , au temple d'Éphèse avec leurs femmes et avec leurs enfans. C'est donc sans aucun fondement, comme nous l'avons afflrmé, que les écrivains du xviii'= siècle ont prétendu que l'esprit des croisades était un fait moral appartenant en propre au christianisme, car l'his- toire des peuples anciens est remplie de témoignages sur les guerres religieuses qu'ils se firent. Ils avaient, comme les chrétiens, leurs lieux saints à visiter, leurs pèlerinages à entreprendre, leurs infidèles à combattre, de même qu'ils avaient leur culte à professer, leurs offi- ces à suivre et leurs dîmes à payer.

La réunion de la religion et de la politique dans une seule idée explique même un fait qui existe chez les anciens , et qui a existé en France jusqu'aux luttes de la puissance civile et de la puissance clé- ricale; ce fait , c'est la piété excessive, on pourrait presque dire le fanatisme des armées.

Au moyen -âge, et surtout avant le xiv^ siècle, toutes les armées des peuples chrétiens étaient remplies d'une ferveur religieuse , qui s'est peu à peu dissipée, à proportion que l'esprit railleur et scep- tique a pris naissance. Depuis un siècle, la robe du prêtre et la cape du soldat sont devenues l'expression de deux ordres d'idées tout-à- fait contraires , et tandis qu'autrefois le chevalier se préparait au combat par un acte de contrition prononcé à genoux devant la croix

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de son épée, aujourd'hui les idées sont ainsi faites, que les militaires les plus braves sont ceux qui se croient obligés d'être les plus incré- dules et les plus indévots.

Eh bien! parmi les peuples du paganisme, la foi religieuse, la piété, la dévotion même, furent toujours les premières vertus du soldat.

D'abord , il ne faut pas perdre de vue que le sacerdoce païen n'ex- cluait pas les devoirs ordinaires de la vie. Les prêtres allaient à la guerre comme le reste des citoyens, et, chez les Romains, par exemple, il était fort ordinaire que l'un des consuls fût souverain pontife. Les soldats païens avaient donc leur clergé parmi eux, et les armées romaines étaient souvent commandées par leurs papes.

Dans tous les camps romains, il y avait, comme le témoigne Hé- rodien, une chapelle se faisait le culte, et les drapeaux étaient bénis et gardés. Il résulte d'ailleurs de plusieurs passages de Ter- tullien, qu'indépendamment des aigles, qui étaient un emblème reli- gieux, les légions romaines avaient encore des bannières, faites en forme de croix, et sur lesquelles étaient brodées les images de cer- tains dieux et de certaines déesses. Qui ne sait, du reste, la terreur que le dieu Pan inspirait aux armées romaines, et les vœux à Jupiter Stator ou à Jupiter Phérétrien que faisaient les capitaines , comme Clovis en fit, à Tolbiac, au dieu de Clotilde, lorsque leur armée était en déroute, ou lorsqu'ils rencontraient dans la mêlée le général ennemi?

Deux des hommes qui se sont acquis dans l'antiquité, l'un par une tactique pleine de calme et de sagesse, l'autre par un génie plein d'in- tuition et de fougue, une grande réputation militaire , ce sont Xéno- phon et Alexandre. Eh bien ! ils furent aussi un modèle rare de foi religieuse et de piété.

A la bataille de Cunaxa, lorsque les prêtres eurent déclaré que les entrailles des victimes permettaient qu'on en vint aux mains» Xénophon donna le mot à l'armée; ce mot était : Jupiter sauveur et la victoire. Quant le mot eut circulé dans les rangs , et un peu avant de s'ébranler, les dix mille Grecs entonnèrent tous d'une voix un pœan à Mars Enyalius; ce pœan était leur Marseillaise, mais une Marseillaise religieuse , comme en chantent les Navarrais et les Biscayens à Notre- Dame-des-Sept-Douleurs. Durant toute leur retraite célèbre à tra- vers l'Asie mineure , les Grecs ne livrèrent jamais un combat sans avoir d'abord chanté le pœan , auquel les maîtresses des soldats qui suivaient l'armée répondaient en chœur. Les prières publiques et

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solennelles , avant la bataille , étaient du reste un usage général parmi ]es Grecs , et il n'arriva pas une seule fois , dans les trois ou quatre cents combats auxquels donna lieu la guerre du Péloponèse, que les troupes chargeassent sans avoir invoqué les dieux. Lorsque Xéno- phon eut ramené les Grecs en Europe, il se répandit en offrandes et en prières; le dixième de toutes les dépouilles faites par l'armée fut envoyée religieusement à Apollon, et lui-même, il fonda à Scillunte, près d'Olympie, un temple et un autel à Diane, à laquelle il ne cessa jamais de payer la dîme de ses revenus.

On peut dire que les guerres d'Alexandre furent un pèlerinage perpétuel à travers l'Afrique et à travers l'Asie. Jamais peut-être il ne lui arriva de passer un jour sans sacrifier. Comme tous les hommes éminens du paganisme, il se flattait de descendre des dieux, et pour rien il n'eût voulu démentir cette pieuse origine.

Arrien est rempli de récits sur la piété d'Alexandre , qui montrent que le ressort de cette grande ame était surtout un ressort religieux. A trois époques différentes, un peu avant la bataille d'Issus, après la prise de Tyr, et après son entrée à Memphis, il lui plut de faire des cérémonies immenses, qui frappent encore l'esprit de surprise et d'admiration. C'étaient des processions de cinquante mille hommes, armés en guerre et tenant des cierges allumés à la main. La pre- mière fois, c'était en l'honneur d'Esculape; la seconde, en l'honneur d'Hercule; la troisième, en l'honneur de Jupiter Basileus. Alexandre, revêtu de son armure de bataille et tenant un cierge, marchait à la tête des prêtres en habits sacrés ; puis venait sa phalange , puis sa cavalerie ; cette procession infinie marchait au pas en chantant des cantiques , et ce devait être un bien beau spectacle que cette intermi- nable file de pèlerins cuirassés, dont les cierges décrivaient, le soir, une ligne lumineuse de plusieurs lieues , et qui rapportaient humble- ment à Dieu les grandes actions par lesquelles ils avaient rempli le monde de crainte et de respect.

Une fois, Alexandre avait déjà passé l'Indus et se préparait à pas- ser encore l'Hyphasis ; ses vieilles troupes le conjurent en pleurant de les ramener dans la Grèce, et il cède; mais avant de reprendre sa route à l'ouest, il veut célébrer un sacrifice colossal pour se rendre les dieux propices. Son armée ayant été partagée en douze corps, il fait élever, par chacun d'eux, un autel immense, plus haut et plus ^arge qne les plus grandes tours. Les autels achevés, il range toute son armée autour d'eux , et il lui fait passer une journée en prières , tandis que les prêtres célébraient les saints offices selon le

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rit grec. La France a vu, dans ces derniers temps, un autre capi- taine du nom d'Alexandre tenir, presque une journée entière, son armée victorieuse à genoux. Quand les Russes eurent envahi la Champagne, en 181i, l'empereur Alexandre fit dresser sept autels dans la plaine, sur une ligne de plusieurs lieues, et sept cent mille hommes, rangés autour de ces autels, entendirent messe et vêpres, comme les soldats du Macédonien , en commémoration de leurs vic- toires.

La vie militaire des peuples anciens témoigne donc au dernier point de l'esprit religieux du paganisme. Les plus grands capitaines furent les dévots les plus fervens. Nous avons cité Sylla, qui était couvert de scapulaires comme Louis XI, Xénophon , qui employait tout son bien à bâtir des temples; nous pourrions citer Agésilas, qui fit en deux années, dit Xénophon, pour cent talens d'offrandes pieuses; mais nul n'égala la dévotion d'Alexandre. Pendant les dix jours que dura la maladie dont il mourut à Babylone, il ne manqua pas un seul jour d'assister aux offices. Arrien , qui a copié les bulletins de cette ma- ladie sur le journal du roi , commence tous ses détails ainsi : Tel jour, il prend un bain, sacrifie, etc. Le troisième jour, il commence à ne pouvoir plus marcher, et dès-lors on le porte au temple dans sa litière. Le septième jour, on ne peut plus le porter au temple, et l'of- fice a lieu dans une pièce disposée en chapelle près de sa chambre à coucher. Le huitième , on peut à peine le porter dans cette chapelle. Le neuvième bulletin est ainsi conçu : Le danger est extrême; il sacrifie cependant. Le dixième jour, le délire le prend avec le redoublement de la fièvre. Pendant son agonie, ses amis les plus intimes. Python, Attale, Démophon, Peucestas, Cléomène, Ménidas et Séleucus pas- sent la nuit en prières dans le temple de Sérapis, et demandent au dieu s'il ne convenait pas de porter le moribond près de l'autel. a 11 sera mieux il est » , répondit le dieu : Alexandre expirait en ce moment.

Au lieu de Sérapis, mettez le Christ ; au lieu d'un tapis de Perse, mettez un lit de cendre , et au heu d'Alexandre , vous aurez saint Louis.

Nous croyons, et nous l'avons déjà dit, que ce qui contribua puis- samment à entretenir parmi les anciens cette foi ardente, c'était l'identité qu'il y avait pour eux dans les idées religieuses et dans les idées civiles. Pour les païens , tout était religion , la guerre , le tra- vail, la loi, la famille; aussi, de même qu'il y avait une piété mili- taire, il y avait aussi une piété civile. Le jour les magistrats en-

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traient en charge, on les installait avec des prières publiques , selon un rituel spécial, au rapport de Thucydide, et à peu près comme nos anciennes cours de justice rentraient annuellement par une messe du Saint-Esprit. Le jour oii la flotte qui portait Alcibiade partit pour la Sicile, toute la matinée se passa en prières. Les vaisseaux qui couvraient la rade du Pirée étaient pavoises de bannières; les équipages et l'armée étaient à genoux, la tète nue, sur le pont, et des hymnes entonnés sur le môle étaient répétés en chœur par toute la flotte. Une fois les prières finies, les navarques commencèrent le pœan, on coupa les câbles, et cette myriade de vaisseaux, lancés vers les hauteurs d'Égyne, partit emportant des prières infinies, s'effaçant peu à peu par la distance , et entrecoupées par le bruit des rames et par le clapotement des eaux.

Chez les Romains, qui avaient un clergé décuple de celui de la Grèce, les magistrats étaient également installés avec des prières publiques. Ces prières étaient suivies d'un repas de corps. C'était aussi l'usage , pour ceux qui entraient dans quelque corporation clé- ricale, de donner un repas après leur élection. TertuUien, qui s'élève contre ces sensualités religieuses, nous apprend qu'on mangea du paon pour la première fois au repas qui fut donné par Hortensius, lors de sa promotion au pontificat. Nous avons déjà dit qu'il y avait un ordre de prêtres qui s'appelait les sept maîtres d'hôlel; leur charge était de présider aux repas de la cléricature. C'est parce que ces prê- tres appartenaient toujours aux familles sénatoriales, que Domitien, souverain pontife, consulta le sénat sur la sauce à laquelle il conve- nait de mettre le fameux turbot dont parle Juvénal. L'apprêt de ce turbot, envoyé par les pêcheurs d'Ancône au chef du corps ecclé- siastique, était véritablement une affaire religieuse, et les sept maî- tres d'hôtel n'auraient pas plus souffert qu'on le fît cuire sans leur avis, que le duc de Saint-Simon n'aurait souffert qu'autre que lui tînt de son vivant le bougeoir de Louis XÏV. Voilà pourquoi le sénat délibéra , toutes choses cessantes , sur le turbot ; car Aulu-Gelle nous fait connaître que les affaires religieuses avaient toujours le pas de- vant dans l'ordre de la discussion.

On peut juger par la piété publique des païens de ce qu'était leur piété privée. Dans V Economique de Xénophon, qui est un traité sur la vie du ménage, Ischomaque répond à Socrate :cf Je commence tous les matins, comme les gens bien élevés, par réciter mes prières. » Les philosophes eux-mêmes ne commençaient jamais leurs repas sans une courte oraison, et c'était un usage général de l'ancienne Grèce,

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même dans les repas mondains, de dire grâces et de chanter un can- tique avant de se lever de table. Il y a dans le Banquet de Xénophoa le récit d'un souper pendant lequel des comédiens et des danseurs exécutent des farces, et après lequel les convives chantent dévote- ment le pcean.

Nous avons déjà dit qu'il existait encore , au iv^ siècle , des livres théurgiques et des rituels d'un culte paien. Maintenant que ces livres sont perdus, on est obligé , pour reconstruire les cérémonies païen- nes, de recueillir ce qu'en disent par hasard les divers auteurs grecs ou latins. Minucius Félix nous apprend qu'il y avait à chaque temple des espèces de sacristies dans lesquelles demeuraient les prêtres chargés du culte quotidien. C'est dans l'une de ces sacristies, meu- blées comme une chambre ordinaire, que se passa l'abominable aventure, racontée par Flavius Joseph , d'une jeune et pieuse dame romaine que le dieu Anubis fit demander à plusieurs reprises par ses prêtres, et qui, heureuse d'un tel choix, et conduite par son mari dans le temple pour être Uvrée au dieu, se trouva, au miheu de la nuit, au pouvoir d'un homme infâme, qui l'avait achetée des prêtres, plus infâmes encore. Plusieurs passages de Minucius Félix donnent à penser que cette aventure se renouvela souvent.

Ces cérémonies paiennes se faisaient dans les temples de nuit ou de jour. Dans l'un et dans l'autre cas, on allumait des cierges. Il pa- raît même que le christianisme aurait emprunté cet usage des païens, et qu'il n'était pas encore étabU à la fin du iii^ siècle, car TertuUien les raille d'allumer des flambeaux en plein midi. Les processions avec cierges et bannières, même dans les rues des villes et dans les che- mins de la campagne, étaient fréquentes dans le culte du paganisme. TertuUien parle de processions qui se faisaient ainsi nus pieds, pour obtenir de la pluie de la bonté de Jupiter.

Lorsque le christianisme dispersa devant lui le culte païen, il eut à lutter long-temps contre des convictions profondes et opiniâtres. Nous avons déjà dit que , sous sous Valentinien U, il y eut des insur- rections religieuses dans toute l'Italie qui forcèrent l'empereur à ré- tablir le culte de nuit. Les deux païens, dont l'attachement à la religion de leurs pères est resté le plus célèbre , sont Symmaque et Zosyme. Symmaque, contemporain de Valentinien II, est connu surtout par sa polémique épistolaire avec saint Ambroise. Il a laissé un volume de lettres pleines de renseignemens curieux. Zosyme, écrivain grec, qui vivait sous le règne de Théodose-le-Grand, a composé un livre sur la décadence de la république romaine. Zosyme, qui est un

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dévot païen des plus ardens, n'hésite pas à attribuer la chute de Home à la chute du culte des dieux , et il mentionne spécialement la négligence mise par Dioclétien à célébrer les jeux séculaires, comme ]a cause principale de la ruine de sa patrie. Son livre, rempli de re- grets pieux, devers sibyllins et de récits de miracles, est l'un des débris les plus précieux de la tradition païenne.

Telle fut l'antiquité religieuse, mal étudiée et mal connue jusqu'ici. Les philosophes, et ce que les modernes appellent esprits forts, n'y tiennent que peu ou point de place. Ceux qui voulurent méconnaître les dieux ou les railler, furent mis à mort comme Socrate, ou chassés comme Evhémère.

A. Granier de Cassagnac.

BULLETIN.

On répète tous les jours que la dissolution de la chambre n'est pas déci- dée, et l'on agit, de toutes parts, comme si l'ordonnance royale pour les nouvelles élections avait déjà paru au Moniteur. Les candidats que le mi- nistère doit adopter passent en revue les chances qu'ils peuvent avoir et font toutes leurs dispositions pour la lutte. Ce n'est pas, nous le supposons, sans avoir reçu quelques secrets encouragemens du ministère lui-même. Concevrait-on, en effet, que le sommeil s'emparât du camp sur lequel flotte le drapeau du 15 avril, tandis qu'il se fait tant de mouvement, et plus de bruit encore, du côté de l'opposition? Nous n'entendons parier que de comités électoraux. On nous en promet pour toutes les nuances qui se séparent plus ou moins de celle qui domine aujourd'hui dans le gouver- nement.

Il y aura le comité légitimiste; il y a déjà le comité des doctrinaires, qui existe toujours organisé, facile à convoquer. C'est tout au plus un triumvi- rat, destiné à développer, comme il pourra, sa petite influence exclusive, et qui en viendra peut-être, pour l'étendre, à mettre au bout de ses bras trop courts ceux des légitimistes. Nous le souhaitons sincèrement aux uns et aux autres, pour qu'ils aient enfin même destinée, comme ils ont eu même origine.

Il y a le comité de la gauche, qui vient de se constituer. Ses amis doi- vent lui souhaiter qu'il ne se divise pas bientôt en trois sous-comités à l'usage des hommes de la gauche qu'on nomme constitutionnels , de ceux qui se décorent du beau titre de puritains, et de ceux qui passent pour ré- publicains, parce qu'ils dédaignent, dit-on, les puritains comme peu avan- cés. Ce ne sont pas nos affaires : nous remarquerons seulement que c'est un singulier comité de la gauche, que celui ne se trouve ni M. Barrot, ni M. Arago, qui, en ce moment, ont assez de loisir et de liberté d'esprit pour entreprendre ensemble un voyage en Hollande.

Voilà bien assez de comités, sans qu'on y ajoute encore un comité du centre gauche, comme l'avaient proposé quelques maladroits imita- teurs, qu'un journal de cette couleur, le Temps, a tancés d'une façon assez sévère. Le véritable comité électoral, pour le centre gauche, ce doit être le cabinet du 15 avril lui-même, jusqu'à ce qu'on ait acquis le droit de lui attribuer un but et des opinions contraires. Il n'a donné jusqu'à pré-

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sent ce droit à personne, et par aucun acte que nous sachions. C'est dans les circonstances actuelles , toutefois , qu'il faut regretter l'absence trop prolongée de M. Thiers. S'il était à Paris, lui qui juge d'un coup d'oeil si sûr les partis, leurs espérances et leurs moyens stratégiques, on le verrait sans doute rester immobile, et, fermant l'oreille et les yeux aux coquette- ries des comités, confier sa candidature, celles de ses amis au ministère qu'il a si bien appuyé, il y a quatre mois à peine. Ses amis feraient alors comme lui , et plusieurs autres , sans être tout-à-fait à lui , ni au ministère, se conduiraient avec la même confiance, parce qu'il serait pour les ras- surer par son exemple. Lors de la réunion Hartmann, et quand la gauche se croyait obligée de rassembler toutes ses forces, de dénombrer toutes ses réputations pour faire contre-poids à ce club de doctrinaires mal déguisés, M. Thiers a bien eu le crédit de retenir autour de lui et de donner au cabi- net du 13 avril des hommes qui lui sont restés, M. Laurence, par exem- ple, et qui semblaient être réclamés exclusivement par la réunion de M. Barrot. Nous avons la conviction que la même influence, pleine de sagacité et toujours aussi loyale, s'exerçant aujourd'hui en faveur du mi- nistère, dont les amis et les ennemis doivent être encore les mêmes, arrê- terait beaucoup de jeunes candidatures, prêtes à se perdre dans les comités hétérogènes de la gauche, oia il va se commettre , nous le craignons, bien des anachronismes. Nous avons des amis qui nous paraissent engagés dans ces eaux périlleuses, avec infiniment d'esprit et de ressources pour surna- ger. Dieu merci! Mais la plus légère inquiétude suffit pour nous faire dé- plorer le trop long éloignement de celui qui aurait été pour beaucoup de gens un guide, et pour d'autres une garantie, surabondante à nos yeux, contre les alliances funestes que le 6 septembre veut imposer, dit-on, au 15 avril , dans les élections. Il n'y a pas de raison légitime qui puisse éloi- gner si long-temps M. Thiers du centre des affaires. Il semble prendre à tâche de se faire oublier, s'il pouvait l'être. On voudrait lui voir un peu de ce stoïcisme de M. Guizot, qu'aucune douleur, même la plus récente et la plus vive, n'a abattu ni distrait!

Quoi qu'il advienne, la question de la dissolution a été conduite par M. Mole , avec une rare habileté, vers une solution qu'on croyait d'abord impossible. Aujourd'hui, la seule chose qui soit impossible, c'est la chambre qui a tra- versé avec tant d'incertitude la dernière session. S'imagine-ton cette cham- bre reparaissant, dans quelques mois, après qu'on l'aura déclarée morte et qu'on aura disposé publiquement de son héritage, dans tous ces comités qui s'organisent! Il n'y aurait pas d'exemple de l'évocation d'un pareil fan- tôme 1 Ce serait à faire fuir, non pas seulement le ministère qui a engagé avec la chambre actuelle un duel l'un ou l'autre doit succomber, mais M. Guizot lui-même, pour qui elle ne serait plus désormais qu'un embar- ras, et qui n'avait pourtant d'autre chance, il y a quinze jours encore, que de la ressusciter pour une année. On a dit que le président du conseil avait été seul de son avis le premier jour il proposa de la dissoudre. Si cela est vrai, en jetant la question dans le public, il a pris le bon moyen d'avoir tout le monde pour lui , en peu de temps : c'est de la prévision politique, de la franchise, dont le public tout au moins doit lui savoir gré, et de l'esprit par- dessus tout.

La nécessité des élections générales fait de si grands pas, chaque jour.

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que les affaires d'Espagne elles-mêmes ne seraient plus aujourd'hui un em- pêchement. Il faut bien que nous prenions le parti d'agir dans la sphère de DOS propres intérêts, sans trop nous inquiéter de ce qui se passera mainte- nant chez nos voisins par-delà les Pyrénées. Si nous attendions que tout y fat calme et qu'on en eut fini avec la guerre civile, ce serait nous condamner à une immobilité que notre situation ne comporte pas. Le désordre est au comble en Espagne, et ceux-là même qui connaissent le mieux ce malheu- reux pays ne sauraient dire, après l'événement du jour, quelle conséquence il aura le lendemain. Un seul fait demeure avéré, c'est la faiblesse et l'im- popularité du prétendant, qui, au milieu de tant de confusion, ne s'est pas senti en état de marcher encore une fois sur Madrid. A peine si l'on sait, d'après les dernières nouvelles, dans quelles montagnes il se cache.

L'assassinat se propage d'un bout à l'autre de la Péninsule dans l'armée qu'on appelle encore constitutionnelle; et ce sont les soldats qui , voyant leurs officiers décider du sort des ministères, s'arrogent le droit de juger et de punir leurs généraux. Voilà les premiers et peut-être les seuls fruits de la révolte d'Espartero, plus scandaleuse, osons le" dire, et d'un plus funeste exemple que le coup de main de la Granja, qui, au bout du compte, ne fit que suivre le mouvement des juntes au lieu de le précéder, et fut le dernier acte d'une insurrection presque générale et malheureusement populaire. Kous avons contesté, dès le premier jour, à l'attentat d'Espartero , ce titre de 18 brumaire qu'on lui donnait assez légèrement; nous avions craint de n'y voir qu'un 18 fructidor tout au plus : il devient manifeste qu'il faudra, pour le qualifier comme il doit l'être, descendre bien plus bas l'échelle des journées révolutionnaires; mais ce n'est pas nous qui consentirons à remuer ces tristes souvenirs, afin de lui donner le baptême qui lui est réservé.

Après le meurtre d'Escalera et du gouverneur de Vittoria, voici de nou- velles victimes, Saarsfield et le colonel Mendivil, qui tombent, à Pampe- lune, sous les coups des soldats. Le colonel Mendivil, sur qui les corres- pondances ne s'expliquent pas davantage, était, nous le croyons, un de ces Anglais qui avaient accepté temporairement et librement du service eu Espagne et n'avaient pas encore voulu rompre leur engagement volontaire; ce n'était pas un Anglais devenu tout-à-fait Espagnol comme Saarsfield. Ainsi les fureurs delà soldatesque, qui se prétend trahie, n'épargnent pas même les étrangers , qui seraient autorisés plus que personne à se plaindre de la trahison. La France a failli en avoir la preuve par l'assassinat d'un des siens, qui n'a échappé que par hasard; on nous apprend que le colonel Se- nilhes, qui était dernièrement à Pampelune , victime désignée aux aveugles vengeances des soldats, n'a son salut qu'au mauvais état de sa santé qui venait de l'obliger à faire une excursion dans les Pyrénées, il est allé prendre les eaux. On cite d'autres noms parmi les Espagnols, Oraa, Bue- rens, qui, s'ils n'ont été déjà frappés , sont menacés du même sort que Saarsfield et Escalera. Le jeune IN'arvaez, ce général dont l'Espagne atten- dait plus que d'aucun autre, si l'envie ne lui eût fermé le chemin, se meurt d'une maladie de langueur qu'on attribue à un empoisonnement. Les sociétés secrètes fournissent les fanatiques instrumens de ces exécutions ouvertes ou cachées, qu'un mauvais génie a résolu d'étendre sur tous les chefs militaires dont la réputation s'est fait jour au service de la cause constitutionnelle. Il y a des gens qui voient dans ces manœuvres ténébreuses la main des agens

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de don Carlos; d'autres veulent y voir l'intervention plus criminelle de Mendizabal , qu'on juge capable de se frayer à tout prix un chemin qui le ramène au pouvoir. Le parti militaire l'a renversé , il a résolu d'ôter à ce parti tous ceux qui le dirigent et qui peuvent, en se maintenant à la tête du dernier mouvement qu'ils ont fait, continuer de l'exploiter au profit de leur ambition. Mendizabal est plus ambitieux que les généraux qui le gênent, et il est certain qu'il a toujours été l'ame des sociétés secrètes. L'affreux soupçon qui plane sur lui en Espagne n'a pas été recueilli dans les repaires infimes s'élabore d'ordinaire la calomnie; il tombe de haut sur sa tête, et nous devons dire que , parmi les Espagnols auxquels nous avons rapporté ce que nous apprenions, il y en a qui, sans avoir été hostiles jusqu'ici à l'ancien ministre des finances , n'ont pas voulu le défendre.

Le ministère qui remplace Mendizabal est enfin complété par la nomina- tion de M. Gonzalez au département de l'intérieur, qu'avait refusé M. Va- dillo , et il nous devient plus facile d'apprécier exactement la couleur poli- tique des hommes qui ont accepté une place dans ce cabinet de coalition.

M. Gonzalez ne souffrira pas, tant qu'il sera ministre, que l'on prépare, ainsi qu'on l'avait d'abord espéré de ses collègues , une nouvelle combinaisoa entreraient Martinez , Toreno, Isturitz, et les anciens chefs de la chambre des proceres. Il appartient trop complètement à la majorité des certes con- stituantes, pour en venir à de telles concessions, et il a signalé avec trop d'é- clat son opposition à Isturitz , qu'il remplaça dans la présidence de la cham- bre après les élections de 1835,etqu'il combattit toujours depuis cette époque.

Parmi les autres ministres du 18 août , que nous avons classés dans la ma- jorité des cortès actuelles, il y en a qui, par leurs opinions, appartiennent ea effet à ce parti , mais qui , sous Mendizabal , marchaient et votaient parfois contre lui. De ce nombre est M. Salvato, qui tient le portefeuille de la jus- tice : il était de la même couleur que la majorité, mais sans se confondre avec elle, à peu près comme, chez nous (si toutefois il nous est permis de rire dans une affaire aussi sérieuse), M. Jaubert se mêle aux doctrinaires sans les suivre. Du reste, la présence de M. Salvato, député catalan, dans le cabi- net espagnol, pourra être une garantie contre toute idée de retour au mal- heureux traité de commerce que les réclamations de la France ont fait aban- donner.

Evariste San-Miguel s'isolait aussi un peu de la majorité, quand Mendi- zabal la dominait. On sait d'ailleurs assez qu'il se rattache à elle par tous les antécédens de sa vie.

M. Pio-Pita Pizarro, forcé de sortir du ministère précédent, parce qu'il ne s'accordait pas avec lui , doit être, dans celui-ci, la preuve vivante que la reine régente exerce librement la prérogative royale, puisqu'elle a choisi, pour remplacer Mendizabal aux finances, un des adversaires les plus notoires de cette administration d'exaltados sous laquelle on la disait captive.

Le ministre d'ouire-mer, M. Canas, est un brave marin , et rien de plus; sa couleur politique n'est pas prononcée, ou du moins ses facultés de gou- vernement sont assez médiocres pour qu'on ne s'informe pas quelle peut être sa couleur. On sait seulement qu'il commande une division navale sur les côtes de la Galice, et on n'oublie pas qu'il a concouru à faire lever le siège de Bilbao, pendant qu'Espartero commandait les opérations des trou- pes de terre.

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Il paraît que si le mouvement de réaction vers le parti d'Isturitz et da statut royal n'est pas allé plus loin que ce que nous voyons, ce n'est pas la faute d'Espartero, ni de ceux qui l'ont poussé. L'élan était pris pour renver- ser, non pas seulement un ministère, mais la constitution. Il a fallu s'arrê- ter, après la chute du ministère Mendizabal, devant l'attitude de la garde nationale de Madrid, dont la fermeté et les opinions sont connues. Cette milice n'a pas remué ; mais on a pressenti ce qu'elle pouvait souffrir, ce qu'elle était prête à empêcher, et malgré l'ardeur avec laquelle on s'était précipité vers un but réactionnaire, on n'a pas osé sauter par-dessus la constitution régénérée.

Nous voudrions pouvoir espérer autant de force et d'union des gardes nationales du Portugal, qui, au moment nous écrivons, doivent être en- gagées dans la lutte avec la petite armée de Saldanha. Quel que soit son suc- cès, dont il est permis de douter encore, Saldanha se trompe étrangement, s'il croit accomplir une grande œuvre, une mission vraiment patriotique. Il obéit en esclave à l'influence anglaise, il abolit les faibles commencemens de cette nationalité que son pays prétendait enfin se donner ; il prépare les voies à un nouveau ministère de M. le duc de Palmella , qui , pendant ce temps, jouit à Paris des loisirs que lui a faits encore une fois l'émigration, et qu'il a toujours supportés avec assez d'insouciance et beaucoup d'esprit, mais peu d'héroïsme. Le maréchal lieutenant de don Pedro a tout l'air, dans cette occasion, d'être un de ces gros soldais, comme Antoine dans Shakspeare, qui ne savent pas trop bien ce qu'ils font et brandissent leur sabre à tort et à travers , sans profiter de leur triomphe. Il sera dupe de ce qu'il aura accompli. Ce n'est donc pas la peine de se draper à la romaine et de dire, comme César, lorsqu'on est simplement le maréchal Saldanha , une épée sans intelligence au service d'un diplomate anglais : a Ceux qui ne sont pas contre moi , sont pour moi. »

Encore si la politique anglaise devait prévaloir définitivement en Portugal et y constituer quelque chose de stable. Mais il faudrait , pour cela, y rele- ver les anciens comptoirs britanniques et introduire de nouveau les habits rouges dans les garnisons portugaises. Ce n'est plus possible, et le règne des Beresford est passé à Lisbonne. Un jour ou l'autre, même après la res- tauration de la charte de don Pedro, un soulèvement national peut prendre encore pour drapeau la constitution de 1822, qu'on allait réviser et rendre applicable, à l'imitation de celle des certes espagnoles, sans cette révolte militaire de Saldanha qui n'a point d'avenir.

En attendant, l'Angleterre aura fait ce qu'elle cherche à faire partout, elle aura divisé pour régner. Elle pourra jouir, quelques années encore, d'un reste de vieille influence qu'on lui disputera de plus en plus. Pour atteindre ce but précaire, il fallait bien qu'elle suivît deux directions con- traires en Portugal et en Espagne; il fallait empêcher que la conformité d'institutions n'établit entre ces deux états voisins une alliance plus intime qui leur aurait permis de se prêter des secours mutuels et de n'en pas de- mander ailleurs.

On est heureux d'avoir la certitude que les représentans de la France à Madrid et à Lisbonne, MM. de Latour-Maubourg et Bois-le-Comte , n'ont pas admis ces variations intéressées daus leur politique, ni compromis leur dignité par de semblables intrigues.

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Un de nos j'eunes diplomates, plein de finesse et d'activité, M. d'Eyragues, chargé d'affaires à Constantinople, vient de rendre à son pays un service digne d'attention, en essayant de pénétrer, aussi vite qu'il l'a pu faire, chez un peuple aussi dissimulé, des desseins contraires à la France, et dont la France aura bientôt à demander compte au divan. Il a vu faire rapidement les préparatifs d'une expédition maritime, que devait commander le capitan- pacha. L'escadre sous ses ordres se proposait de faire une promenade dans la Méditerranée, pour se livrer à des évolutions; elle aurait touché, par occa- sion, à Mitylène , puis à Candie , il reste des foyers d'insurrection à étouf- fer. Seulement, peu de jours avant de mettre à la voile , la nouvelle se répandit vaguement, comme s'il s'agissait d'une chose insignifiante, que le capitan- pacha avait la fantaisie d'aller visiter, en passant , le bey de Tunis , sous pré- texte qu'il est son plus vieil ami. L'amitié, chez les Turcs, sait imaginer d'habiles détours. Déjà le chargé d'affaires de France avait écrit à son gou- vernement. M. Mole , partageant la méfiance de M. d'Eyragues, envoya aussitôt l'ordre au contre-amiral Gallois, qui était encore à Toulon, et au contre-amiral Lalande, qu'on a rallier en mer, de surveiller la marche de l'escadre turque, et de lui barrer le chemin. Malgré tant d'empressement de notre diplomatie à Constantinople et à Paris , et de notre marine elle- même , il paraît certain que le capitan-pacha , qui n'a plus pensé ni à Mity- lène, ni à l'île de Candie, ni aux foyers d'insurrection, mais seulement à son vieil ami de Tunis, et qui a eu bon vent en poupe , est maintenant dans ce port avec son escadre. La mission de notre marine est donc , aujourd'hui, de l'engager à lever l'ancre , et de l'y forcer, s'il résiste : tel est l'ordre nou- veau qu'a transmis, dit-on, M. le ministre des affaires étrangères.

La présence du capitan-pacha dans les eaux de Tunis a déjà produit son effet sur nos négociations avec le bey de Constantine. Il allait signer une paix avantageuse et honorable pour nous , dont nous avions dicté les conditions : il consentait à payer un tribut , ce qui est la meilleure manière de reconnaî- tre notre souveraineté; Guelma nous restait, ainsi que tous les points delà côte que nous avions désignés nous-mêmes comme nécessaires à la sécurité de notre établissement. Il a refusé tout d'un coup de tenir sa parole donnée, il a préféré la guerre. On devait s'y attendre, quand on a vu les voyages continuels de Tunis à Constantine, entrepris par quelques derviches, agens diplomatiques et dévots, qui venaient porter des paroles d'encouragement à Achmet-Bey et ranimer sa foi de musulman. Il aura donc la guerre, mais une guerre à laquelle le ministère ne marchandera aucun sacrifice, ni l'ac- tivité pour arriver à temps , ni les ressources en hommes et en matériel pour arriver à bien! M. le duc d'Orléans ne partagera pas les périls de l'expédi- tion; il est obligé encore cette fois de laisser cet honneur à son frère. Il a ré- sisté, il s'est indigné qu'on interprétât les devoirs de sa position nouvelle et son importance plus grande dans l'état, de telle sorte qu'il lui sera interdit de se montrer à l'armée, comme son frère, en face de l'ennemi , oîi les sol- dais aiment tant à voir un prince. Ce n'a pas été trop de toute l'autorité d'un père et d'un roi pour le faire fléchir. Nous le félicitons, du fond du cœur, pour sa noble résistance.

M. le duc d'Orléans est allé se distraire au camp deCompiègne, oïl il trou- vera des consolateurs qui souffrent du môme sacrifice et de la niêiue douleur, M. le président du conseil a partir le 2 septembre pour Conipièguc; TOME XLV. SErTEUBRE. 5

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nous souhaitons qu'il achève de persuader le prince au nom de la raison d'état. Nous croyons, quant à nous, qu'il n'y a pas de plus grand mal- heur, aujourd'hui, pour l'héritier du trône, que de ne pas aller au-devant de tous les dangers qui se présentent. Quels qu'ils soient, tous sont dignes de sa situation comme de son courage.

Nous apprenons avec plaisir que les chefs de corps , au camp de Compiè- gne, traitent la profession militaire avec plus de dignité et de sérieux que par le passé; ainsi ils n'exigent plus du soldat qu'il s'occupe de tous ces fu- tiles travaux d'enjolivement, de toutes ces inscriptions, en vers et en prose, de tous ces colifichets laborieux dont on remplissait autrefois ses loisirs, dans l'intervalle des manoeuvres. Tous les embelliseemens qu'on s'est permis peuvent être justifiés par un but d'utilité réelle. C'est tout au plus si quel- ques colonels, plus feseurs que les autres, comme on dit au camp, recom- mandent encore les rébus militaires qui produisaient un si merveilleux effet , sur le front de bandière, au temps de M. le dauphin et même un peu plus tard.

Nous avons sous les yeux deux circulaires importantes de M. le ministre de l'intérieur. L'une est destinée aux conseils-généraux , dont on veut avoir l'avis sur quelques difficultés fondamentales que soulève la réforme des prisons, afin de compléter l'étude administrative de cette grande question. L'autre indique aux préfets la nomenclature de tous les actes municipaux qu'ils pourront désormais approuver eux-mêmes, sans les soumettre préala- blement au ministère de l'intérieur : elle a pour but d'opérer la décentrali- sation administrative ordonnée, par la loi du 18 juillet 1837, sur l'admi- nistration municipale. M. de Montalivet , depuis qu'il est entré aux affaires en 1830, a occupé le pouvoir assez long-temps, et dans des circonstances assez graves, pour avoir eu le bonheur de signaler son passage par les lois les plus essentielles qui règlent notre nouveau régime intérieur. La première loi sur la garde nationale, la loi sur la composition des conseils municipaux, aujourd'hui la loi relative à leurs attributions, précédemment la loi des chemins vicinaux, enfin la seconde loi toute récente sur la garde nationale, voilà quelques-unes des améliorations législatives qu'il a, ou proposées ou achevées, et auxquelles son nom est attaché. S'il met en mouvement la réforme morale des prisons, il n'aura plus rien à désirer, et il y aura plus que du bonheur, car ou n'ignore pas que c'est la pensée qui l'a toujours occupé, et le vœu le plus cher de sa pure ambition.

Malgré l'approche des élections, il parait néanmoins qu'il reste assez de loisir à quelques têtes politiques pour prêter quelque attention aux rêves les plus incroyables sur la régénération de la presse périodique. Les jour- naux quotidiens ont été menacés d'une feuille nouvelle à bon marché, à 18 francs par an, journal d'un genre nouveau , qui n'aurait contenu que des faits, mais beaucoup de faits, et tous exacts, et pas le moindre bout de rai- sonnement : de la publicité enfin sans polémique. Il ne s'agissait que d'obte- nir l'exemption de la taxe du timbre pour celte feuille économique, en vertu tl'une loi de brumaire qui ne lui est pas applicable, et l'immunité des droits de poste, par la même loi qui ne statue que sur le timbre.

Avec cela, le journal-modèle promettait de marcher, en s'appuyant en- core et toujours sur le gouvernement, qui aurait été tenu de lui fournir des faits vrais en abondance, et tous les jours. Vous auriez vu que, pour ne pas le laisser manquer de pâture, le gouvernement aurait commencé à jeter

REVUE DE PARIS. CT

dans le public, il y a plus d'un mois, ce que M. d'Eyragues lui apprenait de Constantinople, quelque vagues et incertaines encore que fussent les in- dications, et malgré l'intérêt politique qui commandait de les garder encore secrètes.

Si quelque feuille, non dépendante du gouvernement et peu respectueuse pour le journal des faits, avait révélé ce qu'elle croyait savoir, et comme elle le savait, le gouvernement n'aurait pu se défendre par aucune polémique dans le journal ouvert seulement aux faits; il aurait déposé les nou- velles, quand il l'aurait jugé utile et opportun. Mais, pour raisonner un tant soit peu contre ses adversaires, il lui aurait fallu emprunter, ou entretenir en disponibilité perpétuelle les colonnes d'un antre journal, diviser en un mot la publicité et la polémique. Cela ne ressemble-t-il pas un peu à l'in- génieuse combinaison de la constitution impériale, d'après laquelle on par- lait, on raisonnait dans le tribunat, sans en venir au résultat législatif, au vote, tandis qu'on votait dans le corps législatif, sans donner, ni demander un mot d'explication? Il n'y a rien de nouveau sous le soleil , et les inven- teurs les plus féconds s'épuisent.

La feuille économique ne fait aucun cas du journal ministériel du soir, parce qu'il contient à peine, de loin en loin, quelques nouvelles vraies, non acceptées pour vraies par l'opposition, mais émanées enfin du gouverne- ment. Que veut-on? La Charte de 1830, comme tous les journaux du soir qui ont rempli le même office avant elle, n'est qu'un poteau d'affiches minis- térielles, selonVheureuse expression de M. Thiers.Or, le gouvernement n'a pas tous les jours quelque chose à afficher, et cela ne peut pas lui venir tous les jours; voilà est l'erreur capitale de la spéculation qu'on offre au mi- nistère. Il n'y a pas, il n'y aura jamais de ministres assez prodigues en révé- lations, ni autrement, pour alimenter pendant trois cent soixante-cinq jours un bulletin défaits, qui ne contiendrait pas autre chose.

On disait généralement , depuis la Tour de Nesle , que la Porte-Saint- Martin avait atteint les limites du mélodrame, et que désormais, pour ce théâtre , les colonnes d'Hercule étaient posées. M. Harel , qui passe pour un habile homme, ne voulant pas contredire le public, eut donc recours aux Bédouins , aux acrobates , aux éléphans dansant sur la corde , et l'on put affirmer un instant que le règne du mélodrame et de M"^ George était bien réellement passé. On se trompait. Le repos de M. Harel n'était qu'une feinte, son changement de manœuvre qu'une ruse, sa lassitude apparente qu'un moyen d'exciter plus tard l'admiration. Tout à coup, après les drames vertueux de Rougemont, voilà M. Harel qui sonne la charge, et le mélodrame reparaît. Il reparaît plus triomphant qu'en aucun temps du monde, plus carré par sa base , si cela se peut dire , plus sûr de ses forces, rafraîchi par le sommeil. Gloire à M. Harel! Il nous prouve que rien n'est impossible. Nous ne nierons plus désormais les miracles. Le mélodrame est le Lazare moderne, retiré du tombeau par la main puissante de M. Harel. Après la Guerre des Servantes, il faut tirer l'échelle.

Washia est la servante de Primislas, roi de Bohême. Washla veut que le roi l'épouse, et comme le roi craint de se déshonorer en épousant sa servante, il s'empoisonne. Washla résoud alors d'épouser Ludger, le fils de Primislas, et de monter avec lui sur le trône. Ludger, refusant d'en-

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chaîner sa vie à la vie de la servante Washla, quoiqu'elle soit devenue reine, grâce à trois mille Saxons qui ont pris les armes pour elle , Washla ordonne qu'on mette à mort le fils, qui la gêne tout autant que le père. Révolution soudaine. Washla apprend que ce prince Ludger est son propre fils. Ludger, mis en liberté par ordre de la reine, n'a rien de plus pressé que de faire enchaîner sa prétendue mère et de la condamner à mort. Un certain Graff, exécuteur des hautes œuvres de l'ex-reine , ayant à se venger d'elle pour affaires d'amour, se donne la satisfaction personnelle de lui servir de bourreau. Mais, au milieu de l'exercice de ses fonctions, il apprend d'une manière positive que sa mère , qu'il avait ignorée jusqu'à ce jour, n'est autre que la servante-reine Washla. Aussi M"* George, c'est-à-dire Washla, n'a pas été plus tôt précipitée du haut d'une tour, que Graff se précipite lui-môme pour se punir de son involontaire parricide. Si la Guerre des Ser^ vantes, dont le lecteur ne pourra avoir qu'une idée très incomplète par cette superficielle analyse, n'obtient pas le prix Monthyon l'année pro- chaine, il faudra désespérer de l'Académie. M"* George s'est démenée de main de maître. Le saut de la tour est un triomphe dont le public de la première représentation croyait que MUe George ne se relèverait pas.

Bruno le Fileur est une des plus jolies pièces que l'on ait données au Palais-Royal depuis long-temps. L'intrigue en est fort ordinaire. Il s'agit tout simplement d'uu fileur de coton, qui, devenu maître d'une grande for- tune par héritage, épouse une jeune fille du monde , et se trouve terrible- ment dépaysé au milieu de la bonne société. Cette seconde partie du vaude- ville est pleine d'esprit et de saillies. Les mésaventures de Couturier, an- cien ami de Bruno , dans le salon de ce dernier, il veut se donner les airs d'un homme qui sait vivre, sont très divertissantes et ont décidé le succès. Achard a très bien joué son rôle.

Le genre maritime , découvert par M. Eugène Sue , commence , après avoir absorbé le roman , à se produire sur le théâtre. Le Matelot à terre, joué aux Variétés , est sans doute un acheminement à de plus hautes destinées. Qui sait? peut-être plutôt que nous ne pensons, aurons-nous le drame ma- ritime. En attendant , le vaudeville maritime dont nous avons à parler n'of- fre pas grand attrait. Un matelot qui se grise, qui s'amourache, qui veut se battre avec tout le monde, et qui finit par se rembarquer après avoir dépensé le reste de sa part de prise à une action vertueuse : tel est le thème développé d'une façon assez insignifiante aux Variétés. Le Matelot à terre est aussi ennuyeux que maritime; en revanche, il n'est pas plus maritime qu'il n'est ennuyeux.

F. BONNiIRB.

CHRISTIANIA.

Il existe un grand nombre d'ouvrages sur la Norvège et plusieurs descrip- tions de Cliristiania. Les Anglais en ont fait une bonne part; ils voyagent maintenant dans ce pays comme ils voyagent encore en Suisse, traversant les montagnes et les vallées le lorgnon à la main, et notant avec un soin mi- nutieux tout ce qui leur arrive depuis sept heures du matin jusqu'à sept heures du soir, comme si l'avenir de la société dépendait du temps qu'ils ont eu et du dîner qu'on leur a servi. L'un deux, M. Laing, a publié, sur la constitution , sur l'état moral et l'état matériel de la Norvège , un livre qui n'est pas exempt d'erreurs, mais qui renferme des observations excel- lentes et des documens dignes d'être étudiés (1). Un autre livre plus inté- ressant encore par le but que l'auteur s'était proposé, et non moins curieux par les détails de mœurs qu'il renferme, est celui de M. Léopold de Buch, l'un des géologues les plus distingués de l'Allemagne. Enfin je citerai comme deux tableaux très poétiques et très exacts d'une partie de la Norvège, l'ou- vrage malheureusement trop court de M. J.-J. Ampère, et celui de son compagnon de voyage M. Hœring ( Willibald Alexis) (2).

Mais après avoir lu tout ce que le zèle bienveillant de quelques amis et des visites assidues aux libraires viennent de me procurer, j'avoue que mon imagination avait été assez lourde et assez inhabile pour ne pas pouvoir se représenter la véritable physionomie de Christiania. Même en traversant les frontières de la Norvège avec une voiture norvégienne, un postillon norvé- gien et des chevaux norvégiens , je me trompais encore. Je me figurais tou- jours la capitale de cette coutrée comme une ville assez chétive, toute bâtie en bois, écrasée par un ciel sombre, silencieuse dans son travail comme

(1) Résidence in Xorway.

{2} Uerbstreite durch Scandinavien,

TOUE XLV, SfPTEaiSRE, '^

70 REVUE DE PARIS.

dans son repos , et en arrière de plusieurs siècles de tout ce que nous sommes convenus de regarder comme une expression d'élégance et de bon goût. Au lieu décela, j'ai trouvé une grande et belle ville, épanouie au soleil comme une cité méridionale, animée par une foule d'étudians, par une foule de marins , et marchant au niveau de tous nos raffinemens de luxe.

Il y a ici des magasins de modes l'on reçoit le bulletin de Longchamps en môme temps que le ministre reçoit ses dépêches. Il y a un hôtel garni plus cher que ceux de la rue Richelieu, un tailleur qui aurait pu habiller Brummel, un cuisinier de l'école de M. Carême, et un perruquier français, ce qui est, comme chacun sait, le point culminant de la civilisation. Il y a aussi , sous un groupe de tilleuls qui a la prétention de ressembler aux arbres des boulevards, un Condilor qui ne craint pas d'entendre parler de Tortoni, et, à l'extrémité de la ville, un théâtre.

Ce théâtre est fort étroit, il est vrai, et fort mal éclairé; mais mon bon ami Dalh, qui m'y conduisait , avait bien soin de me faire remarquer qu'on en bâtissait un autre, que les décorations seraient renouvelées, que les meilleurs acteurs étaient absens, et mille autres choses que lui dictaient son excellent cœur et son patriotisme. Ce jour-là on jouait une pièce traduite de M. Scribe. La scène représentait l'intérieur d'un salon de la Chaussée d'Antin, et le premier amoureux, qui venait de faire un voyage à Paris, imitait de son mieux les acteurs du Gymnase. Ce spectacle m'affligea pro- fondément. Hélas! me disais-je, est-il possible que j'aie quitté notre bon pays de France, que j'aie traversé le Rhin, l'Elbe, la mer Baltique, le Sund, et les lacs de Suède et les forêts de sapins de la Norvège, au grand péril de mon corps , au grand regret de mon ame, tout cela pour venir voir des acteurs singeant les acteurs des boulevards, un théâtre calqué sur ceux des boulevards, et la traduction d'un vaudeville des boulevards. Mais la pièce finie, il se fit un grand silence; tous les paisibles bourgeois de Christiania s'en allèrent dans la salle des rafraîchissemens pour se remettre des émotions trop fortes que venait de leur donner cette œuvre parisienne , puis ils revinrent prendre leur place en silence, et, tout à coup , une sourde rumeur, une vague agitation annonça l'approche d'un événement extraor- dinaire. La toile se leva, et l'on vit paraître un chasseur ivre et un ours. Le chasseur ivre jouait trop mal son rôle pour des gens qui s'y connaissent ; on eût dit , à le voir vaciller avec tant d'effort , qu'il n'avait jamais éprouvé l'effet de l'eau-de-vie de pommes de terre, ce qui n'est guère probable. L'ours, au contraire, avait une intelligence d'ours admirable et une peau noire superbe. Il marchait sur ses lourdes pattes avec une grâce toute parti- culière, et il beuglait comme s'il eût été dans les montagnes de Drontheim. On siffla le chasseur, pour lui apprendre à ne pas tromper, une autre fois, le public , par de faux airs d'ivresse; mais on applaudit l'ours , et moi j'ap- plaudis aussi, car je venais de m'apercevoir que je n'avais pas fait six cents lieues inutilement.

REVUE DE PARIS. *Il

Christiania est une ville de vingt mille âmes, bâtie dans la plaine, entre les bois et la mer. Au nord , une ceinture de collines la protège comme un rempart; au sud, le golfe s'ouvre devant elle avec ses barques de pêcheurs et ses voiles blanches qui viennent de France. Le port est d'une entrée diffi- cile, mais il est très sûr. Les îles qui s'élèvent, de distance en distance, à travers le golfe, sont comme autant de forteresses assurées contre le vent et la tempête. Les rues sont larges et droites, les maisons construites en bri- ques ou en pierres, ce qui est une rareté dans le Nord. Cette capitale de la Norvège ne date que du xviie siècle ; mais à quelque distance de s'élève la vieille ville l'évêque demeure encore. La vieille ville est ici comme l'ancien Marseille avec sa cathédrale sur la colline. La nouvelle ville est descendue dans la vallée, elle s'est arrondie comme un arc autour de la mer, elle a voulu avoir ses édifices élégans et ses rues tirées au cordeau.

est tout l'art, tout le bruit, tout le luxe des cités, et, à quelques cen- taines de pas, l'aspect pittoresque de la campagne, les collines avec leurs chalets, les lacs endormis au milieu des vallées, et les rivières coulant silen- cieusement entre les sombres forêts de sapins. Toutes ces rivières sont char- gées des blocs d'arbres que les propriétaires font flotter parfois d'une extré- timé de la Norvège à l'autre. Chacun d'eux a sa marque particulière qu'il publie dans le pays, et une fois qu'elle est connue, il lance, sans inquiétude, sa flottille à l'eau. Les bois des diverses provinces s'en vont fraternellement le long des vagues, tantôt jetés contre les rochers, tantôt mis à sec sur la côte, tantôt pris parles glaces. Leur voyage dure un ou deux ans, mais ils finissent par arriver au port; très peu manquent à l'appel. Deux ou trois inspecteurs vont les reconnaître , et c'est une chose merveilleuse que l'art avec lequel ils savent reconnaître la marque primitive que ces blocs ont reçue et le nom du propriétaire auquel ils appartiennent. On a vu, l'année dernière, six cent mille pièces de bois réunies sur une seule rivière. Ce qui apparte- nait à César fut rendu à César : il n'y eut ni procès, ni contestation. Quand l'inspection est faite, les paysans viennent avec leurs chariots prendre les pièces de bois pour les transporter à la scierie. Un employé règle leur compte, puis leur inscrit, sur le dos, avec de la craie, le nombre de pièces qu'ils ont amenées et ce qui leur est dû. Le paysan court au comptoir, ayant grand soin de ne pas se frotter contre les murs et de ne pas trop tourner le dos au vent, de peur de voir s'envoler en poussière ses titres de créance. Le cais- sier vient, vérifie l'addition, paie, et prend sa quittance en donnant un coup de brosse au paysan.

A un ou deux milles de Christiania , le paysage s'agrandit, ou devient plus sauvage. L'on n'aperçoit plus que les longues lignes de montagnes, aux sommités arrondies, aux teintes uniformes, enchaînées l'une à l'autre sans interruption , et ondulant comme les vagues de la mer. Au milieu , la val- lée étroite et cachée sous une forêt de sapins; l'eau du golfe qui se fraie un passage dans la vallée, et gémit sur ses rives rocailleuses comme si elle atten-

6.

72 REVUE DE PARIS.

dait vainement la barque du Vikingr; puis, à de longues distances, une pointe de rocher qui surgit au-dessus des bois , une maison qui s'ouvre au bord du chemin , et point de voix humaine , point de cris , point de chant , seulement le bruit des flots qui se brisent sur les rochers, et les soupirs de la forêt, balancée par le vent du nord. L'homme s'en va à pas lents au milieu de cette nature sombre : il semble qu'elle pèse sur lui de tout son poids; il la regarde en courbant la tête, et s'éloigne en silence.

Les habilans de Christiania ont choisi , avec un soin particulier, quelques- uns des plus beaux sites pour s'y bâtir une demeure. est Lille-Frogner, d'où l'on voit toute la ville et la mer, avec les îles qui la parsèment , se dérouler comme un vaste panorama : est Borgen, tout est calme et recueillement, l'on n'aperçoit que les forêts lointaines, revêtues de teintes vaporeuses, et le golfe, dont les rayons bleus se confondent avec l'azur du ciel. est Bogstad avec son lac riant et ses allées majestueuses. C'est qu'une famille aimable, la plus riche et la plus noble famille de Norvège, exerce, avec l'urbanité exquise du grand monde, l'hospitalité cordiale des contrées du Nord. Pas un étranger n'est venu ici sans être accueilli comme un hôte privilégié , et pas un ne s'en est retourné sans emporter au fond du cœur le nom de Wedel et le nom de Bogstad.

Un peu plus loin est la montagne célèbre de Ringrig. Cette montagne est couverte de sapins, fendue au milieu comme par un coup de hache , et à travers cette ouverture étroite, entre les rochers, on découvre un grand lac, traversé par la route de Drontheim, une longue plaine, et une immense chaîne de collines et de forêts. Toute la Norvège est là, et la montagne de Ringerig est comme une fenêtre ouverte sur l'espace. L'une des parois de cette montagne est appelée Kofield. On raconte qu'une pauvre veuve aperçut un jour au sommet du rocher l'unique vache qu'elle possédait au inonde, poursuivie par un ours. Hors d'état de la défendre, elle se jeta à genoux, et implora le secours de son saint patron et l'aide de Dieu. Au moment elle achevait sa prière , la vache se précipita au bas du rocher, et bondit joyeusement devant elle. L'ours, affamé, voulut la suivre, mais il se fracassa la tête; et la pauvre veuve ramena l'imprudente génisse à Té- table , et vendit, pour plusieurs boisseaux de blé, la peau de l'ours. A quel- que distance de est le Haardkol , autre montagne non moins escarpée. vivait jadis un roi qui avait une fille charmante, nommée Siri-Sara. Elle rencontra dans la vallée un jeune homme beau comme elle, mais d'une nais- sauce moins noble. Tous deux s'aimèrent et s'unirent secrètement. Le roi apprit cette union, et conjura sa fille de lui livrer l'homme qui l'avait sé- duite. Elle s'y refusa obstinément, et son père, emporté par la colère, l'en- chaîna dans un bateau, et du haut de la montagne la précipita dans le lac. La jeune fille fut noyée; mais les flots du lac répètent encore ses gémisse- mens, et l'écho de la montagne redit aux voyageurs le nom de Siri-Sara.

Le Ringrig est le rendez-vous bien-aimé des habitans de la contrée.

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Tous les bourgeois de la ville y vont au moins une fois par an , à pied ou à cheval.

Dès qu'un enfant commence à avoir l'âge de raison , on le mène à Ring- rig ; et quand une jeune fille se fiance, il est bien entendu que son fiancé la conduira, par un beau jour d'été, à Ringrig; car c'est la plus grande cu- riosité, c'est leCapitole, c'est l'abbaj'e de Westminster, c'est la place Ven- dôme de Christiania; et si un étranger veut se faire à tout jamais citer comme un barbare, il n'a qu'à passer huit jours dans le district sans aller à Ringrig.

Il n'y a point de diligence en Norvège. Le voyageur qui veut parcourir la contrée doit avoir, comme en Suède , une voiture légère, et prendre des chevaux de poste. Mais il paie plus cher qu'en Suède , et il attend ses che- vaux plus long-temps. Le caractère général des hommes de ce pays, c'est une sorte d'indolence innée, dont ils ne sortent pas sans effort. Leur grand bonheur le dimanche et les jours de fête, c'est de boire silencieusement, les coudes sur la table, ou de rester debout de longues heures au soleil , ou de dormir. Cependant ils sont, en général, grands et hardis, fiers de leur force physique, et quand ils sortent de leur état de mollesse, c'est pour se livrer à des exercices violons ou audacieux.

Dans ces maisons rustiques, dispersées à travers les bois, éloignées l'une de l'autre, les fils du paysan grandissent comme des plantes vigoureuses dont rien ne comprime l'essor. Les courses à travers les montagnes, les rudes travaux, développent la souplesse de leurs membres, et l'isolement dans lequel ils vivent leur donne une sorte d'énergie sauvage. Quand ils rencon- trent leurs voisins, ils les mesurent du regard, et se demandent lequel d'entre eux est le plus fort. Dans quelques districts, ils engagent souvent, comme en Bretagne , des luttes acharnées. Quelquefois les deux adversaires se prennent corps à corps, se lient l'un à l'autre avec une ceinture de crins, et s'attaquent avec un couteau, dont la lame est assez longue pour leur faire de douloureuses blessures , mais trop courte pour les tuer. Le plus faible ne cède qu'à la dernière extrémité. Le vainqueur s'en retourne le corps cou- vert de sang, les membres lacérés par ,1e couteau de son antagoniste; mais il a remporté la victoire, et il s'applaudit de son triomphe.

La plupart des Norvégiens sont très pauvres , et vivent d'une vie misé- rable. Ils ne mangent que du lait caillé et une espèce de galette fort noire (fladbrœd). Dans les mauvaises années, ils sont obligés de faire du pain avec l'écorce du bouleau comme en Dalécarlie, ou avec l'épiderme du sapin. Mais sous l'humble toit de gazon qui les abrite, dans la misère qui les en- toure, ils conservent leur caractère franc et hospitalier. L'étranger qui passe devant leur demeure peut entrer sans crainte , et demander un asile. S'il a faim , ils partageront avec lui leur dernière jatte de lait ; s'il est las, ils lui abandonneront la couche de paille ils reposent. Dans le voyage que j'ai fait à travers quelques-unes des provinces de la Norvège , j'ai , plus d'une

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fois, passer la nuit dans une habitation de paysans; et la chambre l'on me conduisait était bien pauvre, et bien pauvre aussi le souper qui m'était servi; mais je n'avais pas envie de me plaindre, quand je voyais ces bonnes gens s'empresser autour de moi , comme si j'avais été un membre de leur famille, et la maîtresse de maison me regarder en silence et d'un air inquiet, comme pour me demander si j'étais content. La môme hospitalité s'exerce dans les villes comme dans les villages, dans les élégantes demeures de Christiania comme dans les chalets isolés des montagnes. Il est impossible de venir ici et de ne pas être louché jusqu'au fond de l'ame de la manière cordiale avec laquelle on accueille celui qui se présente, ou en son nom de voya- geur, ou au nom d'un amJ. Ce caractère de générosité et de désintéressement est bien plus remarquable encore s'il s'agit d'aider un parent. Si un homme est tombé dans la misère, il s'en va frapper à la porte de son frère ou de son cousin, et l'on ne demande pas s'il est devenu pauvre par sa faute, on le reçoit, on le garde, on ne le renvoie jamais. Les filles du roi Lear n'auraient pas pu être reines en Norvège. Ce peuple, honnête et dé- voué aux sentimens de la nature, n'aurait pas pu se résoudre à courber la tête sous le joug d'une femme enrichie des dépouilles de son père, et flétrie par sa malédiction.

Le vol est , en Norvège , une chose monstrueuse , dont on ne cite que peu d'exemples. Dans les campagnes, les portes des maisons ne sont fermées ni jour ni nuit, et les filets du pécheur, la hache du bûcheron , le coffre de voyage de l'étranger, peuvent rester sur la grande route sans que personne y touche.

Mais à ces vertus antiques, à ces mœurs patriarcales, les Norvégiens joignent des vices grossiers qui sont pour eux d'un funeste résultat. Chaque paysan un peu aisé a chez lui les instrumens nécessaires pour brasser la bière et distiller l'eau-de-vie. Il môle Teau-de-vie à sa cruche d'eau , à sa jatte de lait; le plus souvent il la boit toute pure, et une fois qu'il a trempé ses lèvres à cette hqueur bien-aimée, c'en est fait de sa raison : il boit tout le jour. Les femmes boivent aussi, et fument un mauvais tabac dans des pipes de fer. Chaque jour de fête, chaque circonstance heureuse se célèbre par d'amples libations. Dans quelques-unes de nos provinces , quand un en- fant vient au monde, le père de famille plante un arbre de plus dans le jardin. Ici, le paysan brasse une tonne de bière; une partie doit être bue le jour même l'enfant est baptisé , une autre est réservée pour le jour de ses noces, et celle-là est d'une force telle que les jeunes époux, en la buvant, peuvent bien oublier tous les sermons du mariage , et commencer une nou- velle vie de famille par des actes de folie. La bonne bière de Munich, avec laquelle l'ouvrier laborieux s'en va chaque soir se dérider le front dans la Cave royale, ne serait ici qu'une liqueur d'enfant. Le houblon est devenu, pour les vrais buveurs de la Norvège, un ingrédient trop pacifique. On a trouvé dans les montagnes une plante acide qui, préparée par une main ha-

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bile , laisse bien loin d'elle la plus forte bière de Louvain et le plus noir porter anglais. L'été , les femmes se retirent sur la montagne pour prendre soin des troupeaux, traire les vaches, faire le beurre. Elles habitent dans des cabanes en bois, pareilles à celles des Pyrénées. Les hommes viennent les voir le dimanche, et que faire dans ces solitudes, si l'on ne boit pas? L'hiver, les femmes travaillent dans une même chambre, filent la laine, tissent le drap. Les hommes vont à la pêche ou à la chasse , et quand ils re- viennent, ils sont si fatigués et ils ont si froid! Le meilleur moyen de se réchauffer, n'est-ce pas de boire ? Ainsi , toujours un nouveau prétexte, et toujours un nouvel excès. Cette habitude de boire engendre parmi le peu- ple des maladies hideuses qui passent d'une génération à l'autre. Elle énerve de bonne heure les forces de l'homme ; elle ride et dessèche le visage de la jeune fille. Mais ce ne sont que de faibles considérations , dont la cruche de bière se moque dans son pétillement. Je crois que les prêtres norvégiens ne s'appliquent pas assez assiduement à combattre cette fatale passion des paysans. Au lieu de prêcher le dimanche sur des questions dogmatiques, ne pourraient-ils pas prêcher plus souvent contre le vice radical de leurs paroissiens? Ils exercent encore sur eux une grande influence. Ce serait une Lelle et noble mission que d'employer leur ascendant à tempérer, si ce n'est à déraciner entièrement , les habitudes dégradantes des familles qui leur sont confiées.

Le long des côtes, les mœurs anciennes de la Norvège s'altèrent peu à peu. Les types primitifs du caractère et des physionomies s'effacent comme des médailles. Les hommes qui se trouvent sans cesse en contact avec des étrangers ont pris des habitudes cosmopolites. Ils ne sont plus iVorvégiens ; ils sont Allemands ou Espagnols, selon le bâtiment qui leur arrive, et ils parlent avec les matelots une langue singulière, composée des élémens dé- naturés des langues du Nord et du Midi , une espèce d'argot maritime, pour lequel il faudrait un dictionnaire que nulle académie ne peut faire.

Mais dans les districts reculés, et surtout dans les montagnes, le carac- tère national s'est conservé tel qu'il était aux anciens jours. Là, quand on voit apparaître le paysan avec sa haute stature, son large front respire une mâle fierté, ses longs cheveux, et quelquefois sa barbe épaisse, on croirait voir un vieux Vikingr. Là, il existe des familles qui, soit par la tradition orale, soit par des documens écrits, font remonter leur origine jusqu'aux premiers rois de Norvège, et , chose singulière ! dans un pays qui se glorifie de ses tendances républicaines , et qui a aboli tous les titres de noblesse, ces familles sont fières de leur ancienneté, comme pourrait l'être une princesse d'Autriche. Elles parlent souvent de leurs ancêtres, et elles ne permettent pas que leurs enfans se mésallient par des mariages. Les hommes portent encore le costume de leurs pères : la veste de vadmel brodée patiemment à l'aiguille , la culotte avec des jarretières à franges , et les souliers à boucles d'argent. Les femmes ont un corset noir, une ceinture

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massive, comme les Irlandaises. Les jeunes filles tressent en longues natte? leurs cheveux et les laissent flotter sur l'épaule. Les femmes mariées se couvrent la tête avec un voile en toile de lin, travaillé comme de la dentelle.

Beaucoup de maisons du district de Bergen sont bâties en forme de cône , comme dans la Laponie, et recouvertes en gazon. II n'y a qu'une grande chambre avec le foyer au milieu , et un trou dans le toit pour laisser sortir la fumée. Mais presque toutes ces maisons ont conservé le banc d'honneur, le siège élevé dont il est si souvent parlé dans les sagas. Quand un étranger arrive , le paysan le conduit au haut de la chambre sur un large fauteuil , et la famille s'asseoit un peu plus bas, à quelque dislance de lui. En l'ab- sence de l'étranger, c'est l'aïeul, c'est le vieillard qui occupe cette place d'honneur. Il exerce sur toute la maison une grande autorité. Qu'il soit fai- ble ou malade, n'importe; ses cheveux blancs imposent le respect, et quand il parle ses enfans obéissent.

Les communications entre les chalets des montagnes sont rares et diffi- ciles. Les routes, entretenues par les paysans, sont cependant fort belles, et l'hiver, on enlève la neige épaisse qui les recouvre, avec une espèce de traîneau construit en forme de triangle et traîné par une douzaine de che- vaux. Mais les habitations sont à une grande distance l'une de l'autre. Chaque paysan vit à l'écart dans son étroit domaine et doit pourvoir à tous ses besoins et exercer tous les métiers. Dans les cas importans, le gouver- nement envoie ce qu'on appelle le btidslik. Le budstik est un bâton terminé d'un côté par une pointe de fer, de l'autre par une petite boite qui renferme l'acte officiel. Le bailli de la province l'adresse au paysan qui demeure le plus près de la ville. Celui-ci le remet à son voisin, qui le transporte plus loin, et ainsi de suite. Si le paysan ne trouve personne dans la demeure de son voisin, il plante le budstik sur le seuil de la porte. Dans l'espace de £[uelques semaines, l'acte ministériel a fait le tour de la province et a été lu par tout le monde.

Le plus souvent le prêtre lit le dimanche à l'église les proclamations ou les arrêtés que le gouvernement lui confie, et l'on n'envoie point de budstik. Dans ces montagnes de la Norvège, la prière du dimanche est un devoir sacré dont personne ne se dispense. Si long que soit le chemin qui mène à l'église, et quelque temps qu'il fasse, le paysan se met en route avec sa femme et ses enfans, et assiste dévotement au service religieux. Cette réunion du dimanche est d'ailleurs pour toutes les familles qui vivent dans l'isolement une occasion de se voir, de se rapprocher, de maintenir les liens d'amitié ou de parenté qui existent entre elles.

Les prêtres ont une grande autorité dans le pays. Ils sont largement ré- tribués, et ils exercent une double influence par leur position de fortune, par le caractère religieux dont ils sont revêtus. Ce sont eux qui surveillent et dirigent l'éducation du peuple. Ils s'acquittent de cette mission impor- tante avec un zèle et une intelligence dignes d'éloges. Tous les Norvégiens

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|)ossèdent au moins les premiers élémens d'instruction. Pas un d'eux ne peut être confirmé s'il ne sait lire et écrire. Chaque ville, chaque village, cha- que fabrique un peu importante, chaque atelier de mines ou de forge a ses écoles. Dans les diverses parties de la Norvège, les habitations sont dis- persées à travers champs, le maître d'école s'en va d'une maison à l'autre et s'asseoit comme les scaldes du temps passé au foyer de famille. Il appelle à lui les enfans de la maison, et reste trois mois dans un district, trois mois dans un autre, jusqu'à ce qu'il ait fait le tour de sa communauté. C'est la paroisse qui le paie; c'est le paysan qui le loge elle nourrit.

Mais revenons à Christiania,

L'histoire de cette ville ne remonte pas au-delà du xvii^ siècle. Chris- tian IV en jeta les fonderaens en 1624 après l'incendie d'OpsIoe. Sa position au bord du golfe fut pour elle un moyen rapide d'agrandissement. L'uni- versité et les réunions du storthing en ont fait, dans les dernières années, une ville importante. Drontheim, la vieille capitale des rois et des jarls, lui dispute encore la prééminence ; mais elle n'a plus que le privilège de poser la couronne sur la tête du souverain, et le gouvernement est à Christiania.

Au moyen-âge, la Norvège avait quelques écoles latines, mais mal dirigées et mal entretenues. Ceux qui voulaient se livrer à des études vraiment sérieuses devaient aller chercher de meilleurs maîtres en France ou en Alle- magne. En 1487, l'université de Copenhague devint pour eux un point de ralliement plus national. Mais c'était encore un long et difficile voyage, et l'honnête Norvégien, attaché à ses mœurs rustiques, ne voyait pas sans inquiétude ses enfans partir pour une ville l'on ne s'attachait que trop souvent à copier les mœurs faciles et la frivolité françaises. « Heureux, dit un poète norvégien; heureux le père de famille dont le fils, après avoir passé un ou deux mois à Copenhague, rapporte dans son pays une chemise et un reste de religion chrétienne ! »

Plusieurs fois les hommes vraiment dévoués à leur pays et au progrès de la science avaient sollicité la fondation d'une université en Norvège, et leurs efforts n'avaient point eu de résultat. En 1807, la guerre rendit les com- munications avec le Danemark plus difficiles encore; et dans ce temps de crise, la Norvège éprouva plus que jamais le besoin d'avoir une université à elle. Bientôt la société patriotique, établie à Christiania, prit l'initiative. Elle décerna un prix à l'auteur du meilleur mémoire sur l'établissement de l'université. Elle ouvrit une souscription pour bâtir l'école, pour doter des professeurs; et malgré la guerre, le surcroît d'impôts, les années de disette^ la souscription rapporta en peu de temps des sommes considérables.

Les fonds étant formés, le roi de Danemark autorisa l'établissement de l'université. Il la dota de 100,000 daler (300,000 francs), de plusieurs pro- priétés qu'il avait en Norvège, et il donna à la bibliothèque les exemplaires doubles des bibliothèques de Copenhague. Cette ordonnance de Frédéric VI date du 2 septembre 1811, Ce fut pour la Norvège un acte d'émancipatioa

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intellectuelle qu'elle avait désiré long-temps, et le peuple l'accueillit avec des transports de joie.

Les règlemens de l'université de Christiania sont presque entièrement rédigés d'après ceux de l'université de Copenhague. C'est le même ordre dans les études, le même nombre d'examens, et la même loi disciplinaire.

Il y a ici dix-sept professeurs ordinaires et sept professeurs extraordi- naires, qui portent le titre de lecteurs. La loi fondamentale de l'université admet aussi les privat-docent, mais il n'y en a aucun maintenant. Les profes- seurs ont des appointemens considérables , beaucoup plus considérables qu'à Berlin ou à Paris. Quelques-uns reçoivent 2,000 species (10,000 fr.), d'autres 1,400; les plus jeunes 1,100, et les lecteurs 750. Il est vrai qu'ils ne sont pas payés comme en Allemagne par les élèves, et qu'ils n'ont pas des va- cances de six mois comme en Suède , mais ils ne font que cinq à six leçons par semaine, et souvent moins. Le nombre des étudians qui fréquentent cette université s'élève ordinairement à 600. Chacun d'eux coûte à l'état 78 species (390 francs).

La bibliothèque a 15,000 francs par an pour acheter des livres. Les hommes qui la dirigent comptent avec orgueil les 120,000 qu'ils y ont ras- semblés en peu de temps. J'ai plus de respect, je l'avoue, pour une biblio- thèque comme celle de Lund etdeKiel, moins nombreuse de moitié, mais choisie et épurée avec soin , que pour cet amas de livres l'on voit figurer sur les rayons jusqu'à des journaux de mode. Les autres établissemens de l'université, si j'en excepte l'observatoire et le jardin botanique, laissent aussi beaucoup à désirer. Mais il ne faut pas oublier que c'est une univer- sité jeune qui essaie ses ailes pour la première fois et qui n'a pas encore pu prendre l'essor qu'elle prendra sans doute un jour.

L'établissement de l'université et le mérite incontestable de plusieurs professeurs n'ont pu donner à la Norvège une vraie vie littéraire. Il y a ici des imprimeurs, des libraires intelligens. Les magasins de livres sont ou- verts, les ouvriers sont à leur poste, les presses sont en mouvement, mais elles ne reproduisent que des copies d'ouvrages étrangers ou quelques inno- cens recueils d'élégies pour occuper les loisirs des belles dames de Chris- tiania. Sous le point de vue scientifique, la Norvège est toujours, à l'égard du Danemark, dans un état d'infériorité reconnue et de soumission pas- sive. Avant 1814, elle n'avait qu'une capitale. Maintenant elle en a deux : l'une, littéraire, Copenhague; l'autre, politique, Stockholm. Cette division s'accorde du reste assez bien avec les deux caractères distincts de la langue norvégienne. La langue écrite est identiquement la même que le danois; la langue parlée se rapproche du suédois par plusieurs mots et par l'accentua- tion. Ainsi, tandis que les employés civils et militaires tournent les regards vers Stockholm, le petit nombre de personnes qui s'occupent d'art, de science, de littérature, recherchent avec avidité tout ce qui vient de Copen- hague. Le voyageur qui arrive de Copenhague ici est comme celui qui va de

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Paris en province. On lui demande s'il a été au spectacle, s'il a vu la pièce nouvelle, dans quel état est le musée, et quels tableaux ont été le plus ad- mirés à l'exposition. Chacun veut savoir non-seulement ce que la presse pu- blie, mais l'histoire secrète des écrivains et les anecdotes des coulisses. A force de vivre ainsi en communication directe avec les écrivains de Copen- hague, ils finissent par s'approprier leurs oeuvres. Ils donnent un brevet de haute naturalisation aux célébrités danoises. Rask est leur philologue, Mol- bech leur critique, OErsted et Rozenvinge leurs juristes.

Cette alliance étroite de la Norvège avec le Danemark ne tient pas seu- lement à l'influence scientifique et littéraire de Copenhague; elle tient à des traditions lointaines, à des souvenirs de jeunesse, à des liaisons de famille. Pendant quatre cents ans, ces deux branches de la souche Scandinave furent réunies et leurs rameaux s'entrelacèrent. Pendant quatre cents ans, la Nor- vège eut toujours les yeux fixés sur le Danemark. C'était que ses enfans allaient étudier, c'était que ses soldats faisaient leurs premières armes. L'étendard des deux pays flottait ensemble sur toutes les mers, et la gloire de l'un était la gloire de l'autre. Deux des plus grands poètes du Nord, Holberg et Wessel, appartiennent à la Norvège parleur naissance, au Da- nemark par leur éducation. Aujourd'hui encore il est peu de professeurs de Christiania qui n'aient reçu leur grade de docteur à Copenhague, et peu de hauts fonctionnaires qui n'aient servi en Danemark. Comment serait-il possible que tant de souvenirs fussent si tôt effacés et tant de nœuds si tôt rompus?

L'alliance de la Norvège avec la Suède est plus récente ; mais elle est basée sur l'intérêt matériel du pays, et elle a pris promptement racine dans le cœur du peuple. C'est de cette époque que date la vie politique de la Nor- vège. La constitution de 1814 a ouvert la porte à toutes les ambitions; elle a donné une autre tendance à tous les esprits. Les hommes qui s'étaient dé- voués à des études d'une nature différente se sont tournés peu à peu vers des études nouvelles, et les jeunes gens ont appris, dès leur entrée à l'école, les combinaisons du système électoral et les hauts faits du storthing. La littéra- ture n'aura plus qu'une attraction secondaire. Les femmes la défendent en- core comme le champ de fleurs leur imagination rêveuse a pris plaisir à s'égarer, mais les hommes s'en éloignent. Une séance de la chambre des députés dans des jours de discussion orageuse, une motion de la chambre «les communes est pour eux bien autrement importante que l'annonce d'une nouvelle tragédie ou d'un poème épique. Les quatre lignes du journal de Hambourg qui annoncent le cours de la bourse résonnent plus fortement à leur oreille que les plus beaux hexamètres, et l'inventeur des chemins de fer leur semble un plus grand génie que Goethe.

Ce mouvement politique de la Norvège est curieux à voir, intéressant à étudier, et j'aurai occasion d'y revenir d'une manière plus spéciale en par- lant de l'état de la presse dans le Nord. Mais à côté de la vie positive, de

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l'action réfléchie et intelligente qui s'y manifeste , j'y ai trouvé aussi une sorte de maladie morale qui tient à la nature môme du pays, et que nous ne connaissons pas en France. Dans un pays comme la France, toutes les ambi- tions fondées sur un mérite réel peuvent tôt ou tard se faire jour, toutes les intelligences ont de l'espace pour prendre l'essor. Dans un pays aussi res- serré que la Norvège, la route ouverte à la pensée politique est trop étroite, le levier trop mince pour une main qui a de la force, et la masse qu'il doit mouvoir trop légère. L'homme qui se sent de l'énergie peut mesurer d'un coup d'œil l'espace qu'il lui est permis de parcourir. Le but est près de lui. Il sent qu'il n'y a rien au-delà, et il s'ennuie de le voir avant d'y être arrivé. J'ai rencontré ici quelques-uns de ces hommes qui ne trouvent pas la Nor- vège assez grande pour satisfaire leurs désirs de gloire politique, et qui emportent comme une plaie saignante au fond du cœur le regret de n'avoir pas une plus vaste arène, une plus haute tribune. Heureux ceux qui n'ont pas abandonné les domaines féconds de la science et le ciel étoile de la poésie! Ceux-là n'ont pas à s'inquiéter des limites du sol ils sont nés. Rien ne les arrête dans leur marche. Le monde entier leur appartient.

La constitution de Norvège est un exemple mémorable de ce que peut une nation quand le temps est venu pour elle de se donner des institutions libérales. A l'époque le Danemark cherchait à retenir encore la souve- raineté qu'il avait abdiquée par le traité de Kiel, la Suède, de son côté, réclamait avec énergie l'exécution de ce traité, et la Norvège, quoique bien résolue à défendre sa nationalité, ignorait à vrai dire ce qu'elle devien- drait, dans ce temps de trouble et d'effervescence, la nation convoqua ses reprèsentans, et, le 10 avril 1814, cent douze députés se réunirent à Eids- vold. C'étaient des prêtres, des marchands, des bourgeois, des paysans, très peu orateurs pour la plupart, très peu jurisconsultes, mais doués d'un jugement droit, d'une volonté ferme et d'un ardent patriotisme. Ces députés nommèrent une commission de quinze membres, qui, en s'aidant de la constitution des cortès de 1812 et des diverses constitutions des Etats-Unis, rédigèrent, d'après les besoins particuliers de leur pays, la loi fondamentale norvégienne. Dans l'espace de six semaines, la loi fut discutée, modifiée, adoptée, et la Norvège , qui, au mois d'avril, était encore une terre toute monarchique, se réveilla au mois de mai avec une constitution plus libérale que la charte de France et la magna charla anglaise.

Je ne suis pas juriste, et je ne me permettrai pas de commenter cette con- stitution. J'en dirai seulement quelques mots pour ceux qui l'ignorent tout- à-fait.

Le premier article détermine nettement la position du pays. Le royaume de Norvège est un état libre, indépendant et indivisible , uni à la Suède sous un seul et même roi.

Le second proscrit à tout jamais les juifs et les jésuites. C'est une singu- lière association d'idées. Mais cet article est exécuté à la lettre. Lorsqu'un

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négociant] juif de Danemark ou d'Allemagne est appelé en Norvège pour ses affaires, il ne peut y entrer que pour un temps limité et avec une per- mission spéciale du roi. Quant aux jésuites, il en vint un jour trois à Dron- theim, et iis furent obligés de s'embarquer sur le premier bâtiment qui mettait à la voile.

La presse est libre.

Le pouvoir du roi est extrêmement limité pour tout ce qui a rapport aux intérêts essentiels du pays. Le roi doit toujours avoir auprès de lui un mi- nistre et deux conseillers d'état norvégiens, dont la mission est de protes- ter de vive voix et par écrit , dans le cas oij il prendrait une mesure con- traire, selon eux , à l'esprit de la constitution. Lorsqu'on 1836 , le roi prit le parti de dissoudre le storthing, les deux conseillers d'état protestèrent con- tre cette décision , mais le ministre l'approuva. Le storthing mit le ministre en jugement et le condamna à une amende de 1000 species. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'après avoir subi sa sentence, le ministre resta à son poste, comme par le passé

g- Le vrai gouvernement de la Norvège est le storthing. Il s'assemble tous les trois ans, sauf les cas extraordinaires , oîi le roi juge à propos de le con- voquer, et il est composé de la manière suivante :

Tous les Norvégiens âgés de vingt-cinq ans, et qui ont été] ou sont fonc- tionnaires publics ; tous ceux qui ont affermé, pendant cinq ans , une terre matriculée; tous ceux qui possèdent dans une ville de commerce, ou dans un port de mer, une propriété évaluée à 900 francs , tous ces hommes-là sont appelés à nommer les électeurs.

Dans les campagnes, les électeurs se réunissent à l'église, et sont présidés par le curé; dans les villes, par les magistrats.

Dans les campagnes, cent habitans nomment un électeur; dans les villes ils en nomment deux. La même disproportion existe pour le choix des dépu- tés. Dans les campagnes, il y a un député pour cinq à quatorze électeurs, deux pour quinze à vingt-quatre. Dans les villes, un pour trois à six, deux pour sept à dix, et ainsi de suite.

La différence de représentation entre les campagnes et les villes est de un à deux. Le nombre des députés ne peut être ni au-dessous de soixante- quinze, ni au-dessus de cent.

Tout Norvégien âgé de trente ans, et ayant résidé dix ans dans le royaume, peut être nommé député. Sont exceptés seulement de cette loi, les membres du conseil d'état, les fonctionnaires attachés à leurs bureaux, ainsi que les officiers pensionnaires de la cour.

Tous ces députés réunis forment le storthing, et ils sont nommés pour trois ans.

Le storthing se divise en deux chambres. La première s'appelle Odcl' thing. La seconde, composée d'un quart des députés élus dans l'assemblée générale du storthing, s'appelle Laglhing.

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La première discute et vote les projets de loi. La seconde les approuve ou les rejette. L'une est la chambre des communes, l'autre la chambre des lords.

Si| un projet de loi a été deux fois proposé au lagthing et deux fois re- jeté , toute la diète se réunit , et les deux tiers des suffrages décident le re]^ définitif ou l'adoption.

Chaque projet de lui doit être soumis à la sanction royale; mais si le stor- thing a, dans trois sessions différentes, adopté une résolution, cette résolution devient une loi de l'état, lors même que le roi refuserait de la sanctionner.

C'est ce qui est arrivé en 1821. Deux fois le storthing avait voté l'abohtion de tous les titres de noblesse en Norvège; deux fois le roi avait refusé de sanctionner cette mesure. La loi fut proposée de nouveau, et le gouvernement employa pour la combattre tous les moyens possibles : le roi vint lui-même à Christiania, et comme c'était le temps des exercices, six mille soldats fu- rent réunis autour de la ville; mais le storthing persista dans son projet, et la loi fut adoptée.

Cette assemblée du storthing est une réunion curieuse de prêtres, d'avocats, et d'hommes du peuple. Quelques paysans s'y sont distingués par une in- telligence pratique, par une éloquence dénuée d'art, mais forte. Le plus souvent ils ne se signalent que par un esprit très étroit et une excessive par- cimonie. Pendant tout le temps que dure la session, les députés reçoivent par jour un traitement de deux species (10 fr.); plus, 3 fr. pour leur logement, et 2 fr. 50 c. pour un domestique. L'état leur paie trois chevaux de poste pour venir à Christiana, et pour s'en retourner. Les paysans se mettent deux à deux sur une charrette à un cheval ; ils ne prennent point de domestique, ils demeurent dans les maisons les plus obscures , et ils vivent comme chez eux avec un peu de bierre et de poisson. Mais chaque semaine, ils entassent les species sur les species, et quand ils s'en retournent, ils achètent de beaux et gras pâturages avec l'argent du storthing.

X. Marmier.

AVENTURES

DU GRAND BALZAC,

POUR FAIRE SUITE AUX MYSTIFICATIONS DU PETIT POINSIISET.

DERi^'lER ARTICLE.i

VII. LA PASSION DU SIEUR DE BALZAC.

M"'= de Chenillac et le prieur Ogier étaient encore montés sur le même bidet qui les avait amenés de la dernière poste , lorsque Bau- tru se présenta seul devant eux pour les empêcher de pénétrer, à cheval , jusqu'aux basses-cours se jouait en ce moment la plai- sante scène de la chaise-à-porteurs. Les gardes de la porte du châ- teau avaient entouré les deux nouveau-venus , en leur fermant le passage, jusqu'à ce qu'ils se fussent fait connaître; mais les extrava- gantes lamentations d' Alcinadure, sur l'enlèvement de son berger, sem- blèrent tellement inintelligibles à cet auditoire vulgaire, qu'on ne jugea point à propos d'admettre cette espèce de folle en présence du cardinal de Richelieu, sans demander lavis de l'abbé de Boisrobert. Celui-ci devina aussitôt ce qui se passait, et reconnut quels étaient les per- sonnages qui voulaient voir le cardinal et se plaindre d'un attentat commis à l'égard du sieur de Balzac ; il fut d'abord trop troublé de

(I) Voyez les livraisons du 18 et 25 juin , du 9 et IG juillet, du 6 et 20 septembre.

84 REVUE DE PARIS.

ce contre-temps pour songer à le faire tourner au profit de sa comé- die, et il eût abandonné la partie à la demoiselle de Chenillac et au prieur Ogier, siBautru, dont l'émulation s'échauffait d'un regard de Richelieu , n'avait obtenu l'autorisation de créer des rôles pour ces acteurs qui arrivaient à l'improviste pendant la pièce.

Mademoiselle, dit Bautru en saluant profondément Alcinadure, vêtue de son costume pastoral que la pluie, la boue et le voyage avaient fort maltraité , son Éminence m'envoie vous porter ses baise-mains et vous prier de vous reposer en sa maison, quijsera très honorée de vous recevoir.

Permettez que je n'en fasse rien, monsieur, reprit M"' de Che- nillac avec un air d'élégie héroïque ; j'ai juré de ne prendre aucun repos , jusqu'à ce que j'aie retrouvé mon berger, qui m'a été ravi par le perfide complot de quelque rivale. Or, mes sermens ne sont pas de ceux que le vent emporte et disperse comme les oracles de la Si- bylle , écrites sur des feuilles de chêne, n'est-il pas vrai, Ogier?

Assurément, ma souveraine, reprit Ogier en courtois cheva- lier : je composerais un gros livre contre quiconque dirait non.

A coup sûr, le gros livre serait de poids à braver tous les vents qui s'attaquent aux volumes étalés le long des parapets du Pont-Neuf! s'écria Bautru avec une emphase qui déguisait cette épigramme en louange; mais je vous invite à mettre pied à terre, illustre dame , afin que je vous apprenne des choses que vous ne soupçonnez guère et qui vous émerveilleront plus que vous ne pensez.

Je ne veux rien entendre , monsieur, répondit-elle d'un ton mu- tin, avant de savoir ce que mon berger est devenu, s'il jouit toujours de la lumière des deux et s'il conserve fidèlement le tendre dépôt de notre amour. Conduisez-moi seulement vers M. le cardinal , auprès de qui nous avons affaire , n'est-il pas vrai, Ogier?

Oui, ma déesse , répliqua le galant secrétaire ; je vais , en votre nom , me prosterner aux genoux de ce puissant ministre.

Mordieu! pour vous jeter à ses genoux, vous ne demeurerez pas en selle , j'imagine ! dit Bautru impatienté. Descendez donc de cheval, s'il vous plaît, et voyons ce que vous avez à requérir de monseigneur?

Nous le supplierons d'employer son pouvoir à me faire rendre mon berger, répondit Alcinadure , lequel berger est célèbre par tout l'univers sous le nom de Balzac, qu'il a pris de la terre nous vi- vons ensemble dans les délices d'un âge d'or rempli de lait et de miel, formées par l'amour et l'étude.

REVUE DE PARIS. 85

L'agréable vie que vous menez , et bienheureuses les brebis de votre bercail î Mais d'où tenez-vous que le cardinal sait des nou- velles de votre berger?

Hélas ! monsieur, nous avons suivi à la trace le carrosse doré était captif cet infortuné M. de Balzac, sous la garde d'une ma- nière d'eunuque

Que parlez- vous d'eunuque, très vertueuse dame ou demoi- selle? interrompit Bautru piqué de la qualification; sachez qu'on n'en rencontre pas plus que des éléphans sur les terres de France , grâce à la belle administration du cardinal-ministre.

Enfin, monsieur, continua M'" de Chenillac, quand nous nous informâmes, à la poste voisine, de la route que le carrosse avait prise, on ne nous put satisfaire, et l'on nous conseilla seulement de nous adresser au château de Richelieu, ce que nous fîmes. Mais les marauds que voilà nous accueillirent par d'impertinens éclats de rire et refusèrent de nous éclairer sur l'objet de nos recherches ; n'est-il pas vrai, Ogier?

Si j'avais eu une rapière à mon côté plutôt qu'une plume en mon écritoire, reprit le secrétaire de Balzac, je les aurais tués tous, pour leur apprendre ce qu'on doit aux dames.

Offenser la dixième muse , la nymphe Égérie , l'Astrée du grand Balzac! s'écria Bautru, en faisant signe aux assistans de s'éloigner. Je ne voudrais pas être dans la peau de ces malavisés, qui auront les étrivièrcs , pour s'être écartés du respect que commande votre divinité.

Excusez-les, monsieur; ils ignoraient ce que je suis, dit M'"' de Chenillac revenant à son humeur douce et sentimentale; je leur par- donne de s'être raillés de nous, parce qu'ils admirent certainement les ouvrages de M. de Balzac, et c'en est assez pour moi, qui me glorifie d'être sa bergère.

M"' de Chenillac , qui se persuadait déjà que Balzac avait envoyé <iu-devant d'elle cet ambassadeur si prévenant et si poli, ne crut pas enfreindre son serment en quittant la croupe du maigre coursier qui ne lui promettait pas un siège bien moelleux pour gagner la poste prochaine; le prieur Ogier, que les fatigues du chemin et les dés- agrémens de la saison pluvieuse n'avaient pas distrait du bonheur qu'il trouvait à se sentir pressé dans les bras osseux de sa compagne de voyage, comprit en soupirant que ce bonheur allait cesser, et, s'élançant le premier à terre, il enleva de dessus le cheval la coura- geuse Alcinadurc , qui s'aperçut, pour la première fois, du triste et

TOME XLV, SErTEMuaB, 7

86 KETTE I>E TARIS.

cnsamt état ravaîent mise trente lîeaes de cberandtée, lorsqu'elle aoHU em bokaat le grand perron da cfaâteav. Le priew la sosTit pas à pas, en poflajDt, an lieo de bréviaire, le rolame des Lettres de BaÂzac, is-qaano refié em aiaroqain roage , dont IP' de OcbMjl ne se séparait jamais, pas nèmat durant soa sommeil.

La tciBeae de bergère, arec laquelle œtte demoèse